Monde

Quelques questions pour les «activistes» de la flottille pour Gaza

Christopher Hitchens, mis à jour le 09.07.2011 à 10 h 06

Au sujet du Hamas, de ses liens avec la Syrie et de son programme politique.

A bord d'un des navires américains de la «Flotille», le 30 juin. REUTERS/John Kolesidis

A bord d'un des navires américains de la «Flotille», le 30 juin. REUTERS/John Kolesidis

LE CONTE DE LA «FLOTILLE» EST visiblement sur le point de devenir un marronnier estival, un sujet ricochant joyeusement dans les colonnes des journaux, à la faveur de quelques mises à jour régulières. Des encadrés faciles pour les journalistes couvrant la crise de la dette grecque; un peu de tension toute faite «iront-ils, iront-ils pas?»; des personnages loin d’être hauts en couleur, mais qui nous donnent quand même, peu à peu, l’impression de les connaître personnellement.

Des slogans tellement vifs et enjoués – «l’audace d’espérer» et «libérez Gaza» - et un scénario tellement couru d’avance qu’il pourrait presque s’écrire tout seul. Vu que l’attitude d’Israël garantit quasiment une quelconque réaction dans un avenir pas si lointain, et vu qu’un tel frisson de violence s'était emparé de la petite armada la dernière fois qu’elle avait pris la mer, il n’y a aucune raison que cette histoire ne devienne pas l’un des incontournables de la saison.  

Cependant, étant donnée toute la débauche de temps dont nous disposons, ne serait-il pas possible de soumettre quelques questions aux «activistes» à bord? (Activiste est un terme assez neutre et bien choisi, non? Avec suffisamment de connotations positives? Même la flottille d’ailleurs, avec son diminutif rassurant, apporte un soupçon de «tout ce qui est petit est joli» à l'ensemble).

La plupart des interrogations, pour l'instant, ont porté sur les méthodes et les intentions de l'équipage, et a fait sienne de nombreux aveux de tactiques pacifistes, et ainsi de suite, mais c'est une bien tendre façon de présenter les choses. J'aimerais en savoir un peu plus sur les ambitions et les implications politiques d'une telle entreprise.

Des liens harmonieux avec le Hamas

Il semble juste et pertinent de dire que la flottille, et ses meneurs, jouit de liens relativement harmonieux avec le Hamas, qui constitue l'aile palestinienne des Frères Musulmans. La direction politique de cette organisation est prioritairement basée dans la bande de Gaza. Mais sa coordination militaire s'est réfugiée à Damas, où le régime de Bachar el-Assad fait actuellement la guerre à une frange de plus en plus massive de la population syrienne, depuis longtemps opprimée.

Des camps de réfugiés, certains dans un état humanitaire catastrophique, commencent à apparaître à la frontière entre la Syrie et la Turquie (le gouvernement turc s'est d'ailleurs montré relativement sensible aux objectifs de la flottille). Dans ces circonstances, n'est-il pas légitime d'entamer une conversation avec les «activistes», en leur demandant comment ils se situent  par rapport au soulèvement contre le baasisme héréditaire en Syrie?

Là encore, un autre émissaire de la Syrie dans la région est le Hezbollah, un parti qui représente un État dans l’État, et qui finance une armée privée sur le territoire libanais. Les membres principaux de ce groupe ont récemment été cités dans un acte d'accusation de l'ONU, concernant le meurtre en plein jour de l'ancien Premier Ministre libanais, Rafiq Hariri, en février 2005. La direction du Hezbollah et ses organes de propagande, tout en refusant de coopérer avec les Nations Unies, expriment actuellement une solidarité sans faille avec le régime d'Assad, qui profite par ailleurs de l'égide de la dictature iranienne.

Encore une fois, la direction du Hamas semble compromise, a minima, par son association à cet axe Téhéran-Damas régional. A l'évidence, il y a bien un porte-parole des anti-blocus qui sera capable de nous faire part de ses réflexions, aussi, sur cette question? A une époque d'élan révolutionnaire, démocratique et pluraliste dans la région, le Hamas impose sa propre interprétation théocratique sur Gaza, et semble plutôt de mèche avec les forces qui se dressent contre l'espoir d'un changement continu et profond.

Les protocoles de Sages de Sion adoptés par le Hamas

Qui veut faire un peu de bénévolat pour lui donner un look plus présentable? La moitié des articles publiés sur Gaza mentionne, par défaut, le fait qu'elle ressemble à une vaste prison en plein air (et quand je l'aie vue pour la dernière fois, sous occupation israélienne, elle méritait amplement la métaphore). Le problème c'est que, compte-tenu de son idéologie et de ses alliés, le Hamas s'apparente aussi un peu trop bien à un garde-chiourmes. 

Voici à peine quelques semaines, le régime du Hamas, à Gaza, est devenu la seule autorité gouvernante du monde qui – à ma connaissance – a fait part de son indignation et de ses condoléances à la mort d'Oussama ben Laden. Alors que le clapotis des vagues berce les ports grecs, et que le soleil tape dur, n'y-a-t-il aucun journaliste qui veuille savoir si les «activistes» ont examiné un tel aspect de la vision du monde de leurs partenaires?

Le Hamas est catalogué, par divers gouvernements et organisations internationales, comme un groupe terroriste. J'admets sans problème que ce terme ait parfois été employé de manière arbitraire par le passé. En revanche, ce qui me préoccupe largement plus, c'est l'adoption officielle et programmatique, par le Hamas, des Protocoles des Sages de Sion.

Cette abjecte supercherie est  l'une des armatures documentaires capitales du racisme et du totalitarisme au XXe siècle, et elle est intimement liée au régime d'Hitler, en théorie comme en pratique. Pour moi, c'est tout simplement extraordinaire qu'un seul «activiste» affirmant son allégeance aux Droits de l'Homme puisse coopérer, à n'importe quel niveau, avec la propagation d'un texte aussi malfaisant. Mais je n'ai vu non plus personne leur demander un avis sur le sujet.

Qui peut relayer mon questionnement?

Les petits bateaux ne changeront pas grand-chose à Gaza, en termes de ressources humanitaires, au vu des quantités négligeables de denrées qu'ils transportent. La signification fondamentale de cette entreprise est donc symbolique. Et cette symbolique, quand on l’examine ne serait-ce que superficiellement, ne semble pas trop adorable.

Le bénéficiaire avéré de l'opération sera une organisation politique liée de près à deux dictatures comptant parmi les plus rétrogrades du Moyen-Orient, et qui se sont, l'une après l'autre, baignées dans le sang de leurs propres populations civiles. Cette même organisation entretient aussi des relations chaleureuses et, dans le meilleur des cas, transmet ses salutations cordiales au Hezbollah et à Al-Qaida.

Tandis qu'un document, qu'on décrivait légitimement à une époque comme un «mandat de génocide», constitue l'un des socles politiques officiels de l'organisation sus-citée. Il y a là quelque-chose qui pourrait nous mettre la puce à l'oreille... Je me demande si, sur tous les journalistes présents là-bas, il y en aura un pour prendre le relais de mon questionnement.

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

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