Monde

Ahmadinejad en lutte pour sa survie

Foreign Policy, mis à jour le 15.07.2011 à 8 h 03

Le président iranien s'oppose au guide suprême, Ali Khamenei. Pour autant, ses ennemis cléricaux n'ont pas encore gagné la partie.

Mahmoud Ahmadinejad devant le portrait de l'ayatollah Ali Khamenei. REUTERS/Caren Firouz

Mahmoud Ahmadinejad devant le portrait de l'ayatollah Ali Khamenei. REUTERS/Caren Firouz

ALORS QUE LE PROCHE-ORIENT livre un combat historique pour la démocratie, en Iran, la principale fissure politique oppose l’institution cléricale à des nationalistes aux méthodes brutales cherchant à usurper le pouvoir. Dans cet affrontement des élites iraniennes, le monde devrait soutenir le clergé.

Deux ennemis nés d'un pacte commun

Les deux protagonistes de cette bataille sont le président Mahmoud Ahmadinejad et l’ayatollah et guide suprême Ali Khamenei. Ensemble, ils ont scellé un pacte idéologique en 2005 et ont réprimé d’un commun accord le «Mouvement vert» né des élections contestées de 2009. Ils se disputent désormais le pouvoir et, surtout, ils ont une interprétation divergente de l’idéologie fondamentaliste chiite qui a inspiré la révolution islamique de 1979.

Ces dissensions sont apparues au grand jour en avril 2011, lorsque Mahmoud Ahmadinejad a essayé, en vain, de renvoyer le directeur des services secrets, et de nouveau récemment, avec la démission forcée puis l’arrestation du ministre des Affaires étrangères, un proche d’Esfandiar Rahim Mashaie, le chef de cabinet d’Ahmadinejad.

Ces querelles politiques masquent un différend plus profond concernant l’orientation idéologique du fondamentalisme chiite, dont la théocratie iranienne tire sa légitimité. L’ayatollah Rouhollah Khomeyni a pris la tête de la révolution de 1979 en mêlant fanatisme religieux et activisme révolutionnaire de gauche, avec l’idée de fomenter une lutte des classes à la sauce islamique. L’État islamique dont il rêvait consistait en une dictature du prolétariat dominée par le clergé.

Khomeyni, gardien de la jurisprudence

En hommage à la République de Platon, Khomeyni privilégiait une classe qui se distinguait par sa connaissance de la loi islamique. Il avançait qu’en l’absence du messie chiite, l’Imam caché, cette classe le représentait sur terre. Et Khomeyni s’était attribué la place de «gardien de la jurisprudence», ou vali-e faqih, le roi-philosophe omniscient à l’autorité politique d’origine divine.

Après sa mort en 1989, les composants islamiques et progressistes du khomeynisme passent à la trappe. Exsangue après la guerre et la révolution, l’Iran fait le choix de la normalité. Les partisans de l’aspect islamique de la révolution, les soi-disant conservateurs, se regroupent autour de Khamenei. Ils mettent un terme à l’activisme révolutionnaire, ouvrent l’économie au secteur privé et érigent une théocratie autoritaire menée par le guide suprême.

Un pouvoir disputé depuis deux décennies

Parallèlement, la faction gauchiste la plus radicale, qui se nourrit d’activisme révolutionnaire et prône une économie socialiste, se trouve marginalisée. Elle ne refait surface qu’à la fin des années 1990, sous l’appellation de «réformateurs». C’est ainsi que Mir Hossein Moussavi, ancien premier ministre de gauche des années 1980, est devenu l’incarnation du Mouvement vert.

Les conservateurs et les réformateurs-gauchistes se disputent le pouvoir depuis deux décennies. Les réformateurs ont placé tous leurs espoirs dans des élections et une évolution à la Vatican II de la théologie chiite. Les conservateurs, eux, se sont interdits de toucher à la religion et à l’idéologie, et se sont maintenus au pouvoir par la force. Résultat, l’idéologie fondamentaliste chiite iranienne, dépouillée de son héritage progressiste, est devenue froide et impopulaire, et le régime ne doit sa survie qu’à la répression.

Ahmadinejad est arrivé sur le devant de la scène en 2005. Il proposait de redonner vie à la révolution agonisante en alliant fondamentalisme religieux, nationalisme iranien et populisme économique. Cette formule (identique à celle de Khomeyni pour prendre la tête de la révolution en 1979) se révéla être une manœuvre politique habile, qui lui permit d’emporter la présidence. Mais la promesse d’une révolution éternelle prit fin abruptement lors des élections de 2009, lorsque les réformateurs, après une campagne victorieuse, firent descendre des millions de personnes dans la rue pour manifester contre les résultats truqués.

