Monde

Swat, la «vallée de la peur»

Reporters sans frontières, mis à jour le 20.04.2009 à 16 h 18

Un accord entre le gouvernement pakistanais et les talibans impose la charia et l'auto-censure aux journalistes locaux.

C'est fait. Le président du Pakistan Asif Ali Zardari, le veuf de Benazir Bhutto, a autorisé la mise en place de tribunaux islamiques dans la vallée de Swat, en échange d'un cessez-le-feu avec les talibans.

Principauté indépendante jusqu'en 1969, la vallée de Swat est une région montagneuse située au nord de Peshawar, souvent décrite comme la «Suisse du Pakistan» pour la beauté de ses paysages. Peuplé d'1,2 million d'habitants, ce district est une zone spéciale qui dépend des Provincially Administrated Tribal Areas (PATA).

Depuis l'accord de paix du 16 février 2009 qui prévoit l'instauration de la Charia dans la vallée, les journalistes locaux ont exprimé leurs craintes pour leur liberté et leur sécurité.

«Le journalisme indépendant peut difficilement survivre avec les lois islamiques. Par exemple, les cas de diffamation vont-ils être jugés? La période à venir risque d'être bien plus dangereuse pour les journalistes professionnels», observe le président du Club de la presse. «Nous allons être obligés de nous autocensurer pour survivre. Les autorités nous ont déjà avertis que nous devons éviter le sensationnalisme pour ne pas compromettre l'accord de paix», précise le directeur du journal local Chand.

Les trois opérateurs de télévision par câble ont été contraints de fermer après un ordre lancé mi-2008 par les talibans. Les insurgés n'ont pas hésité à faire exploser les bureaux de l'un d'eux, Ali Cable Network, à Kabal. «Maintenant, il n'y a plus aucun service de câble disponible dans la vallée de Swat», explique Naveed Khan, patron de Naveed Cable Network. Les habitants doivent se contenter des trois chaînes gouvernementales hertziennes.

Les talibans ont également interdit la vente d'antennes satellitaires, de DVD et de CD. «Nous avons enlevé la télévision du salon et nous gardons toujours le volume au plus bas. Ils peuvent venir détruire votre poste et insulter votre famille s'ils entendent le son de la télévision», affirme un résident à propos de l'hostilité des talibans envers la télévision.

Comparée aux régions voisines, la vallée de Swat connaissait pourtant un développement assez remarquable des médias. La région compte six journaux locaux, en plus des quotidiens nationaux qui y sont vendus. Interrogé par Reporters sans frontières, le responsable d'une entreprise de distribution confirme que le volume des ventes de journaux est bien plus élevé que dans tous les districts voisins.

Mais, depuis des décennies, un mouvement fondamentaliste dirigé par le Maulana Sufi Muhammad demandait l'application de la Charia dans la vallée. Le Tehreek Nifaz-e-Shariat Muhammadi (TNSM) s'est engagé dans la lutte armée en 1994. A l'époque déjà, le gouvernement dirigé par Benazir Bhutto avait accepté l'application de la loi islamique dans la région de Malakand, mais la Cour suprême avait fait valoir que la loi pakistanaise devait s'appliquer là comme dans tout le pays.

«Nous avons travaillé dans des conditions très difficiles pendant deux ans. Les commandants taliban étaient furieux d'être qualifiés de rebelles et non pas de moudjahiddines. Et les militaires voulaient que les médias soient de leur côté dans la bataille contre les insurgés», confie Ghulam Farooq, le directeur de Shamal, le quotidien le plus populaire dans la vallée. Le journaliste précise qu'il a reçu de multiples menaces, chaque belligérant tentant de l'influencer sur le choix des mots. «Les talibans n'aiment pas le mot "attentat suicide", par exemple. Ils préfèrent "fedayee" qui veut dire 'sacrifice de sa vie' en ourdou. Mais les militaires s'énervent si nous utilisons "fedayee"», explique Ghulam Farooq.

Le 18 février 2009, Mosa Khankhel, l'un des correspondants de la chaîne Geo News et du journal The News dans la vallée de Swat, a été égorgé et fusillé. Agé de 28 ans, le reporter a été tué alors qu'il couvrait les négociations pour l'accord de paix.

Pour imposer la peur aux civils, et notamment aux journalistes, les talibans ont utilisé des méthodes extrêmement brutales. Au fur et à mesure de leur avancée dans la vallée, ils laissaient le long des routes les corps de «traîtres», décapités ou égorgés. Le soir, les radios FM illégales, notamment celle du Maulana Fazlullah, annoncent encore la liste des personnes devant être châtiées ou tuées pour ne pas avoir respecté la Charia.

Ce climat de terreur incite la presse locale à publier, sans les remettre en cause, les communiqués des talibans et de leurs alliés. «Les médias locaux ont accordé une place importante à la communication des insurgés pour la raison évidente qu'ils étaient terrorisés», résume un représentant de la société civile à Mingora. De son côté, un responsable du Département de l'information et de la presse du gouvernement à Peshawar affirme que lorsque la «terreur imposée par les talibans a été à son apogée, de fait, les médias locaux sont tombés sous leur influence, car il devenait impossible de publier des reportages équilibrés. Malheureusement, les talibans sont devenus des victimes aux yeux du public.»

Aujourd'hui, l'autocensure s'impose. Un seul exemple. La rédaction d'un quotidien local a décidé de ne pas rapporter un fait survenu sur un marché de Mingora le 8 mars. Deux femmes se trouvaient devant une boutique de vêtements. Un homme barbu, visiblement un taliban, s'est approché d'elles et leur a demandé «laquelle des deux va être décapitée en premier». De peur des représailles, le journal n'a pas publié cet incident qui aurait fait la Une il y a quelques mois seulement. «Nous pratiquons l'autocensure bien plus qu'avant», affirme Hameedullah Khan, correspondant du quotidien Dawn à Mingora, dont la maison a été détruite.

Comme le dénoncent les journalistes de Swat, le gouvernement a été incapable de neutraliser les radios FM illégales utilisées par les chefs talibans pour recruter des partisans et imposer la terreur. C'est, en effet, en 2007 que la situation s'est aggravée avec l'entrée en scène du Maulana Fazlullah, le gendre du Maulana Sufi Muhammad. Grâce à des stations FM clandestines installées dans la vallée, celui-ci incite les habitants à appliquer strictement la Charia. Gagnant en influence, le «mollah radio», comme il a été qualifié par la presse, a obtenu le soutien du mouvement taliban pakistanais, mais aussi de djihadistes étrangers.

Face aux violences incessantes, l'armée est intervenue dans la vallée de Swat mi-2007, provoquant la mort de centaines de membres des forces de sécurité, de taliban mais aussi de civils, dont trois journalistes.

Le président Asif Ali Zardari a obtenu des pays donateurs réunis à Tokyo une aide massive pour remettre le pays à flot et lutter contre les mouvements extrémistes. Mais n'est-il pas aussi responsable d'avoir laissé s'installer un bastion taliban au cœur du Pakistan? Il est vrai que les civils meurent moins dans des combats, mais ils sont désormais sans défense face à des djihadistes bien décidés à faire respecter la Charia, au besoin par la force.

Reporters sans frontières

Image de une: manifestation à Peshawar en février 2009, parès le meurtre d'un journaliste dans la Swat Valley. REUTERS/Ali Imam

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