Tout ce que vous pensiez savoir de la chute de l'Union soviétique est faux

Affiche de propagande soviétique contre l'Otan. La phrase qui l'accompagne: «Les peuples ne veulent pas que les désastres de la guerre se répètent» est attribuée à Staline. CC Wikimedia

Affiche de propagande soviétique contre l'Otan. La phrase qui l'accompagne: «Les peuples ne veulent pas que les désastres de la guerre se répètent» est attribuée à Staline. CC Wikimedia

Et en quoi c’est important aujourd’hui alors que nous connaissons une nouvelle ère de révolutions.

CHAQUE RÉVOLUTION est une surprise. Il reste que la dernière révolution russe est à classer parmi les surprises les plus grosses. À l’ouest, dans les années qui ont directement précédé 1991, aucun expert, universitaire, officiel, ou politique ou presque n’avait entrevu l’écroulement imminent de l’Union soviétique et, accompagnant la chute de la dictature du parti unique, celle de l’économie étatisée et du contrôle par le Kremlin de ses empires, à l’intérieur et dans les pays d’Europe de l’Est. À une exception près, aucun dissident soviétique non plus, d’ailleurs, et à en juger par leurs mémoires, ni les futurs révolutionnaires eux-mêmes.

Lorsque Mikhail Gorbatchev accède au poste de secrétaire général du Parti communiste en mars 1985, aucun de ses contemporains n’anticipe la crise révolutionnaire. En dépit de désaccords sur l’étendue et la profondeur des problèmes du système soviétique, personne ne les envisageait comme une menace vitale, en tout cas pas à brève échéance.

Comment expliquer un manque de vue à long terme si étrangement généralisé? L’échec des experts occidentaux à prévoir l’effondrement de l’Union Soviétique peut être attribué en partie à une sorte de révisionnisme historique — qu’on pourrait baptiser d’anti-anticommunisme — qui tendait à exagérer la stabilité et la légitimité du régime soviétique.

Mais d’autres, qu’on peut difficilement soupçonner de sympathie pour le communisme, ont été tout aussi pris de court par sa mort. L’un des architectes de la stratégie des Etats-Unis au cours de la guerre froide, George Keenan, a ainsi écrit qu’à considérer l’intégralité de «l’histoire des relations internationales dans l’ère moderne», il lui était «difficile de citer un événement plus étrange, plus surprenant, et de prime abord plus inexplicable que la soudaine et totale désintégration et la disparition… De la grande puissance connue successivement sous le nom d’Empire Russe, puis d’Union Soviétique».

Gorbatchev et Reagan lors de la signature du Traité INF à la Maison Blanche, en décembre  1987. REUTERS/Dennis Paquin

Richard Pipes, un des plus grands historiens américains de la Russie, et conseiller du président Ronald Reagan, qualifia la révolution «d’inattendue». Enfin, le magazine conservateur National Interest publiait en 1993 dans un numéro spécial une série d’essais sur la chute de l’Union Soviétique sous le titre : «La curieuse mort du communisme soviétique».

Eut-elle été plus facile à comprendre, qu’on aurait pu ranger cette erreur de jugement collective dans un dossier mental destiné aux curiosités et autres caprices des sciences sociales, avant de l’oublier. Aujourd’hui encore, pourtant, vingt ans après, l’hypothèse selon laquelle l’Union Soviétique allait subsister dans son état actuel ou, au pire, amorcer un jour un long déclin semble une conclusion toujours aussi rationnelle.

Maladies chroniques pas fatales

De fait, l'Union soviétique de 1985 possédait encore l’essentiel des ressources naturelles et humaines qu’elle détenait dix ans auparavant. De toute évidence, le niveau de vie y était bien plus bas que dans la majorité de l’Europe de l’Est, sans parler de l’Europe de l’Ouest. Les pénuries, le rationnement alimentaire, les longues queues dans les magasins et la pauvreté extrême y étaient endémiques. Mais l’Union Soviétique avait connu de bien plus grandes calamités et les avait affrontées sans sacrifier un iota de la mainmise de l’état sur la société et l’économie et encore moins l’abandonner.