L'État islamique doit se substituer au clergé

Ce que prône Ahmadinejad menace directement la position dominante du clergé dans la République islamique. En effet, pour le président et ses conseillers, depuis la révolution islamique et l’échec des réformateurs, l’Iran est devenu un État authentiquement islamique. Il doit donc se substituer au clergé.

Cela ne fait que confirmer la singularité de la Révolution islamique dans l’histoire et la théologie chiites. Si, comme le prétendait Khomeyni, la République islamique est l’incarnation d’un gouvernement juste et sacré, les chiites n’ont plus besoin du clergé pour ancrer leur foi. La sainteté se trouve dans l’État et non dans ses gardiens. Cette idée trouve un fort écho dans le nationalisme musclé et les ambitions bonapartistes des Gardiens de la révolution islamique. En effet, pour eux, les militaires sont bien plus à même de protéger l’Iran des ennemis intérieurs et extérieurs que les religieux.

Ahmadinejad, dirigeant du «gouvernement de l'Imam caché»

Pour beaucoup d’Iraniens, le messianisme d’Ahmadinejad n’est rien d’autre que superstition ridicule et habile stratégie politique. Mais pour les religieux, c’est une menace directe. Depuis qu’il a été élu président, Ahmadinejad a fait signer à son cabinet un serment les engageant à servir l’Imam caché, il émaille ses discours de thèmes messianiques et a même prétendu diriger le «gouvernement de l’Imam caché». Une affirmation populaire, mais lourde de sens pour les religieux.

Ahmadinejad a été ridiculisé lorsqu’une vidéo l’a montré se vantant à un grand ayatollah d’avoir été visité par le messie chiite pendant son adresse de 2005 aux Nations Unies. Pourtant, le message sous-jacent n’a pas échappé aux ombrageux ayatollahs: le président séculier serait préféré aux ecclésiastiques par le messie. Mashaie, le proche conseiller d’Ahmadinejad, a été encore plus loin en déclarant que le chiisme peut et doit se passer du clergé, et que la République islamique n’a plus besoin de guide suprême.

Il n’est donc pas étonnant que beaucoup d’Iraniens considèrent Ahmadinejad comme le Martin Luther chiite, déterminé qu’il est à briser le clergé. Évidemment, les grands ayatollahs critiquent désormais chacune de ses décisions et refusent de le recevoir, lui ou ses représentants, dans la ville sainte de Qom.

Khomeynisme vieille école contre modernisme d'Ahmadinejad

Toutefois, Ahmadinejad peut bien croire que l’Imam caché est de son côté, pour l’heure, c’est Khameni qui a les cartes en mains. Il contrôle les médias et a la capacité de mobiliser contre le président le parlement, la justice et les forces de sécurité. Pourtant, l’éviction d’Ahmadinejad ne signerait pas la mort de sa branche du khomeynisme. Cela dépendra de la réaction des chefs militaires les plus ambitieux et de celle des couches populaires, appui traditionnel d’Ahmadinejad. Pour l’instant, le Corps des gardiens de la révolution islamique et les couches populaires sont divisés entre leur allégeance au khomeynisme vieille école et leur soutien à la version modernisée d’Ahmadinejad.

Dans le monde arabe, Ahmadinejad n’a eu que peu d’influence. Le renouveau chiite, qui a commencé en Irak en 2003 et a fait tache d’huile dans la région, s’inspire plutôt de la branche quiétiste de Nadjaf, haut lieu religieux chiite irakien. Au Bahreïn, en Irak et au Liban, où subsistent des poches de soutien au khomeynisme, c’est à Khamenei qu’on fait allégeance. Le guide suprême a même court-circuité le gouvernement d’Ahmadinejad en nommant un conseiller chargé des relations avec le Hezbollah.

Pourtant, une victoire du clergé ne serait qu’une victoire à la Pyrrhus. Certes, Ahmadinejad menace la suprématie cléricale, mais, sans lui, le khomeynisme devra faire face aux attaques des réformateurs. L’autre solution serait un État soumis à une idéologie d’extrême droite: nationaliste, fondamentaliste, populiste et militariste, une sorte de Japon des années 1930. Bref, une solution non viable. Dans cet affrontement des élites iraniennes, le monde devrait soutenir le clergé —car sa victoire précipitera la fin de la République islamique.

Vali Nasr

Vali Nasr est professeur de politique internationale à l’école Fletcher de droit et de diplomatie de l’université Tufts. Il est l’auteur de Forces of Fortune: The Rise of the New Muslim Middle Class and What It Will Mean for Our World (Forces de la Fortune: l’essor de la classe moyenne musulmane et ce que cela va signifier pour notre monde)

Traduit par Florence Curet

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