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Affaire DSK: pourquoi le New York Times a-t-il fait le portrait d'une accusatrice modèle?

Daphnée Denis, mis à jour le 08.07.2011 à 15 h 30

Le New York Times a décrit une femme sans histoires avant de révéler ses connexions avec des détenus soupçonnés de trafic de drogue, deux semaines plus tard.

Bureaux du New York Times/adKinn via FlickR CC Licence By

Bureaux du New York Times/adKinn via FlickR CC Licence By

LE 15 JUIN, LE NEW YORK TIMES publie un article intitulé «D’une hutte en Afrique au feu des médias dans une affaire d’agression impliquant une personnalité». Cela fait un mois que Dominique Strauss-Kahn a été arrêté à New York pour tentative de viol et agression sexuelle. Le célèbre quotidien dresse le portrait en creux de sa mystérieuse accusatrice, tenue à l’écart de la scène médiatique  par le procureur de New York, afin de protéger son témoignage.

Signé par sept journalistes (trois auteurs principaux et quatre contributeurs), l’article explique que même si la défense de DSK dit avoir «des informations de taille» pouvant «gravement entamer sa crédibilité», «dans des douzaines d’interviews avec des personnes qui la connaissent ou sont familiers avec sa vie, [la plaignante], aujourd’hui âgée de 32 ans, est décrite comme une mère célibataire travailleuse et sans problème».

Deux semaines plus tard, c’est encore le journal new-yorkais (mais des journalistes différents) qui dévoile que l’accusation est en passe de s’écrouler, les enquêteurs ayant «découvert des failles majeures dans la crédibilité de la femme de chambre». Le quotidien révèle ses liens avec des dealers de drogue, et l’existence d’un «ami», à qui elle aurait dit au téléphone: «Ne t’inquiète pas, ce type a plein d’argent je sais ce que je fais.» Des phrases dont le sens reste encore à éclaircir, et des mensonges qui pourraient peut-être s'expliquer, mais qui remettent en question l'angélisme du premier portrait.

Certes, ce premier article n’expliquait pas les relations troubles de la femme de chambre du Sofitel, mais il donnait les informations les plus fouillées à son sujet, de son village d’origine, Thiakoullé en Guinée, au Bronx où elle habitait jusqu’au 14 mai, jour où elle dit avoir été agressée par Dominique Strauss-Kahn.

On y apprend notamment:

  • que la jeune femme vient d’une famille très religieuse: son père, imam, lui faisait lire le Coran sur des panneaux de bois ainsi qu’à ses frères et soeur.
  • qu’elle a été mariée à un cousin éloigné, le père de sa fille.
  • qu’à la mort de son mari, elle a déménagé à Conakry, la capitale guinéenne, avant de partir aux Etats-Unis en 2002.
  • qu’une fois dans le Bronx, elle a travaillé comme serveuse et cuisinière au restaurant Marayway; le propriétaire Bahoreh Jabbie se souvient d’une employée sérieuse.
  • qu’elle est partie travailler au Sofitel en 2008, pour un meilleur salaire; encore une fois, elle y était considérée comme une bonne employée.
  • que ses frères ont téléphoné à plusieurs numéros mais n’ont pas réussi à la joindre depuis le début de l’«affaire».


«Mes collègues et moi avons passé plusieurs jours à documenter la vie de l’accusatrice, raconte une des journalistes du New York Times, Anne Barnard, certains d’entre nous y avons même passé plusieurs semaines.»

«On a publié ce dont on était sûrs»

Adam Nossiter, son collègue et correspondant pour l’Afrique de l’Ouest, a ainsi passé cinq jours dans le village natal de la plaignante pour interviewer ses proches. Aidé d’un journaliste local Abdourahamane Diallo (aucun lien avec le sujet de l’enquête), il a interviewé ses deux frères restés à Thiakoullé et un cousin. «Je n’ai rien trouvé qui n’ait pas été publié», explique-t-il. L’«essentiel» du mémorandum envoyé à la rédaction américaine après son reportage a été repris dans l’article.