Les indicateurs clé de performance économique d’avant 1985 ne suggéraient pas plus l’imminence du désastre. De 1981 à 1985, la croissance du PIB du pays, bien qu’en baisse par rapport aux années soixante et 70, s’établissait en moyenne à 1,9 % par an. Cette configuration, nonchalante mais loin d’être catastrophique, s’est prolongée jusqu’en 1989. Les déficits budgétaires, qui depuis la révolution française sont considérés comme principaux présages d’une crise révolutionnaire à venir, étaient équivalents à 2 % du PIB en 1985. Bien qu’en augmentation rapide, le déficit s’est maintenu jusqu’à 1989 inclus en deçà de 9 % — un chiffre que bien des économistes trouveraient très raisonnable.

La chute vertigineuse des cours du pétrole, de 66 dollars le baril en 1980 à 20 dollars en 1986 (en valeur 2000) a sans doute porté un coup sérieux aux finances de l’Union Soviétique. Mais, revalorisé pour tenir compte de l’inflation, le pétrole était plus cher sur les marchés mondiaux en 1985 qu’en 1972, et un tiers moins cher seulement que sur toutes les années 70. Parallèlement, les revenus en Union soviétique ont augmenté de 2 % en 1985 et les salaires, corrigés de l’inflation ont continué d’augmenter sur les cinq années suivantes, jusqu’en 1990, à un rythme moyen supérieur de 7 %.

La stagnation, il est vrai, était évidente, et préoccupante. Mais comme l’a montré le professeur Peter Rutland de l’Université de Wesleyan: «après tout, les maladies chroniques ne sont pas nécessairement fatales au patient». Le grand spécialiste des causes économiques de la révolution, Anders Åslund lui-même, note que de 1985 à 1987, la situation n’était «absolument pas alarmante».

Du point de vue du régime, la situation politique est encore moins problématique. Après 20 ans de persécutions implacables contre toute opposition politique, les principaux dissidents sont tous ou presque en prison, en exil (comme Andrei Sakharov depuis 1980), contraints à l’émigration, ou morts en prison ou dans un camp.

Aucun autre signe de crise prérévolutionnaire non plus, et notamment de la cause traditionnelle de l’écroulement des états — la pression extérieure. Au contraire, la décennie précédente est à juste titre considérée comme ayant permis «la réalisation de tous les principaux objectifs militaires et diplomatiques des Soviétiques», comme l’écrit l’historien et diplomate américain Stephen Sestanovich. Bien sûr, l’Afghanistan s’installe de plus en plus dans ce qui ressemble à une guerre longue, mais pour une armée soviétique forte de cinq millions d’hommes, les pertes sont négligeables.

La guerre en Afghanistan n'a pas coûté si cher

Effectivement, en dépit du rôle capital que l’immense coût financier du maintien de l’empire allait jouer dans les débats postérieurs à 1987, le coût de la guerre en Afghanistan par lui-même est loin d’être astronomique: estimé entre quatre et cinq milliards de dollars en 1985, il ne représente qu’une part insignifiante du PIB soviétique.

Pas plus que l’Amérique n’en fut le catalyseur. La «Doctrine Reagan» de résistance et, si possible, de renversement des avancées de l’Union soviétique dans le Tiers-monde a effectivement mis une pression considérable sur le périmètre de l’empire, dans des endroits tels que l’Afghanistan, l’Angola, le Nicaragua et l’Éthiopie. Néanmoins, les difficultés des Soviétiques, là encore, furent loin d’être fatales.

L’Initiative de Défense Stratégique proposée par Reagan, qui annonçait une course aux armements potentiellement très coûteuse, fut sans doute un facteur crucial — mais loin cependant d’être annonciatrice d’une défaite militaire, le Kremlin sachant pertinemment que le déploiement effectif dans l’espace de systèmes de défenses n’interviendrait pas avant des décennies.

Retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan, en 1988. Photo de Mikhail Evstafiev  CC Attribution-Share Alike 2.5 Generic

De la même façon, quand bien même le soulèvement pacifique contre le régime communiste des travailleurs polonais en 1980 a pu constituer pour les leaders soviétiques un développement des plus préoccupants, car soulignant la fragilité de l’empire européen, en 1985 Solidarité paraissait à bout de forces. L’Union soviétique semblait s’être résolue à entreprendre tous les douze ans une «pacification» dans le sang en Europe de l’Est ­ — la Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968, la Pologne en 1980 — sans trop se préoccuper de l’opinion mondiale.

Nous avions donc, en d’autres mots, une Union soviétique au faîte de sa puissance et de son influence dans le monde, que ce soit à ces propres yeux qu’à ceux du reste du monde. «On a tendance à oublier», devait écrire par la suite l'historien Adam Ulam, «qu’en 1985, aucun gouvernement d’un grand pays ne paraissait aussi fermement installé au pouvoir, ses politiques aussi clairement tracées, qu’en URSS».

Il y avait bien sûr de nombreuses raisons structurelles — économiques, politiques, sociales — qui expliquent pourquoi l’Union soviétique s’est écroulée. Mais elles n’expliquent pas tout à fait comment cela s’est produit lorsque cela s’est produit. À savoir, comment entre 1985 et 1989, en l’absence d’aggravation marquée des conditions économiques, politiques, démographiques et autres conditions structurelles, l’état et son système économique sont-ils soudainement apparus si scandaleux, illégitimes et intolérables aux yeux de suffisamment d’hommes et de femmes pour être condamnés à disparaître ?

De nouvelles valeurs morales

Comme virtuellement toutes les révolutions modernes, la dernière des révolutions russes fut amorcée par une libéralisation hésitante venue «d’en haut» — et ses motivations allaient bien au-delà de la simple nécessité de réformer l’économie ou de s’attirer la bienveillance de l’environnement international. La démarche de Gorbatchev était fondée sur un idéalisme indéniable: il voulait bâtir une Union soviétique plus morale.

En dépit d’une ambition affichée — l’amélioration de l’économie — il fait effectivement peu de doute que Gorbatchev et ses partisans n’aient eu pour objectif premier les valeurs morales plutôt que les réformes économiques. L’essentiel de leurs déclarations publiques aux premiers jours de la perestroïka semble aujourd’hui n’être rien de plus que l’expression de leur angoisse face au déclin spirituel et aux effets corrosifs du passé stalinien.

C’était le début d’une quête désespérée de réponses aux grandes questions, point de départ de toutes les grandes révolutions: qu’est-ce qu’une vie digne et bonne? Quelles sont les composantes d’un ordre social et économique juste? Qu’est ce qu’un état légitime et honnête? Quelles doivent être les relations d’un tel état avec la société civile?

«Une nouvelle atmosphère morale prend forme dans le pays», déclarait Gorbatchev au Comité Central lors de la réunion de janvier 1987, dans un discours où il plaçait sa perestroïka — restructuration — de la société soviétique sous le signe de la glasnost — transparence — et de la démocratisation. «Un réexamen et une révision créative des valeurs sont en cours». Plus tard, se remémorant son sentiment «qu’on ne pouvait plus continuer de la même façon, et que nous devions radicalement changer la vie, rompre avec les mauvaises pratiques du passé», il allait parler de sa «position morale».

Dans un entretien de 1989, le «parrain de la glasnost», Aleksandr Yakovlev se souvient, retournant en Union soviétique en 1983 après 10 ans au poste d’ambassadeur au Canada, qu’il avait senti que le moment était proche où le peuple dirait «Assez ! Nous ne pouvons vivre de cette façon plus longtemps. Il faut une nouvelle façon de faire les choses. Nous devons revoir nos concepts, nos approches, notre vision du passé et de notre futur… Tout le monde est d’accord : il est simplement impossible de vivre comme avant — de cette façon humiliante, intolérable».

