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Les filles, passez votre bac S d’abord!

Salon E3 de Los Angeles, en 2011. REUTERS/Danny Moloshok

Salon E3 de Los Angeles, en 2011. REUTERS/Danny Moloshok

Les femmes sont de plus en plus diplômées et pourtant, elles stagnent dans leurs carrières et leurs salaires. En cause notamment, leur moindre place dans les filières scientifiques.

Le phare mis sur des femmes politiques (Christine Lagarde, Martine Aubry, Valérie Pécresse, Eva Joly) ces derniers jours incite à reposer la question qui taraude les sociétés occidentales depuis près de trente ans: avance-t-on vers une parité pour les postes de responsabilité?

Dans son livre sur l’avenir de l’Europe (2030: Mémoires d’un Européen optimiste, éd. Jacob-Duvernet, 2011), l’industriel Noël Goutard écrit :

«En 2030, l’Europe est sous l’emprise féminine. Les femmes s’emparent des gouvernements, parlements, administrations, hôpitaux, etc (…). Elles s’affirment dans les compétences acquises par un parcours éducatif plus assidu et plus ambitieux que celui des garçons.»

Cette projection est-elle justifiée? Une guerre (ou, soyons optimiste, une pacification raisonnée) des sexes prenant à rebours des millénaires de domination masculine est-elle programmée?

En France, en 1992, Christian Baudelot et Roger Establet ont trompété sur l’avenir du pouvoir féminin avec leur livre «Allez les filles». Ils y donnent les preuves de la performance des filles à tous les étages du système scolaire: moins de redoublement, effectif plus nombreux au lycée (depuis 1971), meilleure réussite au bac. Ces auteurs désignent aussi un point crucial: les disparités entres filles et garçons sont suspendues à la variable «milieu social», la meilleure réussite scolaire des filles est flagrante dans les milieux populaires et plus relative chez les cadres supérieurs.

L’implication dans la scolarité apparaît dès lors comme la ligne droite pour la mobilité ascendante des filles de familles modestes ou défavorisées. Aujourd’hui, le tableau brossé par ces deux spécialistes de l’éducation se confirme sans ambages et se prolonge au niveau des études supérieures: ainsi, en 2008, les filles sont en tête pour l’obtention du bac général (58% des bacheliers), de la licence (63%), et des masters (56%).

Cette spectaculaire réussite des femmes occulte pourtant une faille, déjà soulignée dans le livre Christian Baudelot et Roger Establet: les femmes s’engagent dans les filières à moindre potentiel pour acheminer vers les carrières de haut niveau. Là où les garçons conservent une longueur d’avance, hier et encore aujourd’hui, c’est par l’investissement dans les sciences et l’option pour le fameux bac S, sésame des classes préparatoires scientifiques, économiques et commerciales ; ils en concluent: « la vieille opposition entre littéraires et scientifiques tend à s’incarner aujourd’hui dans l’opposition filles et garçons ». Et oui, les filles, le tout n’est pas de grimper, mais d’emprunter le bon itinéraire. Or au pays de Descartes, la discipline auréolée de tous les prestiges, le critère de détection des «têtes bien faites», c’est sa majesté LA mathématique.

Arrêtons-nous sur ce trait distinctif de la société française: la dévotion envers les mathématiques. Ainsi, en Europe, la France est la championne toutes catégories de la production de diplômés du supérieur en mathématiques: 179.000 chaque année (chiffre de 2005 pour Eurostat), loin devant le challenger, le Royaume-Uni, qui lui n’en forme que 140.000. Pas étonnant que nos chercheurs constituent un vivier pour les médailles Fields ou Gauss. Ainsi la France dispose de la plus forte proportion de matheux parmi les diplômés: 22, 5% des effectifs, alors que la moyenne européenne est de 13% (la rigueur oblige à signaler que l’Irlande, fait un peu mieux que la France, 24%, mais il s’agit d’un petit pays). 

Toutes les tentatives pour détrôner cette suprématie des mathématiques dans les filières du bac et dans les modes de sélection pour les écoles prestigieuses (à l’exception évidemment des quelques grandes écoles littéraires), et donc, a contrario, pour valoriser d’autres disciplines, ont été vouées à l’échec. Le pays, et surtout ses dirigeants, eux-mêmes souvent nourris à la sève des maths sont habités par le sentiment que cette science est parfaite pour départager les talents – elle se pose donc en homothétie avec notre passion pour l’égalitarisme. Et voilà la triste réalité dans sa brutalité chiffrée: les filles forment 40% des bacheliers de la filière scientifique, et 38% des diplômées de masters ou doctorats dans les sciences exactes. Les grandes écoles scientifiques, elles, comportent 30% de filles, et les écoles commerciales, autour de 45%.

La prophétie de Noël Goutard est-elle alors simplement un vœu pieux? Sûrement pas. Quand on examine sur quelques décennies, en Europe, l’évolution de la place des filles dans le système scolaire, on est pris de vertige: tant de changements en si peu de temps!

En deux-trois décennies, dans tous les pays à l’exception de la Suisse et de la Turquie, le taux de diplômés du supérieur est devenu plus important chez les femmes que chez les hommes, les premières ne cessant de creuser leur avantage.

Dans certains pays, comme la France, l'Espagne, l'Italie, la Pologne, cette évolution est encore plus prononcée, avec, chez les 25-34 ans, des écarts de près de 10%. Et dans cette féminisation inexorable des diplômes, on voit que la proportion de femmes diplômées en sciences exactes, toujours minoritaire, est loin d’être négligeable: en Grèce par exemple, 41% de ces diplômés sont des femmes, et 40% au Portugal.

Et voici qu’un texte tombe de l’Insee, en février 2010: «Femmes et hommes en début de carrière, les femmes commencent à tirer profit de leur réussite scolaire» [PDF]. Cette note tout en nuance montre que l’écart des taux de chômage devient à peu près équivalent entre hommes et femmes en début de carrière, pour les diplômés de niveau master, doctorat ou grande école –subsistent toutefois des taux d’emploi partiel plus élevés chez les femmes, ainsi qu’un niveau de rémunération plus faible.

Dans nombre d’analyses, néanmoins, les statisticiens le répètent: les femmes ont de moins bonnes carrières professionnelles, car elles ne choisissent pas les bonnes filières universitaires. Pour le moment donc, leur avancée vers les postes de pouvoir a été enrayée, par leur fâcheuse prédilection pour les lettres et des sciences humaines–nous nous bornons ici à examiner, comme l’Insee, les données scolaires, car un seul article ne saurait évidemment suffire pour embrasser les multiples autres paramètres, culturels et psychologiques, qui freinent les carrières des femmes.

Même s’il n’y a pas de loi d’airain en matière de réussite, on voit le chemin qu’il reste à parcourir aux étudiantes pour pouvoir jouer dans la même cour que les garçons: opérer un investissement massif sur les maths (ou, plus précisément, les sciences exactes). A l’allure de leur progression dans le dédalle des diplômes, on ne voit guère de raison pour qu’elles ne franchissent pas aussi ce pas.

En 2011, des associations ont lancé une campagne sur le thème «Tu seras ingénieure ma fille». Ainsi le temps joue en faveur de la féminisation des postes de pouvoir et l’avenir des hommes, dans cette lutte pour les places, promet d’être tourmenté – mais l’esprit allégé par cette nouvelle équation des rapports de sexes, certains hommes y trouveront probablement leur compte.

Monique Dagnaud

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