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Halimi, Shalit, Zerbib, trois destins français

Jacques Benillouche, mis à jour le 19.04.2009 à 13 h 35

Trois jeunes Français d'une vingtaine d'années, trois destins tragiques initiés en 2006. Une constante et un lien entre eux : l'appartenance à la même communauté et une histoire dramatique qui s'insère comme marqueur identitaire.

Yohan Zerbib n'était ni un extrémiste et ni un excité. Il avait décidé de se mettre au service d'une armée qui ne l'avait pas sollicité alors qu'il ne savait même pas manier un couteau de scout. Parce qu'il vivait son sionisme avec ses tripes, il avait décidé de fuir les terrasses confortables des cafés de Paris pour mettre ses actes en accord avec ses convictions. Il ne concevait plus sa vie en diaspora car son idéal vibrait ailleurs, dans le pays où était censé couler le lait et le miel.

Il voulait se battre en intégrant les unités d'élites pour régler un compte avec sa conscience, et pour prouver que les juifs de diaspora n'avaient pas les bras cassés. Il voulait subir les dizaines de kilomètres quotidiens avec son barda de 60 kilos sur le dos, sans oublier de glisser ses tefillins dans sa poche pour sa prière quotidienne. Il voulait se poster en embuscade des nuits durant, tapis derrière un buisson, pour intercepter d'autres jeunes, semblables à lui-même. Lui se battait pour la vie, pour que son pays résiste, pour que l'horreur s'arrête, pour que les Juifs du monde soient fiers de ce «petit pays de merde» comme l'avait qualifié à Londres l'Ambassadeur Daniel Bernard.

Ilan Halimi a, lui, succombé aux traits d'une jolie blonde aux yeux tendres qui avait été embauchée, pour le piéger, par Youssouf Fofana, le chef « du gang des barbares » dont le procès s'ouvrira le 29 avril. Pendant 24 jours, il a été séquestré, humilié, violé, affamé, brûlé et torturé dans une chaufferie à Bagneux sans que ses geôliers aient pu faire preuve un seul instant d'un soupçon d'humanité. Ilan repose aujourd'hui à Jérusalem, la capitale du pays qui était censé protéger tous les juifs du monde. La justice scellera le deuil d'une mère qui ne comprend toujours pas comment on a pu abandonner son fils mourant, près des rails de trains. Aucun humain, digne de ce nom, n'est capable d'imaginer la motivation des barbares mus par une volonté crapuleuse incertaine. Ce fut un meurtre gratuit, pour le plaisir de tuer un jeune, un juif de surcroit, certainement riche comme tous les juifs le sont d'après eux.

Guilad Shalit se bat tous les jours pour continuer à exister. Nul ne peut imaginer sa vie ni ses souffrances ni l'état dans lequel il se trouve. Enchainé dans une cave, loin de la lumière du jour, loin de ses proches, il paie pour avoir porté l'uniforme israélien. Pourtant son enlèvement avait été immédiatement suivi par l'incarcération d'une trentaine de députés palestiniens, dont le président du parlement Aziz Doweik, de cadres du Hamas et de ministres qui devaient constituer une monnaie d'échange. Ils croupissent encore aujourd'hui dans les geôles israéliennes parce qu'ils ne constituent pas aux yeux de leurs collègues une valeur compensatoire suffisante. Guilad représente en effet un symbole dont on ne peut se défaire facilement ; le symbole de l'échec d'une armée qualifiée d'invincible et le symbole de la souffrance juive poussée à son paroxysme. Tant qu'il sera séquestré, il galvanisera les miliciens de Gaza qui le prendront comme modèle de victoire.

Il représente aussi une assurance vie pour les dirigeants du Hamas qui se savent en sécurité tant qu'ils détiendront cette protection vivante. Paradoxalement, la situation de bouclier humain donne encore de l'espoir aux parents Shalit puisque leur fils a gardé la vie dans les pires heures de l'invasion de Gaza. La situation du jeune soldat reste coincée entre le refus des israéliens d'accepter tout diktat de la part des ravisseurs et l'intransigeance des demandes jugées excessives du Hamas. Les grandes puissances, France comprise, se montrent incapables d'imposer l'application d'une convention quelconque. Alors ses chances de survie s'amenuisent au rythme des palabres.

Le temps ne joue pas en faveur de Guilad Shalit car une certaine lassitude s'installe parmi les israéliens devant l'impossibilité de trouver une solution satisfaisante pour les deux parties. C'est pourquoi les parents du jeune garçon s'affairent pour que l'oubli ne gagne pas les esprits. Nombreux sont ceux qui finissent par estimer que la mort d'un soldat supplémentaire, après ceux du Liban et de Gaza, est un moindre mal devant les exigences du Hamas. On craint par ailleurs qu'Israël et son gouvernement nationaliste n'aient du mal à accepter de céder car leur décision engendrerait d'autres Shalit.

La lassitude donne de l'eau au moulin des extrémistes des deux bords. Plusieurs signes ne trompent pas. A l'initiative du militant Baruch Marzel, une pétition signée par des milliers de personnes, demande au gouvernement israélien de « faire exécuter un palestinien prisonnier en Israël chaque jour où Gilad Shalit n'est pas rentré à la maison ».

De son côté, le rabbin Mordehaï Eliahou, mentor du courant national religieux et ancien grand rabbin d'Israël, n'hésite plus à envisager fermement le sacrifice du soldat car le prix à payer s'élève au cours des négociations. Il estime que «la libération de centaines de terroristes du Hamas entrainera l'enlèvement d'autres soldats. Si c'est un homme important, oui il faut négocier sa libération, sinon non. Je conseillerais donc d'entreprendre une opération à Gaza pour le libérer ». Il ne précise pas que représente pour lui le jeune Guilad dans son échelle des valeurs.

Face à cette situation bloquée, il est fort probable que, à l'instar de ses compagnons d'infortune Ilan et Yohan, Guilad rejoindra un carré militaire israélien parce qu'il aura succombé, lui aussi, à la Dame de l'Aube qui depuis plus de mille jours ne cesse de le harceler dans sa détention.

Que restera t-il de ces symboles? Ces trois jeunes français ont subi les foudres d'un antisémitisme persistant et de plus en plus banalisé. Français, ils le resteront bien que leurs destins soient indubitablement liés à celui de l'Etat d'Israël. En touchant à leur sort, les Français se sont sentis tous concernés à l'instar de Nicolas Sarkozy : «Je considère Guilad Shalit comme un Français. Toucher à lui, c'est toucher à la France».

Jacques Benillouche

En une: manifestation en faveur de la libération du soldat Shalit devant les bureaux d'Ehud Olmert en mars 2009. REUTERS/Ronen Zvulun

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