Pour le premier ministre de Gorbatchev, Nikolai Ryzhkov, «l’état moral [nravstennoe] de la société» en 1985 était sa caractéristique la «plus terrifiante»:

«[Nous nous] volions à nous-même, nous donnions et recevions des pots-de-vin, on mentait dans les rapports, dans les journaux, depuis les estrades, on se vautrait dans nos mensonges, on s’accrochait des médailles les uns aux autres. Et tout cela, du haut vers le bas et du bas vers le haut.»

Un autre membre du très restreint cercle originel de libéralisateurs entourant Gorbatchev, le ministre des affaires étrangères Édouard Chevarnadzé, était tout aussi affligé par la corruption et l’état de non-droit généralisé. Il se souvient d’avoir confié à Gorbatchev au cours de l’hiver 1984-1985: «Tout est pourri. Tout doit être changé».

Un modèle culturel rejeté

Dans les années 1950, déjà, le prédécesseur de Gorbatchev, Nikita Kroutchev, avait pu constater de ses propres yeux la précarité de l’édifice construit par Staline sur la terreur et le mensonge. Mais cette cinquième génération de leaders soviétiques était plus confiante dans la résilience du régime. Gorbatchev et son groupe semblaient penser que ce qui était juste serait également possible politiquement. La démocratisation, déclarait Gorbatchev, n’était «pas qu’un slogan, mais l’essence de la perestroïka». Des années plus tard, lors d’une interview, il confiait à des journalistes :

«Le modèle soviétique a été vaincu non seulement sur le plan économique et social, mais sur le plan culturel. Notre société, notre peuple, les plus éduqués, les plus intellectuels ont rejeté ce modèle sur le plan culturel car il ne respecte pas l’homme, il l’opprime spirituellement et politiquement.»

Le fait que les réformes aient conduit à la révolution en 1989 est dû en grande partie à une autre cause «idéaliste»: l’aversion personnelle profonde de Gorbatchev pour la violence et, en conséquence, son refus obstiné à faire usage de la répression de masse lorsque l’ampleur et la profondeur des changements se sont mises à dépasser ses intentions de départ. Déployer une répression de type stalinienne, ne serait-ce que pour «préserver le système» aurait été trahir ses convictions les plus profondes.

Un témoin se souvient d’avoir entendu Gorbatchev déclarer, à la fin des années quatre-vingt: «On nous dit qu’il faut taper du poing sur la table» avant de fermer sa main en un poing pour illustrer ses dires. «D’une façon générale, avait continué le secrétaire général, ce serait possible. Encore faut-il en avoir envie».

Le rôle des idées et des idéaux dans l’émergence de la révolution russe apparaît de façon plus marquée encore lorsqu’on considère ce qui se passait à l’extérieur du Kremlin. Alexandre Bovin, journaliste soviétique de premier plan et, par la suite, héraut enflammé de la glasnost, écrivait en 1988 que les idéaux de la perestroïka avaient «mûri» chez le peuple dans le cadre d’une «irritation» croissante à l’égard de la corruption, du pillage effronté, du mensonge et des obstacles mis en travers du travail honnête.

Les prémices de «changements substantiels étaient dans l’air», se rappelle un autre témoin, engendrant un auditoire non négligeable pour des réformes radicales. De fait, les attentes qui accueillirent Gorbatchev lors de son arrivée au pouvoir étaient si fortes et connaissaient un tel essor qu’elles allaient concrètement définir son action. Tout d’un coup, les idées elles-mêmes devenaient un facteur structurel et matériel dans la révolution en cours.

La crédibilité de l’idéologie officielle, qui dans les termes de Yakovlev, tenait l’ensemble du système politique et économique soviétique «à la façon d’un cerclage d’acier» s’affaiblissait rapidement. De nouvelles perceptions menaient à un changement dans les attitudes à l’égard du régime et un «changement dans les valeurs».

Sondages d'opinion

Progressivement on s'est mis à questionner la légitimité des arrangements politiques. Illustrant l’immortel «théorème de Thomas» de Robert K. Merton — «Quand les hommes perçoivent des situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences» — la détérioration effective de l’économie soviétique n’a pris une dimension conséquente qu’à la suite, et en raison, d’une évolution fondamentale dans la façon dont les performances du régime étaient perçues et évaluées.

