France

L'affaire DSK, une leçon pour le journalisme

Gilles Bridier, mis à jour le 05.07.2011 à 9 h 54

Les sept chefs d'inculpation qui visent l'ex-directeur du FMI n'ont pas été inventés. Mais la machine médiatique s'est emballée: informations non vérifiées, sources anonymes... La véritable investigation suppose des moyens et un délai incompressibles, incompatibles avec l’instantanéité de l’information.

Un homme passe devant un kiosque à journaux le 2 juillet 2011 à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Un homme passe devant un kiosque à journaux le 2 juillet 2011 à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

C’est une leçon pour le journalisme et le travail d’information. Certes, on aura beaucoup entendu parler du respect de la présomption d’innocence dans l’affaire DSK. Mais la démonstration est faite une fois de plus que, lorsque la machine médiatique s’emballe, les procédures judiciaires sont bafouées et les jugements rendus en lieu et place de la justice.

Toutefois, si au nom de la liberté d’informer qui est une exigence de la démocratie, on veut ignorer les contraintes d’une justice indépendante qui en est un des fondements, c’est véritablement un défi qui est lancé.

On rétorquera que la rapidité de la circulation de l’information et de la concurrence que se livrent les différents médias expliquent ces dérapages. Notamment quand Internet et certains réseaux comme Twitter accélèrent tout, et surtout lorsqu’un aussi gros poisson que DSK est pris dans les filets!

Toutefois, la radio et la télévision ont aussi révolutionné, en leur temps, l’information en offrant les conditions d’une couverture en direct de l’actualité. Grande différence: à cause des contraintes techniques et réglementaires, l’accès à ces médias est sélectif, réservé à des journalistes «professionnels».

Avec Internet, tout va plus vite, et tout le monde peut revendiquer le droit à la parole publique. Pas facile de conserver un certain recul quand la concurrence se lâche; c’est pourtant un gage de crédibilité. Car il ne s’agit pas que, pour informer plus vite, la presse ne finisse par construire des réalités virtuelles. Tout le contraire de son objectif!

La presse a l’habitude de travailler dans cet univers de concurrence. En l’occurrence dans l’affaire DSK à New York, l’information de base est incontestable: il est vrai que la police a arrêté Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI et probable candidat à la présidence française, et les sept chefs d’inculpation n’ont pas été inventés par la presse.

Une fois l’information rendue publique, les commentateurs –pas seulement journalistes– s’en emparent. Ils rivalisent dans l’escalade, échafaudant des hypothèses qu’ils supposent vérifiées pour justifier leurs commentaires.

Ils s’accrochent à des sources d’informations non vérifiées, partent à l’assaut de moulins à vent pour faire partie du casting. On a même entendu, dans le cas précis, énoncer des thèses sur le suicide politique inconscient de DSK comme si l’agression était démontrée.

La véritable investigation suppose des moyens et un délai incompressibles, incompatibles avec l’instantanéité de l’information. C’est alors que la bulle médiatique enfle en s’alimentant d’une part de virtuel fantasmatique, rendant inaudible toute autre expression des faits. Pas très journalistique.

Amalgames et règlements de comptes

Dans l’affaire DSK, par exemple. Les commentaires se sont déchaînés bien avant que l’on dispose d’éléments sur la crédibilité des témoignages, sur les conditions de l’agression supposée, sans même parler des résultats de l’enquête élargie pour pouvoir reconstituer le scénario.

Cette précipitation a  été exacerbée par les différences culturelles de part et d’autres de l’Atlantique. Les observateurs français dénonçant la brutalité des images qui montraient un DSK menotté dès le premier jour et placé en milieu carcéral, les éditorialistes américains ont été piqués au vif qu’on puisse critiquer leur système judiciaire.

Emettant des conclusions définitives sur DSK sans disposer de plus d’éléments que leurs confrères français, les journaux conservateurs ont renvoyé l’opinion publique française dans ses buts, réglant dans cet amalgame de précédents contentieux sous des flots d’idées reçues et de ressentiments aux antipodes de l’information. Au point que certains Américains s’en offusquèrent. Plus rien à voir avec du journalisme.

Bien sûr, en amont de ce déferlement, il y a l’accusation d’un procureur et une décision de justice. Normal, compte tenu du système judiciaire américain de nature accusatoire dans lequel le procureur instruit à charge.

