Monde

Faut-il avoir peur du nouveau porte-avions chinois?

Foreign Policy, mis à jour le 05.07.2011 à 15 h 02

En s'équipant d'un premier porte-avions, la Chine concrétise son ambition de devenir une puissance maritime. Mais elle est encore loin de pouvoir rivaliser avec les États-Unis dans le Pacifique.

Avant de retrouver sa seconde jeunesse en Chine, le porte-avions Varyag n'était plus qu'une carcasse flottante. U.S. Naval War College via Wikimedia Commons

Avant de retrouver sa seconde jeunesse en Chine, le porte-avions Varyag n'était plus qu'une carcasse flottante. U.S. Naval War College via Wikimedia Commons

Il y a six mois, le général Lui Huaqing mourrait. Il était le père de la marine chinoise moderne, et en fut le commandant de 1982 à 1988 (selon le quotidien d’Etat People’s Daily, il fut aussi un «membre distingué du Parti communiste chinois, un combattant communiste aguerri, un révolutionnaire prolétarien remarquable, un homme politique, un stratège, et un excellent leader, que ce soit au niveau du Parti, de l’Etat ou de l’armée»). Liu voulait transformer la marine chinoise en flotte de défense des côtes; et ce avant d’en faire une flotte de haute mer capable de projeter sa puissance sur de vastes distances.

Le général ne pouvait réaliser ce rêve sans porte-avions. Il aurait même fait cette déclaration: «Si je ne vois pas de porte-avions avant de perdre la vie, je mourrai les yeux ouverts». Liu est peut-être mort les yeux ouverts, mais il peut désormais les fermer. Le premier porte-avions de l’Armée populaire de libération quittera bientôt le port de la base navale de Dalian, dans le nord-est de la Chine. Et dans la majorité des pays de la région Asie-Pacifique, tout comme chez les observateurs américains de l’Asie, on débat aujourd’hui âprement des conséquences possibles de cette nouvelle donne.

Méfiance des Etats voisins

Lors d’une interview accordée à Bloomberg en avril dernier, l’amiral Robert Willard, commandant de l’United States Pacific Command, a déclaré qu’il n’était «pas inquiet» de voir la Chine s’équiper d’un premier porte-avions, mais a reconnu qu’«au vu des réactions de nos partenaires et de nos alliés du Pacifique, je pense que le regard que cette région porte sur la Chine va évoluer de manière significative».

Au Japon, le quotidien Asahi Shimbun cite une source militaire: «Nous pouvons voir que la Chine consacre une large part de son budget militaire à la construction de porte-avions… Avec sa puissance maritime, la Chine tente clairement de rivaliser avec les Etats-Unis. (…) Cette position pourrait être la source d’affrontements à petite échelle et de frictions avec les forces américaines ou avec les forces [japonaises] d’autodéfense.»

En Australie, le général de brigade John Frewen déclare que «la mise en service des porte-avions chinois aura des conséquences involontaires: l’harmonie régionale de ces prochaines décennies ne connaît pas de pire menace». L’Hindustan Times cite pour sa part un officier supérieur de la marine indienne, et souligne que le «premier porte-avions [chinois] (…) sera plus perfectionné que l’ensemble des navires indiens, existants ou en projet».

Pour l’heure, le reste de la planète ne dispose que de peu d’informations quant à l’utilisation que compte faire la Chine de cette nouvelle capacité; commençons donc par ce que nous savons. La Chine a acheté le porte-avions Varyag à l’Ukraine en 1998, et l’a transféré à la base navale de Dalian en 2002. La marine chinoise a complété les «entrailles» du navire, en ajoutant des moteurs, des générateurs et des systèmes de défense. L’ex-Varyag pèse 65 000 tonnes; il est donc plus petit que les porte-avions américains de classe Nimitz (qui en pèsent 100 000). En lieu et place du système de lancement par catapulte des porte-avions américains, le navire chinois utilise un tremplin pour faciliter le décollage de ses avions.

Ces deux données tendent à indiquer que le premier porte-avions chinois sera beaucoup moins performant que ses cousins d’Amérique. De par sa petite taille et son tremplin, le Varyag ne pourra déployer les avions les plus lourds, qui ne peuvent décoller sans système à catapulte. Or cette aviation lourde est utilisée pour récolter des informations, cordonner des opérations, voler pendant de longues périodes, ou larguer des bombes; il semble donc que le Varyag soit avant tout destiné à renforcer la couverture aérienne de la Chine depuis ses côtes (contrairement aux porte-avions américains, qui étendent la capacité de projection de leur pays en lui permettant de frapper des cibles terrestres ou navales loin à l’extérieur de ses frontières).

Un ça va...