Écrivant à un magazine soviétique en 1987, un leader russe qualifiait ce qu’il observait autour de lui de «rupture radicale [perelom] de la conscience». On sait qu’il avait raison, car la révolution russe fut la première grande révolution dont l’évolution a été suivie dans les sondages d’opinion dès le départ. Fin 1989, déjà, le premier sondage national représentatif de l’opinion publique constatait une majorité écrasante chez celle-ci en faveur des élections libres et de la légalisation des partis autres que le Parti Communiste d’Union soviétique — après quatre générations passées sous la dictature du parti unique et alors que les partis indépendants étaient encore illégaux.

Dès le milieu des années 90, plus de la moitié des sondés issus d’une région russe convenaient que le développement d’une «économie en bonne santé» serait plus vraisemblable si «le gouvernement permettait aux individus d’agir comme ils le désirent». Six mois plus tard, un sondage mené sur toute la Russie trouvait 56 % des personnes interrogées en faveur d’une transition rapide ou graduelle vers une économie de marché. Un an plus tard encore, la part des pro-marché dans l’échantillon grimpait à 64%.

Ceux qui ont instillé cette spectaculaire «prise de conscience» ne sont pas différents de ceux qui ont déclenché les autres révolutions classiques de notre temps : écrivains, journalistes, artistes. Comme le faisait remarquer Alexis de Tocqueville, de tels hommes et femmes «contribuent à créer ce sentiment général d’insatisfaction, cette consolidation de l’opinion publique, qui… Créé une demande effective pour un changement révolutionnaire». Soudain, «l’éducation politique entière» de la nation devient «l’œuvre de ces gens de lettres».

Ainsi en allait-il en Russie soviétique. Les queues devant les kiosques à journaux — parfois des foules faisant le tour du pâté de maison, se formant à six heures du matin, chaque édition épuisée parfois en deux heures — et les abonnements aux principaux journaux et magazines libéraux en progression astronomique témoignent de la puissance dévastatrice des essayistes les plus connus de la glasnost ou, selon les termes de Samuel Johnson, des « enseignants de la vérité » : l’économiste Nikolai Chmelyov, les philosophes politiques Igor Klyamkin et Alexander Tsypko, des essayistes brillants comme Vasily Selyunin, Uouri Chernichenko, Igor Vinogradov et Ales Adamovich, les journalistes Egor Yakovlev, Len Karpinsky, Fedor Burlatsky et au moins une vingtaine d’autres.

Sauver l'homme

A leurs yeux, une résurrection morale s’imposait. Cela signifiait non seulement une révision des systèmes politiques et économiques soviétiques, pas uniquement un renversement des normes sociales, mais une révolution sur le plan individuel : une mutation du caractère personnel du sujet russe. Comme l’a déclaré Mikhail Antonov dans un article fondateur daté de 1987, «Que nous arrive-t-il?» publié dans le magazine Oktyabr, les gens devaient être «sauvés» — non de dangers venus de l’extérieur, mais «principalement d’eux-mêmes, des conséquences de ces processus démoralisants qui tuent les qualités humaines les plus nobles».

Sauvés, mais comment? En rendant la libéralisation naissante irréversible, fatidique — pas le bref «réchauffement» d’un Kroutchev, mais un changement climatique. Et comment garantir cette irréversibilité? Principalement, par l’apparition d’un homme libre, «immunisé contre les résurgences de l’esclavage spirituel».

L’hebdomadaire Ogoniok, publication clé de la glasnost, écrivait en février 1989 que seul «un homme incapable d’être un indicateur de la police, de trahir ou de mentir, au nom de qui que ce soit ou de quelque cause que ce soit peut nous sauver du retour d’un état totalitaire».

