La Grèce, la Pologne et nous

Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a offert un sabre à son homologue hongrois, Viktor Orban (photo), le 1er juillet 2011 à Varsovie. REUTERS/Kacper Pempel

Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a offert un sabre à son homologue hongrois, Viktor Orban (photo), le 1er juillet 2011 à Varsovie. REUTERS/Kacper Pempel

L’Europe d’aujourd’hui est dans la même situation que l’Amérique de 1790: à la croisée des chemins. Sans budget commun, elle ne connaîtra pas la stabilité. Pour aller vers ce budget commun, il va falloir ressentir la nécessité d'une défense commune, et donc d'une menace commune.

Alors que la crise grecque semble s’éloigner, l’arrivée à la présidence tournante de l’Union européenne de la Pologne renvoie aux liens étroits et mystérieux entre la monnaie et la défense dans toute l’histoire humaine.

De tout temps, il a en effet été établi qu’aucun ensemble de pays ne peut rester durablement rassemblé s’ils ne ressentent pas la nécessité d’une défense commune, seul motif indiscutable pour regrouper des moyens.

En particulier, l’histoire des Etats-Unis le démontre: en 1783, après la fin de la Guerre d’indépendance, les Etats Unis sont restés pendant 5 ans gouvernés par une sorte de Confédération floue, dans laquelle chaque Etat conduisait indépendamment sa politique commerciale et sa politique étrangère.

Quand éclata en 1787 une révolte au Massachusetts, difficilement matée par les autorités de l’Etat, chacun comprit que les forces locales ne suffiraient pas à écarter l’inévitable déferlement des garnisons britanniques encore en place autour des Grands lacs, ni à protéger les bateaux américains contre les pirates d’Europe.

Il fallait pour cela un gouvernement fédéral et une armée, qu’organisa la constitution de 1788; mais, dans les premières années, faute de lever l’impôt, le pays n’eut aucun moyen de financer sa défense ni de rembourser les emprunts faits en Europe pour financer la guerre d’indépendance. Sa monnaie s’effondra.

Quand, en 1790, la menace anglaise se fit plus pressante et le risque de faillite plus immédiat, les fondateurs des Etats-Unis se dotèrent d’une capitale fédérale et émirent des bons du Trésor. En 1794, la révolte de quelques centaines de distillateurs de whisky qui refusaient de payer une taxe pour financer la dette publique fut aisément matée par une armée fédérale de 10.000 hommes.

Plus tard, c’est toujours à l’occasion de menaces externes ou internes que le gouvernement fédéral américain a pu consolider l’Etat et unir la nation. Aujourd’hui, selon la même logique, l’abyssale crise financière américaine, largement provoquée par des dépenses militaires, ne sera résolue que par l’émergence d’une menace militaire nouvelle, (au Moyen-Orient ou en mer de Chine) qui justifiera les nouveaux impôts nécessaires

L’Europe d’aujourd’hui est dans la même situation que l’Amérique de 1790: à la croisée des chemins. Elle ne trouvera pas sa stabilité sans un budget commun, capable de financer ses dettes. Ce budget ne pourra être justifié que par la perception de la nécessité d’une défense commune. Et donc d’une menace commune.

Or, la situation de la Pologne le montre bien: ce n’est pas acquis. La Pologne ne se sent pas intimement liée à un ensemble européen, qui considère la Russie comme un allié, alors qu’elle la considère comme une menace. Aussi n’est-elle pas, en particulier, spécialement pressée de rejoindre l’euro.

La résolution des problèmes de dette de l’Europe ne pourra donc avoir lieu sans une réflexion approfondie sur la nature des menaces qui pèsent sur le continent et sur la nécessité de regrouper des moyens pour s’en protéger.

Aussi longtemps que les Européens ne comprennent pas que ce qui menace les uns menace aussi les autres, que, dans le monde à venir, la menace est globale, planétaire, et qu’ils auraient tout à gagner à regrouper leurs moyens de défense, trop faibles, trop fragiles, ils ne mettront pas en commun les ressources nécessaires.

A moins qu’une menace, plus ou moins imaginaire, venue du Sud ou de l’Est, ne les contraigne à faire les pas qu’ils n’osent encore faire ensemble. Très dangereuse conjoncture: l’histoire devient très périlleuse quand la tension militaire y devient une nécessité logique et financière.

Jacques Attali

Chronique également parue sur L'Express.fr

Partager cet article