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Ce que Google a compris de la violence des extrémistes radicaux

Foreign Policy, mis à jour le 09.07.2011 à 9 h 22

Le «think/do tank» Google Ideas peut-il utiliser la technologie pour lutter contre les extrémismes radicaux? Et doit-il le faire?

Des skinheads de toute l'Europe se retrouvent pour le «Jour de fierté», à Budapest. REUTERS/Laszlo Balogh

Des skinheads de toute l'Europe se retrouvent pour le «Jour de fierté», à Budapest. REUTERS/Laszlo Balogh

GOOGLE IDEAS, LE «THINK/DO TANK» (groupe de réflexion/d’action) autoproclamé issu du géant de la Silicon Valley vient de mettre un point final au sommet contre la violence extrémiste qu’il organisait à Dublin. Selon le directeur de Google Ideas, l’ancien cadre du Département d’État américain Jared Cohen, le but du sommet était «d’initier une conversation au niveau mondial sur les moyens d’éviter la radicalisation chez les jeunes, et sur les moyens de déradicaliser les autres».

À cette fin, les organisateurs du sommet avaient rassemblé un éventail impressionnant de politiques, d’activistes et d’anciens militants —skinheads néonazis, radicaux islamistes, ultranationalistes Irlandais— pour aborder le problème. Une initiative des plus nobles, sans aucun doute.

La technologie pour lutter contre le radicalisme

La conférence, comme semble l’indiquer l’identité de son hôte, était largement orientée vers la puissance de la technologie appliquée à la lutte contre le radicalisme. Anciens militants et mères éplorées peuvent dissuader la jeunesse de rejoindre les groupes violents. Des réseaux concurrents peuvent les en distraire, et les solutions alternatives proposant un activisme positif sont à même de canaliser leur énergie vers des buts plus productifs.

Dans chaque secteur, dit Cohen, la technologie sera la clé permettant de «créer les conditions d'un abandon de la violence». Selon la BBC, le président de Google Eric Schmidt nourrit une «conviction quasi messianique selon laquelle les nouvelles technologies peuvent contribuer à éviter que de jeunes hommes en colère sombrent dans une vie de violence et d’extrémisme».

Si telles sont effectivement les conclusions de la conférence, Google Ideas a besoin de plus de réflexion et de moins d’action dans son approche de la lutte contre la violence extrémiste («countering violent extremism» ou CVE dans les cercles gouvernementaux américains). Le gouvernement des États-Unis, ses alliés et les ONG du monde entier sont déjà lourdement engagés dans chacun de ces domaines, du moins en ce qui concerne le radicalisme islamiste (principal objet du sommet). Pour eux, le premier défi n’est pas de trouver de nouvelles solutions, mais plutôt de les financer, de mesurer leur efficacité, et de garantir qu’elles feront plus de bien que de mal.

Une goutte d'eau dans l'océan

Le défi du financement est intimidant. Déjà, quand les temps sont meilleurs, l’essentiel des fonds gouvernementaux est dirigé vers des solutions cinétiques au terrorisme —capturer ou abattre les méchants— et non vers des mesures préventives. Or, de toute évidence les temps sont aujourd’hui loin d’être fastes, et le congrès pratique des coupes claires de gauche et de droite dans les budgets.

De toute façon, le problème de la radicalisation est d’une envergure si massive que de tels programmes, même avec le financement adéquat, semblent une goutte d'eau dans l'océan. Le secteur privé et les philanthropes font parfois le bonheur des agences gouvernementales et des ONG en agitant des promesses de dons, mais ceux-ci se matérialisent rarement, ont des contreparties trop nombreuses et sont, au final, insuffisants. Les efforts des bénévoles sont quant à eux trop rares et difficiles à tenir dans le temps.

De la difficulté à prouver l'efficacité d'un programme

De plus, les programmes qui, eux, ont obtenu un financement ne sont pas en mesure de démontrer leur efficacité. Comment mesurer l’absence de radicalisation? Il est difficile de l’estimer par des sondages, car l’incidence d’ensemble de la radicalisation est si faible en général, qu’elle tombe en dessous de la marge d’erreur d’un sondage. Il est impossible de la mesurer en vérifiant combien de gens rejoignent un réseau social positif, ou retwittent un message antiextrémiste.

Ces gens ont-ils un jour eu des convictions extrémistes? Si c’est le cas, ont-ils effectivement abandonné leurs idées du fait qu’ils ont exprimé une opinion modérée, visité un site web modéré, ou rejoint un forum modéré? Et tous les autres, ceux qui ne se sont pas joints, ou qui n’ont pas retwitté?

Les programmes qui se fixent comme objectif d’empêcher les gens de devenir des extrémistes, de plus, s’exposent au risque de la prophétie auto-réalisatrice. Leurs cibles se sentent souvent singularisés et stigmatisées comme, notamment, les musulmans des pays occidentaux, qui se soucient déjà d’être surveillés et pris comme boucs émissaires. Le gouvernement britannique a récemment réalisé l’étendue des dommages déjà provoqués par la combinaison des programmes sociaux et de la lutte antiterroriste, le menant à déclarer qu’il «ferait une distinction plus claire entre l’action antiterroriste et [sa] politique d’intégration».