Le caractère circulaire de ce raisonnement — pour sauver le peuple, il faut sauver la perestroïka, mais la perestroïka ne peut être sauvée qu’à condition d’être capable de sauver l’homme «de l’intérieur» — n’a pas paru déranger qui que ce soit. Ceux qui pensaient tout haut sur ces sujets semblaient penser que le sauvegarde du pays grâce à la perestroïka et la libération de son peuple de l’ornière spirituelle étaient étroitement — voire inextricablement — liés, et n’ont pas été plus loin. Ce qui comptait, c’était d’obtenir le retour du peuple vers la citoyenneté depuis le «servage» et «l’esclavage». «Assez!» déclarait Boris Vasiliev, auteur d’une nouvelle à la mode dans ces années-là, adaptée en un  film tout aussi populaire. «Assez de mensonges, assez de servilité, assez de couardise. Essayons enfin de nous souvenir que nous sommes tous des citoyens. Les citoyens fiers d’une nation fière!»

D'Eltsine à Bouazizi

Fouillant dans les causes de la révolution française, Tocqueville fit la constatation, restée célèbre, selon laquelle les régimes renversés par des révolutions ont tendance à être moins répressifs que ceux qui les avaient précédés. Pourquoi? Tocqueville émit l’hypothèse que les gens «souffraient peut-être moins», mais que leur « sensibilité était exacerbée».

Comme toujours, Tocqueville avait identifié un point d’une importance énorme. Des Pères Fondateurs aux Jacobins en passant par les Bolcheviks, les révolutionnaires combattent globalement sous la même bannière: l’avancement de la dignité humaine. C’est dans la quête de la dignité au travers de la liberté et de la citoyenneté que vit — et continuera de vivre — la sensibilité subversive de la glasnost.

De la même façon que les pages d’Ogoniok et de Moskovskie Novosti ont droit à une place de choix, avec Boris Eltsine sur son tank, parmi les symboles de la dernière révolution russe, les pages Internet en arabe font figure d’emblèmes de la révolution actuelle, aux côtés des images des foules rebelles de la place Tahrir au Caire, de la place de la Casbah à Tunis, des rues de Benghazi et des villes dévastées de Syrie. Hormis la langue et la culture politique, le message et les sentiments qu’elles inspirent sont remarquablement similaires.

19 août 1991, discours d'Eltsine contre une tentative de coup d'Etat pour empêcher la dislocation de l'URSS. ITAR-TASS/REUTERS.

Mohamed Bouazizi, le marchand de fruits dont l’autoimmolation a déclenché le soulèvement tunisien qui marqua le point de départ de l’été arabe de 2011, a agi «non pas car il était au chômage», déclarait un manifestant de Tunis à un journaliste américain, mais «du fait qu’il était allé parler [avec les autorités locales] responsables de son problème et qu’il fut battu — le problème, c’était le gouvernement». À Benghazi, la révolte libyenne a commencé par les chants de la foule: «le peuple veut la fin de la corruption!». En Égypte, ce que les foules réclamaient, c’était «la prise en main de son destin par un peuple longtemps opprimé, qui ne veut plus avoir peur, être privé de liberté, et qui refuse désormais d’être humilié par ses propres dirigeants», rapportait depuis Le Caire Thomas Friedman, le journaliste du New York Times, en février dernier. Il aurait aussi bien pu se trouver à Moscou en 1991.

«La dignité avant le pain» était le slogan de la révolution tunisienne. Au cours des deux décennies précédant la révolte, l’économie tunisienne a cru à un rythme compris entre 2 et 8 pour cent par an. Avec la hausse des prix du pétrole, la Libye, également au bord du soulèvement, bénéficiait également d’un certain boom économique.

Deux faits qui doivent nous rappeler que dans le monde moderne, le progrès économique ne peut se substituer à la fierté et au respect de soi que procure la citoyenneté. Sans quoi, nous allons au-devant de nouvelles surprises — révolutions « de couleur » dans le monde post-soviétique, printemps arabe et, un jour ou l’autre, inévitable soulèvement démocratique chinois — comme ce fut le cas en Russie soviétique. «Le tout-puissant nous a donné un sens si puissant de la dignité qu’il nous est impossible de tolérer la négation de nos droits et nos libertés inaliénables, quels que soient les bénéfices réels ou supposés que nous apportent les régimes autoritaires “stables”, écrivait en mars la présidente du Kirghizistan, Rosa OtounbaïevaC’est la magie du peuple, jeunes et vieux, hommes et femmes de différentes religions et opinions politiques, que de se rassembler sur les places pour proclamer "assez c’est assez".»

