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Les leçons à tirer du succès de 4chan

Michael Agger, mis à jour le 08.07.2011 à 10 h 52

Répugnant, mais... influent: ce que le forum anonyme nous apprend sur la culture Internet

«/b/ - seriously guys!»wstryder via FlickR CC-Licence-By

«/b/ - seriously guys!»wstryder via FlickR CC-Licence-By

Vous n'avez peut-être jamais cliqué sur 4chan, mais vous connaissez son influence – les LOLcats, le FAIL blog, et le Rickrolling ne sont qu'un petit échantillon de tous les mèmes Internet qui ont été incubés là-bas. Et pourtant, un passage sur 4chan – en particulier son forum le plus actif,  /b/ – a de quoi rebuter.

On y trouve du porno, du racisme, ou le genre de trucs liés aux surprenantes facultés d'une pieuvre et qui resteront à jamais gravés dans votre mémoire, dès le premier visionnage. En général, tout est fait pour choquer et effrayer le visiteur occasionnel. La norme est au malsain.

L'influence de /b/ à travers le Web, par contre, est indéniable, et suscite l'interrogation suivante: comment un forum anonyme, sans modération et aussi abject peut-il produire une part si importante de la culture Internet?

Six chercheurs du MIT et de l'Université de Southampton se sont penchés sur /b/ pour essayer de comprendre pourquoi. Dans un récent article, ils soutiennent que les mécanismes de ce forum, en particulier son anonymat et sa fugacité, sont la clé de son autorité perverse.

En 2004, Christopher Poole, à l'époque adolescent, concevait 4chan sur le modèle d'un site japonais plus important et réputé, Futaba Channel. Sur 4chan, le forum /b/ permet à n'importe qui de lancer une nouvelle discussion en postant une image, et les 15 fils les plus récents apparaissent sur la page d'accueil. Dès que quelqu'un poste dans un fil, il remonte.

Si un fil ne reçoit aucune réaction, il retombe, et est supprimé au bout d'un moment. Par défaut, les posts y sont anonymes. Vous pouvez opter pour un nom d'utilisateur, mais quelqu'un pourra parfaitement prendre le même.

Les chercheurs ont étudié deux semaines d'activité sur /b/, l'été dernier: 5,576,096 posts, dans 482,559 discussions. Comme vous pouvez le constater, le rythme est frénétique. La durée de vie moyenne d'un fil était de 3,9 minutes.

Le fil le plus éphémère a disparu au bout de 28 secondes, le plus long a survécu pendant 6 heures et 12 minutes. Cette dernière discussion a été lancée par un païen qui désirait une réponse à la question: «Comment vénérez-vous vos soit-disant dieux?».

Le sujet d'un autre fil, particulièrement durable, portait sur les «autoportraits nus». Une telle vélocité fait apparaître des nouvelles publications à chaque fois que vous rafraîchissez la page/b/ – elle semble vivante, chaotique. En moyenne, un fil ne reste que 5 secondes sur la page d'accueil.

Contenus dégueulasses: la lutte darwinienne des participants de 4chan

Pendant les pics de fréquentation de /b/ – après la sortie des bureaux et des écoles aux États-Unis – une lutte darwinienne s'empare des participants: c'est à qui fera la meilleure vanne, ou racontera l'histoire la plus dégueulasse. On n'est pas loin de la table de cantine du lycée. Savoir que tous les fils disparaîtront motive la contribution et l'amélioration des bonnes discussions.

Les meilleures restent actives, populaires, pertinentes. Michael Bernstein, l'un des auteurs de l'article, décrit ainsi cet écosystème:

«Une seule personne, même si elle ne fait que ça, ne pourra pas forcer un mème à faire souche sur /b/; il y a trop de contenu et les gens vont l'ignorer. Si vous cherchez le succès ( les réponses), vous devez produire un contenu qui attirera rapidement l'attention des participants, et qui les encouragera à y réagir, ou à l'adapter».

L'absence d'archivage encourage l'arrivée de nouvelles images. Mais dans un effet secondaire, cela pousse aussi les habitués de /b/ à sauvegarder régulièrement leurs fils favoris sur leurs propres ordinateurs. Ils repostent souvent leurs mèmes sur /b/ après quelques jours, ou quelques semaines, ce qui génère des variations, des remix, ou même des piratages complets, à contre-pied.