La technologie facilite la transmission des idées radicales

Enfin, la technologie est de toute évidence un facteur facilitant —plutôt que ralentissant— la diffusion des idées radicales. L’internet est un outil de recrutement particulièrement efficace, permettant aux extrémistes du monde entier de se rassembler en un chaudron virtuel de haine et de radicalisme. YouTube —qui est propriété de Google— abonde en propagande militante et les groupes de discussion radicaux ne sont qu’à une recherche Google.

Avec l’avènement de réseaux sociaux plus insulaires et des recherches ciblées, les opportunités d’être exposé à une opinion contradictoire, à des réseaux concurrents et des alternatives positives —tout ce qui serait susceptible d’exposer des activistes en herbe à d’autres modes de pensées— iront s’amenuisant.

Aucun de ces problèmes n’est insurmontable, et mes anciens collègues du CVE au Département d’État et autour du monde travaillent dur pour les adresser. Ce dont ils ont besoin aujourd’hui, ce n’est pas de nouvelles idées de programmes, ils en ont en abondance, mais de nouvelles façons de les financer et de les évaluer. Dans un cas comme dans l’autre, Google Ideas est en position idéale pour les aider, grâce aux succès commerciaux de sa maison mère et à ses énormes ressources en terme de données.

La publicité comme moyen de financement

Du point de vue commercial, Google excelle à exploiter les recherches de ses utilisateurs pour vendre de la publicité. Google Ideas pourrait imaginer des moyens permettant aux organisations de gagner de l’argent en ligne en participant à l’effort antiterroriste. Par exemple, une entreprise pourrait acquérir de l’espace publicitaire pour une grosse somme sur le site d’une organisation de CVE, et en échange, obtenir ailleurs de l’espace publicitaire en ligne bon marché.

L’organisation de CVE recevrait l’essentiel du revenu correspondant à l’espace publicitaire, l’entreprise récolterait une excellente publicité grâce au soutien apporté à l’organisation et Google ferait encore un petit profit. Il existe sans doute des techniques qui permettraient de tirer profit des messages textes aussi.

Google possède plus d’informations que quiconque dans le monde sur les centres d’intérêt et les habitudes des radicaux. La question de la confidentialité n’est pas à négliger, bien entendu, mais cela ne devrait pas dissuader les chercheurs de Google de consulter des bases de données anonymisées, et y trouver des schémas typiques et des informations pouvant mener à la mise au point de meilleures campagnes et programmes de CVE.

Google Ideas a les moyens de rassembler les informations

Je passe énormément de temps sur des forums de discussion djihadistes en Arabe et ce faisant, j’ai beaucoup appris sur les sources d’informations préférées, la répartition géographique et les habitudes de lecture de cette communauté. Imaginez ce qu’il serait possible d’apprendre en visualisant l’ensemble des recherches lancées par leurs membres en dehors de ces forums. Google Ideas a la possibilité de rassembler ces informations.

Lorsqu’ils sont confrontés à un problème tel que la violence extrémiste, la tentation des responsables politiques est d’agir. La tentation des aficionados du web est de le faire en ligne. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est en rien injustifié. Mais les responsables politiques doivent demander si les actions engagées sont efficaces et les technologues être en mesure de leur répondre de façon convaincante. Mesurer les succès obtenus au moyen de hits, de tweets ou de SMS n’est pas suffisant lorsqu’on traite d’un problème aussi complexe que d’éviter de voir quelqu’un adopter des positions extrémistes.

La jeunesse sera toujours la jeunesse

Il est une question plus fondamentale: ces entreprises visant à éviter le passage de la jeunesse au radicalisme valent-elles la peine d’être menées? La jeunesse sera toujours la jeunesse, ce qui explique pourquoi un nombre surprenant de gens s’accroche au Nazisme, bien au-delà de sa date limite de vente. De plus, les mauvaises opinions sont bien plus délicates à gérer pour la police que les mauvais comportements. Il est plus facile de déjouer un attentat suicide que de prévenir chez quelqu’un le désir de tuer. Contrôler les opinions extrémistes risque de plus d’aliéner un grand nombre de gens et de menacer des libertés précieuses, ce qui alimenterait le scénario développé par nos ennemis sur le combat des civilisations.

Enfin, les politiques américaines dans le monde arabe —berceau de l’Islam— contribuent aussi à la radicalisation, et ne sont pas près d’évoluer. Quand bien même les États-Unis décidaient de rapatrier l’ensemble de leurs troupes et de leurs bases dans la région, ils devraient y maintenir des alliances impopulaires pour protéger leurs intérêts stratégiques sur place.

Je n’ai pas l’intention d’abandonner la lutte contre la violence extrémiste pour l’heure, mais je suis moins confiant quant à ses chances d’aboutir que je ne l’étais avant de travailler sur le problème. Et si le sommet organisé par Google Ideas ne m’a pas rendu plus optimiste, c’est en revanche le cas de ses ressources et de son potentiel.

William McCants

William McCants est le fondateur et coéditeur de Jihadica. Il est analyste au Centre d'études stratégiques du Centre d'analyses naval (CNA), et membre de l'université John Hopkins dans le Maryland, aux États-Unis. Il a récemment œuvré comme conseiller sur les manières de contrer l'extrémisme violent au bureau du Département d'État des États-Unis du coordinateur pour l'antiterrorisme.

Traduit par David Korn

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