Mûre pour un nouvel épisode de pérestroïka

Bien sûr la magnifique impulsion morale, la quête de vérité et de vertu, est une condition nécessaire mais non suffisante pour la transformation réussie de tout un pays. Elle suffira peut-être à faire tomber l’ancien régime, mais pas à venir à bout par la même occasion d’un autoritarisme bien ancré dans la culture politique nationale. Les racines des institutions démocratiques engendrées par des révolutions à charge morale élevée peuvent se révéler trop superficielles pour nourrir une démocratie efficace dans une société possédant une trop courte tradition d’auto-organisation et d’autonomie à la base.

Ce facteur est susceptible de constituer un obstacle majeur à la réalisation des promesses du printemps arabes — comme ce fut le cas en Russie. La renaissance morale en Russie fut contrecarrée par la désagrégation et la méfiance engendrée par 70 ans de totalitarisme.

Et, bien que Gorbatchev et Eltsine aient démantelé un empire, chez des millions de Russes l’héritage de la pensée impériale les rend réceptifs au poutinisme néo-autoritaristes, et ses leitmotivs à base «d’encerclement hostile» et d’une «Russie qui se relève». De plus, l’immense tragédie nationale (et culpabilité nationale) du stalinisme n’a pas encore été explorée, ou expirée, dans sa totalité, et continue de corrompre l’intégralité de l’entreprise morale, ce contre quoi les troubadours de la glasnost mettaient en garde avec tant de passion.

C’est la raison pour laquelle la Russie d’aujourd’hui semble à nouveau mûre pour un nouvel épisode de perestroïka. Les réformes libérales des années 90 et le niveau élevé des cours du pétrole aujourd’hui ont engendré une prospérité sans précédent dans l’histoire pour des millions de Russes, mais la corruption éhontée de l’élite au pouvoir, une censure nouvelle façon et un mépris affiché pour l’opinion publique ont engendré une aliénation et un cynisme qui commencent à atteindre, sinon surpasser, leur niveau du début des années 80.

Il suffit de passer quelques jours à Moscou et de parler avec l’intelligentsia ou, mieux, de jeter un œil aux blogs sur LiveJournal (Zhivoy Zhurnal), la plateforme internet la plus populaire en Russie, ou encore sur les sites des principaux groupes indépendants et d’opposition pour constater que le slogan des années 90 — «nous ne pouvons pas vivre comme ça plus longtemps !» — est de nouveau en passe de devenir un article de foi.

L’impératif moral de la liberté s’affirme à nouveau, et pas seulement au sein du cercle limité des activistes et intellectuels pro-démocratie. En février dernier, l’Institute of Contemporary Development, un think tank libéral dirigé par le président Dimitri Medvedev, publiait ce qui ressemble à un programme pour l’élection présidentielle russe de 2012:

Par le passé, la Russie a eu besoin de liberté pour vivre [mieux]. Aujourd’hui, elle en a besoin pour survivre… Le défi de notre époque, c’est une restructuration de notre système de valeurs, la création d’une nouvelle conscience… Le meilleur investissement [que l’état puisse faire en l’homme] c’est la Liberté et l’État de Droit. Et le respect de la Dignité de l’homme.

C’est cette même quête intellectuelle et morale du respect du soi et de la fierté qui, après un examen moral sans indulgence du passé et du présent du pays, a vidé le puissant état soviétique en quelques courtes années, l’a privé de légitimité et l’a transformé en une coquille carbonisée qui a fini par s’écrouler en août 1991. Le récit de cette odyssée intellectuelle et morale est l’épisode central de la dernière grande révolution du XXe siècle.

Leon Aron

Traduit par David Korn

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