Tout ce que vous pensiez savoir de la chute de l'Union soviétique est faux

Affiche de propagande soviétique contre l'Otan. La phrase qui l'accompagne: «Les peuples ne veulent pas que les désastres de la guerre se répètent» est attribuée à Staline. CC Wikimedia

Affiche de propagande soviétique contre l'Otan. La phrase qui l'accompagne: «Les peuples ne veulent pas que les désastres de la guerre se répètent» est attribuée à Staline. CC Wikimedia

Et en quoi c’est important aujourd’hui alors que nous connaissons une nouvelle ère de révolutions.

CHAQUE RÉVOLUTION est une surprise. Il reste que la dernière révolution russe est à classer parmi les surprises les plus grosses. À l’ouest, dans les années qui ont directement précédé 1991, aucun expert, universitaire, officiel, ou politique ou presque n’avait entrevu l’écroulement imminent de l’Union soviétique et, accompagnant la chute de la dictature du parti unique, celle de l’économie étatisée et du contrôle par le Kremlin de ses empires, à l’intérieur et dans les pays d’Europe de l’Est. À une exception près, aucun dissident soviétique non plus, d’ailleurs, et à en juger par leurs mémoires, ni les futurs révolutionnaires eux-mêmes.

Lorsque Mikhail Gorbatchev accède au poste de secrétaire général du Parti communiste en mars 1985, aucun de ses contemporains n’anticipe la crise révolutionnaire. En dépit de désaccords sur l’étendue et la profondeur des problèmes du système soviétique, personne ne les envisageait comme une menace vitale, en tout cas pas à brève échéance.

Comment expliquer un manque de vue à long terme si étrangement généralisé? L’échec des experts occidentaux à prévoir l’effondrement de l’Union Soviétique peut être attribué en partie à une sorte de révisionnisme historique — qu’on pourrait baptiser d’anti-anticommunisme — qui tendait à exagérer la stabilité et la légitimité du régime soviétique.

Mais d’autres, qu’on peut difficilement soupçonner de sympathie pour le communisme, ont été tout aussi pris de court par sa mort. L’un des architectes de la stratégie des Etats-Unis au cours de la guerre froide, George Keenan, a ainsi écrit qu’à considérer l’intégralité de «l’histoire des relations internationales dans l’ère moderne», il lui était «difficile de citer un événement plus étrange, plus surprenant, et de prime abord plus inexplicable que la soudaine et totale désintégration et la disparition… De la grande puissance connue successivement sous le nom d’Empire Russe, puis d’Union Soviétique».

Gorbatchev et Reagan lors de la signature du Traité INF à la Maison Blanche, en décembre  1987. REUTERS/Dennis Paquin

Richard Pipes, un des plus grands historiens américains de la Russie, et conseiller du président Ronald Reagan, qualifia la révolution «d’inattendue». Enfin, le magazine conservateur National Interest publiait en 1993 dans un numéro spécial une série d’essais sur la chute de l’Union Soviétique sous le titre : «La curieuse mort du communisme soviétique».

Eut-elle été plus facile à comprendre, qu’on aurait pu ranger cette erreur de jugement collective dans un dossier mental destiné aux curiosités et autres caprices des sciences sociales, avant de l’oublier. Aujourd’hui encore, pourtant, vingt ans après, l’hypothèse selon laquelle l’Union Soviétique allait subsister dans son état actuel ou, au pire, amorcer un jour un long déclin semble une conclusion toujours aussi rationnelle.

Maladies chroniques pas fatales

De fait, l'Union soviétique de 1985 possédait encore l’essentiel des ressources naturelles et humaines qu’elle détenait dix ans auparavant. De toute évidence, le niveau de vie y était bien plus bas que dans la majorité de l’Europe de l’Est, sans parler de l’Europe de l’Ouest. Les pénuries, le rationnement alimentaire, les longues queues dans les magasins et la pauvreté extrême y étaient endémiques. Mais l’Union Soviétique avait connu de bien plus grandes calamités et les avait affrontées sans sacrifier un iota de la mainmise de l’état sur la société et l’économie et encore moins l’abandonner.

Les indicateurs clé de performance économique d’avant 1985 ne suggéraient pas plus l’imminence du désastre. De 1981 à 1985, la croissance du PIB du pays, bien qu’en baisse par rapport aux années soixante et 70, s’établissait en moyenne à 1,9 % par an. Cette configuration, nonchalante mais loin d’être catastrophique, s’est prolongée jusqu’en 1989. Les déficits budgétaires, qui depuis la révolution française sont considérés comme principaux présages d’une crise révolutionnaire à venir, étaient équivalents à 2 % du PIB en 1985. Bien qu’en augmentation rapide, le déficit s’est maintenu jusqu’à 1989 inclus en deçà de 9 % — un chiffre que bien des économistes trouveraient très raisonnable.