Ce qui n’est pas le cas de toutes les informations recueillies pendant le reportage. Avec Kirk Semple, Anne Barnard a mené l’enquête à New York pendant une quinzaine de jours, aidée de plusieurs autres collaborateurs. Avaient-ils eu vent de possibles liens entre l’accusatrice et un détenu impliqué dans une affaire de trafic de drogue comme le révèle l’article du quotidien qui a «relancé» l’affaire DSK? Réponse: «On ne peut pas donner les détails de ce que les sources nous ont dit ou pas dit.» Ce qui n’a pas été écrit ne sera pas révélé oralement. 

La journaliste explique: «Nous avons parlé à des dizaines de personnes, vérifié le maximum d’informations, suivi les suggestions du plus grand spectre de sources possible: nous avons publié ce que nous savions et pouvions confirmer.» Clifford Levy, rédacteur en chef pour l’article ajoute: «Comme c’est souvent le cas, beaucoup d’informations n’ont pas pu être vérifiées.» Elles ne sont donc pas parues.

Le «rien à signaler» du portrait signifie donc «rien n’est suffisamment certain» pour justifier impression, l’article reposant essentiellement sur des citations de personnes qui connaissaient la plaignante. Étant donné la frénésie médiatique autour de l’histoire, beaucoup de personnes prétendant connaître l’accusatrice ont fait surface. C’est le cas de Blake Diallo qui avait affirmé être son frère et avait été profusément cité par la presse internationale avant que son imposture soit mise au jour. Dans le doute, le New York Times n’écrit pas.

«Nous avons probablement des standards de vérification plus stricts que beaucoup de publications», estime Adam Nossiter. Des standards qui se résument en une blague des «anciens» de la rédaction selon Clifford Levy: «Si ta mère te dit qu’elle t’aime, vérifie-le

Passage obligé du processus éditorial au New York Times, la confirmation des sources a certainement été un moment compliqué pour l’équipe chargée du portrait de la jeune femme, cachée depuis le début de l’affaire, comme le remarquait Sabine Cessou, partie à New York pour SlateAfrique.

Peu de détails sur la manière dont cela s’est passé aux Etats-Unis. Pour ce qui est de l’identité des membres de la famille interviewés en Guinée, «plusieurs sources l’ont confirmée, y compris la plaignante elle-même», raconte Adam Nossiter. Le reporter a lui-même pris les photos montrées ensuite pour vérification à des «sources solides» venant de «tous les angles».

Bien que le nom de famille des frères de la plaignante n’ait pas été révélé pour protéger son identité, tout a été fait pour donner au lecteur le plus d’indices sur l’origine de leur témoignage. L’article explique ainsi pourquoi l’un s’appelle Mamadou et l’autre Mamoudou, les deux noms étant des dérivés de Mohamed en langue peul, parlée dans leur région en Guinée.

L'anonymat, une exception

Ce type d’information est destiné à «expliquer aux lecteurs le maximum au sujet de nos sources», souligne Phil Corbett rédacteur en chef chargé des règles (déontologie, style...) au New York Times. L’anonymat n’y fait qu’exceptionnellement figure de source: son code de déontologie explique même par exemple que le terme «source» utilisé pour identifier quelqu’un est «vide de sens» tout comme une «source crédible… (est-ce que le Times citerait une source non-crédible?).» Toutes les autres personnes interrogées pour le portrait sont d’ailleurs identifiées par leur nom et prénom.

S’il n’y a pas eu de révélations plus tôt sur l'accusatrice de l’affaire DSK, c’est donc qu’aucune «source crédible» et identifiable n’en avait fait. Tout comme certaines des nouvelles informations révélées par la presse, ne sont pas reprises par le quotidien américain. L’homme détenu en Arizona qu’elle a appelé serait ainsi son mari religieux selon certains médias; pour le New York Times il reste un «ami» qui aurait «affirmé que sa compagne était la femme impliquée dans l’affaire Strauss-Kahn».

Des preuves –plus ou moins crédibles, parfois anonymes– s’accumulent aujourd'hui dans les médias, américains ou français, contre celle qui accuse Strauss-Kahn. Avant le coup de théâtre dévoilé par l’accusation, elle ne pouvait être qu’une femme «religieuse» «travailleuse et sans problème» pour le New York Times. «A première vue, c’était le témoin parfait», résument Jim Dwyer et Michael Wilson, dans l’édition du 2 juillet du quotidien américain.

Daphnée Denis

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