France

Présidentielle 2012: souviens-toi l'été d'avant

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.07.2011 à 14 h 27

Alors que sort un ouvrage sur les petits secrets des étés politiques français, retour sur ceux qui ont immédiatement précédé les cinq dernières présidentielles, de 1980 à 2006.

Edouard Balladur, François Mitterrand et Jacques Chirac lors des cérémonies du cinquantenaire de la Libération de Paris, le 25 août 1994. REUTERS/John Schults.

Edouard Balladur, François Mitterrand et Jacques Chirac lors des cérémonies du cinquantenaire de la Libération de Paris, le 25 août 1994. REUTERS/John Schults.

UNE TRÊVE ESTIVALE? Quelle trêve estivale? Entre la primaire socialiste, les premiers pas de campagne des autres candidats et la préparation par Nicolas Sarkozy de sa future campagne, l’été politique 2011 s’annonce animé. Les politiques ne prennent jamais de vacances: c’est le sous-titre de l’ouvrage Les Etés meurtriers, que viennent d'ailleurs de publier les journalistes politiques Jérôme Chapuis et Yaël Goosz. En douze chapitres, ils reviennent en détail sur les petits secrets des sept derniers étés politiques depuis 2003, et sur cinq autres particulièrement emblématiques (1976, 1984, 1992, 1995 et 1999).

«L’été, c’est […] le temps où se cristallisent les ambitions. On mûrit, on échange, on complote. La respiration des vacances permet à chacun de mesurer ses forces et ses faiblesses. C’est le temps du discernement et des conversations à tête reposée. Des alliances se trament, des trahisons se préparent. Les blessures cicatrisent», écrivent-ils en prologue.

Ce constat vaut aussi pour les étés 1980, 1987, 1994, 2001 ou 2006, qui précédèrent de neuf mois une élection présidentielle (en 1965, celle-ci avait lieu en décembre, et fut anticipée en 1969 et 1974). Retour en texte et en images sur ces cinq saisons et quelques épisodes estivaux qui ont façonné les mois qui ont suivi.

1980: quand Mitterrand cultive son jardin

Il a gardé une veste mais laissé tomber la cravate: ce 19 août 1980, François Mitterrand, dont le leadership à gauche est fortement contesté par Michel Rocard, accorde une interview à la première chaîne de télé dans le jardin de sa bergerie de Latche, dans les Landes. Alors, candidat ou pas? La réponse est prudente mais laisse transparaître sa volonté:

«Je n’ai jamais exprimé le désir ni l’intention d’être candidat à l’élection à la présidence de la République de 1981. Jamais. Si on me pose la question, et vous me la posez, et la presse me la pose, et l’opinion publique très souvent me la pose, et mes amis politiques du parti socialiste me la posent, c’est sans doute pour des raisons objectives qui tiennent à la situation de la France.»

Quand il prononce ces mots, le dirigeant socialiste a déjà avancé ses pions, fort notamment du pronostic électoral rassurant de son ami Charles Salzmann, spécialiste des sondages, en cas de duel face à Giscard. Début août, il a ébauché en trois jours avec le journaliste Guy Claisse, entre une balade à vélo et un après-midi passé devant les JO de Moscou, le livre-programme Ici et maintenant. Qui sera publié seulement en novembre, une fois sa candidature acquise: pour Mitterrand, l'été aura été une saison d'attente, qu'il prolongera trois semaines après l'ouverture des candidatures au PS, le temps de laisser Michel Rocard carboniser la sienne.

1987: les alertes du (presque) candidat Mitterrand

Comme en 1980, en cet été 1987, la droite a déjà ses candidats (Jacques Chirac et Raymond Barre) pendant que le PS cherche le sien, avec encore un duel entre François Mitterrand et Michel Rocard. Président en fonctions, le premier a la «priorité» mais se plaît, comme l'écrit son biographe Jean Lacouture, «à entretenir une indécision qu’il a probablement surmontée lui-même».

Lors de l'été 1987, Mitterrand-le-politique semble décidé à se présenter. Dans son livre L'Invention du possible, Lionel Jospin, qui est alors premier secrétaire du PS, écrit: «Dès juillet 1987, il confia à quelques-uns d’entre nous venus le rejoindre à Latche que nous pouvions considérer comme une hypothèse sérieuse le fait qu’il serait à nouveau candidat». «J’y vais pour une raison fondamentale : si quelqu’un peut gagner, c’est moi. […] Si je pensais qu’un autre, y compris Rocard, puisse gagner à ma place et assurer la continuité, je ne serais pas candidat», aurait dit Mitterrand à son visiteur.

Mais l'été 1987 est aussi celui des alertes familiales : le 21 juillet, son fils Gilbert et ses petites-filles sont blessés dans un grave accident de voiture en Espagne, qui fait un mort. Dix jours plus tard, son épouse Danielle est hospitalisée trois jours pour de fortes fièvres. Des épreuves qui auraient fait hésiter un moment celui qui, depuis 1981, est atteint d'un cancer qu'il garde secret...