La chute vertigineuse des cours du pétrole, de 66 dollars le baril en 1980 à 20 dollars en 1986 (en valeur 2000) a sans doute porté un coup sérieux aux finances de l’Union Soviétique. Mais, revalorisé pour tenir compte de l’inflation, le pétrole était plus cher sur les marchés mondiaux en 1985 qu’en 1972, et un tiers moins cher seulement que sur toutes les années 70. Parallèlement, les revenus en Union soviétique ont augmenté de 2 % en 1985 et les salaires, corrigés de l’inflation ont continué d’augmenter sur les cinq années suivantes, jusqu’en 1990, à un rythme moyen supérieur de 7 %.

La stagnation, il est vrai, était évidente, et préoccupante. Mais comme l’a montré le professeur Peter Rutland de l’Université de Wesleyan: «après tout, les maladies chroniques ne sont pas nécessairement fatales au patient». Le grand spécialiste des causes économiques de la révolution, Anders Åslund lui-même, note que de 1985 à 1987, la situation n’était «absolument pas alarmante».

Du point de vue du régime, la situation politique est encore moins problématique. Après 20 ans de persécutions implacables contre toute opposition politique, les principaux dissidents sont tous ou presque en prison, en exil (comme Andrei Sakharov depuis 1980), contraints à l’émigration, ou morts en prison ou dans un camp.

Aucun autre signe de crise prérévolutionnaire non plus, et notamment de la cause traditionnelle de l’écroulement des états — la pression extérieure. Au contraire, la décennie précédente est à juste titre considérée comme ayant permis «la réalisation de tous les principaux objectifs militaires et diplomatiques des Soviétiques», comme l’écrit l’historien et diplomate américain Stephen Sestanovich. Bien sûr, l’Afghanistan s’installe de plus en plus dans ce qui ressemble à une guerre longue, mais pour une armée soviétique forte de cinq millions d’hommes, les pertes sont négligeables.

La guerre en Afghanistan n'a pas coûté si cher

Effectivement, en dépit du rôle capital que l’immense coût financier du maintien de l’empire allait jouer dans les débats postérieurs à 1987, le coût de la guerre en Afghanistan par lui-même est loin d’être astronomique: estimé entre quatre et cinq milliards de dollars en 1985, il ne représente qu’une part insignifiante du PIB soviétique.

Pas plus que l’Amérique n’en fut le catalyseur. La «Doctrine Reagan» de résistance et, si possible, de renversement des avancées de l’Union soviétique dans le Tiers-monde a effectivement mis une pression considérable sur le périmètre de l’empire, dans des endroits tels que l’Afghanistan, l’Angola, le Nicaragua et l’Éthiopie. Néanmoins, les difficultés des Soviétiques, là encore, furent loin d’être fatales.

L’Initiative de Défense Stratégique proposée par Reagan, qui annonçait une course aux armements potentiellement très coûteuse, fut sans doute un facteur crucial — mais loin cependant d’être annonciatrice d’une défaite militaire, le Kremlin sachant pertinemment que le déploiement effectif dans l’espace de systèmes de défenses n’interviendrait pas avant des décennies.

Retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan, en 1988. Photo de Mikhail Evstafiev  CC Attribution-Share Alike 2.5 Generic

De la même façon, quand bien même le soulèvement pacifique contre le régime communiste des travailleurs polonais en 1980 a pu constituer pour les leaders soviétiques un développement des plus préoccupants, car soulignant la fragilité de l’empire européen, en 1985 Solidarité paraissait à bout de forces. L’Union soviétique semblait s’être résolue à entreprendre tous les douze ans une «pacification» dans le sang en Europe de l’Est ­ — la Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968, la Pologne en 1980 — sans trop se préoccuper de l’opinion mondiale.

Nous avions donc, en d’autres mots, une Union soviétique au faîte de sa puissance et de son influence dans le monde, que ce soit à ces propres yeux qu’à ceux du reste du monde. «On a tendance à oublier», devait écrire par la suite l'historien Adam Ulam, «qu’en 1985, aucun gouvernement d’un grand pays ne paraissait aussi fermement installé au pouvoir, ses politiques aussi clairement tracées, qu’en URSS».

Il y avait bien sûr de nombreuses raisons structurelles — économiques, politiques, sociales — qui expliquent pourquoi l’Union soviétique s’est écroulée. Mais elles n’expliquent pas tout à fait comment cela s’est produit lorsque cela s’est produit. À savoir, comment entre 1985 et 1989, en l’absence d’aggravation marquée des conditions économiques, politiques, démographiques et autres conditions structurelles, l’état et son système économique sont-ils soudainement apparus si scandaleux, illégitimes et intolérables aux yeux de suffisamment d’hommes et de femmes pour être condamnés à disparaître ?