Le besoin de sauvegarder les publication opère aussi un puissant «mécanisme de sélection», et il n'est pas rare que les fulgurances de 4chan se retrouvent ailleurs, parfois combinées avec d'autres mèmes, comme dans ces faux cadres Successories.

L'étude confirme que quasiment tous les posts sur /b/ sont anonymes, ce qui est remarquable car l'anonymat est de moins en moins prisé sur Internet. Demander aux gens d'utiliser leurs vrais noms, ou du moins leurs comptes Facebook, est censé faire évoluer les forums de discussion en des endroits plus civilisés et raisonnables, où tous les débats ne dévient pas inexorablement sur Hitler.

Mais le point négatif d'une soi-disant «identité permanente», c'est que certains d'entre nous sont moins prompts à s'exprimer, expérimenter, ou à être honnêtes, parce que nous craignons de voir nos commentaires nous coller à la peau pour toujours.

Bernstein m'a expliqué que l'éphémère et l'anonymat vont main dans la main. «L'anonymat signifie qu'il n'y a aucune classe privilégiée d'utilisateurs qui possèderait un droit supérieur de produire ou d'évaluer le contenu», dit-il. «Ce qui fait que c'est un système très démocratique qui décide de ce qui est amusant ou divertissant. Votre contenu se suffit à lui-même. Vous ne risquez pas non plus d'humiliation durable à essayer quelque-chose sans succès».

Ainsi, en s'échangent inévitablement beaucoup d'insultes et d'images choquantes, les utilisateurs font aussi preuve de beaucoup d'audace et de bêtise. Les chercheurs du MIT, comme les habitués de longue date de /b/, mentionnent souvent des discussions passionnées où un type recherche des conseils amoureux, ou partage des souvenirs d'enfance traumatisants. Ce genre de conversations seraient beaucoup moins fréquentes dans des forums où tout le monde utilise son vrai nom.

Christopher Poole a fait la promotion des vertus émancipatrices de l'anonymat dans des conférences à TED et au festival américain de South By South West ( SXSW). Indirectement, il se place en contrepoint de Mark Zuckerberg qui, apparemment, est souvent perplexe à l'idée que certains préfèrent ne pas tout dévoiler – comme l'abattage d'un porc, par exemple – à leur réseau social.

La stratégie du nouveau projet de Poole, Canvas, semble hasardeuse: peut-il réellement prendre l'anarchie de 4chan et la rendre sérieuse, professionnellement parlant? Il a rassemblé un véritable capital-risque, derrière lui ce qui signifie aussi un véritable business plan. Canvas se décrit comme un «lieu de partage et de jeu graphique», soit la description la plus innocente de 4chan que vous pourriez imaginer.

Je n'ai traîné que quelques jours sur la version bêta de Canvas, mais Poole a créé une interface ludique et maniable, qui préserve l'une des meilleures caractéristiques de 4chan: la modification d'images pour susciter l'intérêt d'un public. Entendre les hourras d'Internet vous félicitant pour votre hipster Ariel marrante a de quoi faire tourner la tête. Mais Canvas n'aura jamais cette adrénaline des quartiers chauds qu'on retrouve sur 4chan, l'impression que quelque d'inoubliable peut vous sauter au visage, à chaque fois que vous appuyez sur F5.

Quid de l'avenir de 4chan? Les sites qui l'ont inspiré, Futaba Channel et 2channel sont aujourd’hui des forces reconnues de la culture populaire japonaise, avec leurs mèmes, leurs personnages, leur jargon, et ont progressivement accédé à la reconnaissance du grand public, avec des T-shirts, des émissions de télé ou des mangas. (Hot Topic a essayé de faire des T-shirts à l'effigie de Rage Guy. Ça n'a pas vraiment été un franc succès).

Si on en croit Poole, il le laissera en fonctionnement, même si, vu le précédent de Encyclopedia Dramatica, un site similaire à 4chan, il est possible qu'il se replie sur lui-même et devienne mainstream.

Je serais tenté de ressortir une vieille métaphore ici, et de dire que 4chan sera à Canvas ce que les Sex Pistols ont été à Green Day, mais une telle comparaison est trop réductrice pour Internet. Et puis, à quoi bon? La moindre discussion sur /b/ trouvera en 30 secondes une métaphore bien plus dégoûtante.

Michael Agger

Traduit par Peggy Sastre


Michael Agger
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