1994: Mitterrand et Chirac, les comploteurs de l’Hôtel de ville

«Je voterai François Hollande»: en lâchant cette perle (calculée ?) d’«humour corrézien» le 11 juin dernier lors d’une visite de son musée à Sarran, Jacques Chirac a reproduit à dix-sept ans d’intervalle une scène de son passé avec François Mitterrand. Elle a eu lieu le 25 août 1994, jour de la célébration du cinquantenaire de la Libération de Paris en présence du maire de Paris, du Premier ministre Edouard Balladur et du président de la République.

«La veille, celui-ci m’a fait savoir par l’intermédiaire de son chef de cabinet qu’il souhaitait, après son discours, pouvoir se rendre quelques minutes avec moi dans mon bureau pour y signer le livre d’or de la ville», raconte Jacques Chirac dans ses Mémoires. Sauf que, selon Jean-Jacques Aillagon, alors directeur des affaires culturelles de la ville, le livre d’or en question n’existait pas, et qu’il fallut en faire acheter un de toute urgence au BHV pour permettre au Président de s’isoler un moment avec Chirac pendant que Balladur et les autres ministres patientaient à la tribune... «Après avoir paraphé le livre d’or, comme convenu, en y apposant sa seule signature, il m’a glissé une confidence: "C’est votre tour. Vous allez être élu"», racontera Chirac.

Par ce geste, le président, qui peine à trouver un héritier à gauche, inflige un camouflet à un Edouard Balladur au sommet des sondages, qui a empiété quelque jours plus tôt sur son «domaine réservé» diplomatique sur le Kosovo. Et donne le ton d’une campagne qui va voir plusieurs de ses proches (Pierre Bergé, Frédéric Mitterrand…) se rallier au Chirac de la «fracture sociale».

2001: l'attaque en piqué de Chirac sur Jospin

La meilleure défense, c’est l’attaque: épinglé depuis trois semaines pour le paiement de billets d’avion en espèces (au point que sa fille Claude est entendue par les juges et que le député UDF Maurice Leroy évoque pour lui un «deuxième été fatal», après une polémique sur ses vacances à l’île Maurice l’été précédent), Jacques Chirac passe à l’offensive contre son Premier ministre Lionel Jospin. Et abandonne, à l'occasion de sa traditionnelle interview du 14 juillet, le ton plutôt mesuré qui était le sien les années précédentes, celles de la croissance forte et des victoires de la France en foot.

L’insécurité? «Absolument insupportable» et mettant en cause le manque de «volonté» d’un gouvernement rétif à la «tolérance zéro». L’économie? Une «période de croissance» qui masque mal l’absence de «réformes de structure». Le chômage? «Il est évident que le chômage a diminué partout et chez nous moins qu'ailleurs.». Les retraites? «On ne fait rien alors que les Français savent très bien qu'il faudra prendre des décisions.» Les révélations sur ses voyages? Elles font «pschitt».

Pour le PS, François Hollande réplique en réclamant que la «tolérance zéro» s'applique «jusqu'au plus haut sommet de l'Etat». Bref, le ton de la campagne à venir entre les deux cohabitants est donné: offensif. Pendant ce temps-là, les autres candidats, à gauche et à droite, étrennent une pré-campagne qui voit, fin août, l'écrivain Max Gallo signer dans Le Monde une tribune intitulée «2002: à la recherche du troisième homme ». Il pensait à Jean-Pierre Chevènement...

2006: Hollande et Royal, elle ou lui

Elle reconnaît que sa situation n'est «pas banale»: ce 1er juillet 2006, Ségolène Royal, donnée favorite des primaires, arrive à la convention nationale sur le projet d'un PS dirigé par son compagnon François Hollande. Et doit démentir devant la presse des rumeurs de mariage consécutives à une invitation du président polynésien Oscar Temaru. Jusqu'à la fin septembre, quand Royal officialise sa candidature et Hollande son retrait, le couple se trouve placé dans une situation impossible, dont Jérôme Chapuis et Yaël Goosz rappellent plusieurs scènes savoureuses dans Les Etés meurtriers:

«Coincés, dans un bouchon, sur la route des vacances, […] François Hollande, Ségolène Royal et leurs enfants suscitent rapidement la curiosité. "Monsieur Hollande, il faut que vous l'aidiez, votre femme!", lâche une touriste. "C'est elle notre candidate, vous la soutenez, n'est-ce pas?", renchérit un autre. […] Quand le couple descend sur Cannes pour assister au feu d'artifice du 15 août, c'est tout aussi flagrant. […] François Hollande arbore un sourire automatique à l'intention de ceux qui, sur leur passage, revendiquent ostensiblement leur soutien à Ségolène Royal: "Vous êtes avec elle, n'est-ce pas?".»

La situation compliquée de deux dirigeants «solidaires et libres», selon les mots de Royal, crée des remous politiques: pendant que François Hollande est soupçonné de favoritisme par les autres candidats à la primaire, Royal obtient le ralliement d'un de ses plus féroces critiques, Arnaud Montebourg, prélude aux tiraillements de la campagne.

Dix mois plus tard, le couple annoncera sa séparation après le second tour des législatives perdues par la gauche. Et, en cet été 2011, Ségolène Royal et François Hollande vont cette fois se retrouver face-à-face lors de la primaire: une situation qui, la candidate l'a reconnu en janvier, n'est «pas banale».

Jean-Marie Pottier

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Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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