Ce n’est pas pour autant que le jugement doive être considéré comme rendu, alors que l’enquête ne fait que commencer. La prise de recul doit faire partie de l’approche journalistique, ce qui n’est pas forcément le cas lorsque la recherche du «scoop» prime sur toute autre considération.

De la rumeur au fait

En France, on a assisté à des prises de position d’éditorialistes dont la démarche ne sert en rien à éclairer une situation. Dans un premier temps, DSK étant qualifié de «prédateur sexuel» –donc considéré comme un violeur en série avant même que l’accusation ait étayé sa thèse–, d’aucuns se sont indignés que certains journalistes «savaient et n’avaient rien dit».

Comme si la rumeur –puisqu’il n’y a jamais eu dépôt de plainte– devait faire office de vérité, avec tous les abus qui peuvent en découler. Règlements de comptes sur fond de scandale: l’opportunisme ne doit pas mener à mélanger violence sexuelle et consentement entre adultes, ou considérer d’éventuelles pulsions comme des passages à l’acte.

On est loin d’un journalisme responsable, lorsqu’on veut rallier de cette façon les lecteurs qui accréditent déjà la thèse de la complaisance, voire de la connivence, entre journalistes et politiques. Le procès du harcèlement est légitime, mais il doit se construire sur des situations avérées plutôt que supposées. D’ailleurs, certaines associations ont bien perçu le risque de dérapage et ont évité de personnaliser le débat.

Malgré tout, dans le cas d’espèce, les commentaires ont précédé la connaissance des faits. Jusqu’au coup de tonnerre qui remet tout en question: une lettre des services du procureur remettant en cause la crédibilité du témoignage de Nafissatou Diallo, accusatrice de DSK et sa victime présumée.

Comprendre les décisions de justice

La jeune femme, en reconnaissant avoir menti sur certains points notamment au cours de sa déposition devant un grand jury, fait planer un doute sur l’ensemble de ses déclarations. Le New York Times, d’une virulence peu habituelle contre l’ex-directeur général du FMI, fut le premier à faire marche arrière.

Notamment, le journal américain publia la lettre en question dont il ressort que toute la presse s’est emballée, perdant sa faculté d’analyse face à un fait divers d’un sensationnalisme inédit.

Il n’est pas question de prétendre que, parce que la jeune femme d’origine guinéenne a tronqué la vérité sur certains points et ourdi un éventuel chantage, il ne s’est rien passé dans la suite 2806 du Sofitel de New York. Ceci n’a d’ailleurs jamais été dit.

En plaidant non coupable, DSK démentait la véracité des faits dont on l’accusait. Ce qui ne voulait pas dire qu’il ne s’était rien passé.

Les enquêtes du procureur d’une part, des avocats de DSK d’autre part, ayant eu le temps de progresser, peut-être en saura-t-on un jour un peu plus sur le fond de l’affaire, maintenant que la bulle médiatique s’est dégonflée. Mais ce n’est pas certain non plus, au cas où un non-lieu serait prononcé.

Toutefois, un non-lieu n’est pas un acquittement: il serait faux d’en conclure que rien ne se serait passé. Il serait donc tout aussi préjudiciable pour l’information en général et la campagne pour l’élection présidentielle française en particulier, que les médias referment le dossier. On n’en prend pas le chemin, DSK pouvant faire prévaloir un préjudice moral et matériel.

Les dérives du sensationnalisme

On notera que ce retournement de situation a eu lieu avant même qu’aucun réquisitoire du procureur n’ait été prononcé, ni aucune plaidoirie des avocats de Dominique Strauss-Kahn que l’on a très peu entendus.

Ainsi l’ex-patron du FMI aura-t-il été accusé, cloué au pilori puis blanchi sans que la justice américaine n’ait pris d’autres dispositions que conservatoires. Un comble! Alors, après avoir été balayée, la thèse sinon du complot mais du piège réapparaît.

Cette démarche ne coïncide pas avec la démarche journalistique qui, avant de prendre parti au nom d’un référentiel de valeurs morales ou partisanes, a pour objectif de rapporter des faits, puis de les analyser. Et en aucun cas de se substituer à la justice.

Il ne s’agit pas de faire preuve d’un quelconque laxisme à l’égard des violences masculines et du harcèlement dont sont victimes de nombreuses femmes, mais de ne pas céder au sensationnalisme… au risque de condamner sans savoir.

Gilles Bridier

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