En plus de ces lacunes techniques, l’utilité militaire d’un seul porte-avions demeure particulièrement limitée. Même lorsque la phase de test sera achevée, ce porte-avions demeurera en maintenance plusieurs mois par an. De plus, la Chine ne dispose pas encore d’aviateurs spécialisés et de marins suffisamment expérimentés pour exploiter un porte-avions correctement et en toute sécurité. Mais en se concentrant sur les déficiences militaires du Varyag, on passe complètement à côté de sa raison d’être. Le porte-avions demeure avant tout un symbole de l’essor de la Chine. Nombre de responsables et de chercheurs chinois interrogés par les auteurs estiment que le Varyag symbolise le statut de superpuissance de leur pays.

Comme l’explique un ancien officier de la marine chinoise, «un porte-avions est un système d’armement particulièrement complexe; il illustre la puissance générale de son pays. La Chine est le seul membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies à ne pas disposer d’un porte-avions.» En entrant dans ce club fermé, les dirigeants chinois signifient à leur peuple (comme au reste du monde) que la Chine peut se défendre en mer, et qu’elle commence à développer ses capacités de projection de forces – capacités proportionnelles à sa puissance économique et politique.

Par ailleurs, le fait de tester un porte-avions et de l’envoyer en mission de diplomatie navale à travers la région Asie-Pacifique aura un effet positif: celui d’enseigner le fonctionnement de ce type d’appareil à une première génération de marins et d’aviateurs. La Chine n’a pas les dizaines d’années d’expérience de l’U.S. Navy, expérience qui avantage tant les Américains; elle se doit de disposer de soldats maîtrisant les opérations les plus complexes. Ainsi donc, au cours des prochaines années, toutes les escales et les exercices pacifiques du nouveau porte-avions seront autant d’opérations riches en expérience pour les troupes chinoises.

Enfin, le Varyag est de toute évidence le porte-avions «test» de la Chine. Les Chinois sont d’ores et déjà en train d’en construire une nouvelle génération; selon le département américain de la Défense, le premier d’entre eux pourrait être prêt dès 2015. L’exploitation du Varyag sera sans aucun doute riche d’enseignements pour la marine chinoise, qui s’adaptera aux porte-avions suivants en conséquence.

Volonté d'imposer son hégémonie en Asie

Aux Etats-Unis, les implications militaires directes du nouveau porte-avions chinois sont limitées. L’U.S. Navy sait parfaitement comment détruire une cible de grande taille; un porte-avions chinois ne survivrait sans doute pas plus de quelques heures si un conflit de grande échelle venait à éclater entre la Chine et les Etats-Unis. Et si les deux pays se disputaient un jour le contrôle de Taiwan, un porte-avions ne serait pas d’une grande utilité: la Chine pourrait se contenter de projeter ses forces aériennes depuis ses bases terrestres, situées sur le continent.

Mais dans la région Asie-Pacifique, et tout particulièrement dans la mer de Chine méridionale (où les tensions sont plus intenses), les implications stratégiques du porte-avions chinois pourraient être significatives. La Chine se montre de plus en plus déterminée lorsqu’un conflit survient dans ces eaux riches en ressources et très fréquentées; que ce soit avec le Vietnam ou avec les Philippines. La couverture aérienne assurée par le Varyag pourrait empêcher ces deux pays de se défendre efficacement face à une éventuelle attaque chinoise.

C’est également en Asie du Sud-est que les implications politiques d’un porte-avions chinois ont le plus de poids. La région Asie-Pacifique peut s’attendre à des escales périodiques du Varyag dans les prochaines années. La rhétorique entourant ces escales sera sans doute centrée sur les intentions pacifiques de la Chine et les promesses inhérentes à une coopération avec Pékin; le message sous-jacent (et presque transparent) étant que la Chine est désormais une superpuissance avec laquelle il faut compter. Ces pays se tourneront sans doute alors vers les Etats-Unis pour que ces derniers servent de contrepoids à cette menace militaire implicite, et Washington doit se préparer à répondre à cet appel au mieux de ses intérêts.

Ce serait une erreur que d’exagérer les conséquences stratégiques de l’existence du premier porte-avions chinois. La mise en service du Varyag ne modifiera pas l’équilibre des forces militaires de manière conséquente dans la région Asie-Pacifique, et elle ne remettra pas en question la domination militaire américaine. Mais le porte-avions est un important signe annonciateur des temps à venir.

La puissance maritime de la Chine s’accroît de jour en jour. Lorsque ses porte-avions et ses navires d’escorte sillonneront les eaux du Pacifique occidental, de la mer de Chine méridionale et de l’océan Indien à une fréquence croissante, Washington sera contraint de prendre en considération la volonté sous-jacente de domination militaire continue qui est à la base de sa stratégie d’ensemble. Compte-tenu des contraintes budgétaires qui pèsent aujourd’hui sur les Etats-Unis, il est plus que jamais essentiel d’envisager avec lucidité les intérêts et les défis à long-terme de l’Amérique. L’avenir commence aujourd’hui.

Abraham M. Denmark, conseiller au Center for Naval Analyses. Andrew S. Erickson, enseignant à la U.S. Naval War College et anime un blog. Gabriel Collins, spécialiste des matières premières et des questions de sécurité, est le co-fondateur du site China Sign Report.

Traduit par Jean-Clément Nau



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