Life

Reich, le grand prosélyte de l'orgasme

Peter D. Kramer, mis à jour le 07.07.2011 à 14 h 54

Un nouveau livre explore l'héritage extrêmement singulier du psychanalyste autrichien émigré aux Etats-Unis.

Détail de la couverture de «Adventures in the Orgasmatron» de Christopher Turner

Détail de la couverture de «Adventures in the Orgasmatron» de Christopher Turner

AUJOURD'HUI, QUAND LE SEXE se mélange à la politique, l'opprobre en est l'issue la plus probable. On pense photo de bas-ventre, suite au Sofitel, toilettes d'aéroport, tache sur une robe bleue. Le sexe, considéré comme scabreux et compulsif, est le signe d'une personnalité défectueuse: ordalique, cupide, délirante et hypocrite.

Il est difficile, peut-être, de se rappeler que le sexe a été un jour –dans l'idéal– la continuation d'une politique radicale par d'autres moyens. En concevant la formule de «révolution sexuelle», Wilhelm Reich voulait dire transformation de tous les domaines: santé, mariage, économie, morale et gouvernement. C'était dans le sexe, pensait-il, qu'on devinait l'individualité intégrée, libérée d'une culture aliénante et d'un État autoritaire.

Le livre de Christopher Turner, Adventures in the Orgasmatron («Aventures dans l'Orgasmatron»), expose, en partie, ce passé où le sexe portait la promesse d'une réforme sociale. Son sous-titre a beau être How the Sexual Revolution Came to America («Comment la révolution sexuelle est arrivée en Amérique»), son ouvrage est globalement une biographie sexo-centrée de Reich, le grand prosélyte de l'orgasme.

Parce qu'il croyait en l'orgone, une forme imaginaire d'énergie, Reich est aujourd'hui sujet à moquerie (l'Orgasmatron est le nom de la caricature que fait Woody Allen, dans Woody et les robots, de l'accumulateur d'orgone de Reich, une boîte en métal et en contreplaqué de la taille d'une cabine téléphonique, censée renfermer une force thérapeutique et revitalisante). Mais Reich est aussi un personnage fascinant et injustement oublié. S'il s'était arrêté là, on se rappellerait peut-être aujourd'hui de son chef-œuvre précoce, L'Analyse caractérielle, un ouvrage qui changea à jamais la manière de faire en psychothérapie. C'est ensuite –dans un projet fou et confus– qu'il fit le rêve d'une société sauvée par le sexe.

«Armure caractérielle»

A la fin de la Grande Guerre, Reich, 22 ans et étudiant en médecine, frappe au 19 de la Berggasse pour demander des références bibliographiques à Freud. Il devient son protégé. Dès le milieu des années 1920, Reich dirige le séminaire technique de la Société viennoise de psychanalyse. Sa contribution est résumée dans un précepte enseigné à des générations de psychanalystes: interpréter le caractère avant son contenu. Reich observe que ses patients, en freudiens dévoués, partagent peut-être certains souvenirs de la scène primitive mais camouflent des sentiments généralement honteux sous des torrents de parole. Reich conclut qu'il doit s'occuper, selon ses termes, de «l'armure caractérielle».

Obstinément, Reich brave ses patients et leur apparente coopération, qu'il voit comme une tactique de sabotage du changement. Fritz Perls, fondateur de la Gestalt-thérapie, trouvait Reich «narquois et brutal». Mais pour un de ses patients, cité par Turner, le génie clinique de Reich se résume ainsi:

«Sa faculté à détecter le moindre mouvement, la plus légère inflexion de la voix, le plus subtil changement dans l'expression, était sans commune mesure... Jour après jour, semaine après semaine, il cherchait à attirer l'attention d'un patient sur une attitude, une tension dans son expression faciale, jusqu'à ce qu'il la ressente et comprenne ce qu'elle impliquait.»

Quant à la ligne que le thérapeute devait suivre, les propositions de Reich visent à mettre l'accent sur tout signe de retenue et de résistance.

Freud a soutenu un concurrent

Freud réalise qu'il a soutenu un concurrent dont le projet était de mettre l'analyse sens dessus dessous. En 1926, il interrompt une allocution de Reich et objecte: «On doit évidemment analyser et interpréter les rêves d'inceste dès leur apparition.» Pour Freud, et son intérêt pour les lapsus, les mots étaient le moyen d'expression principal de l'esprit. Mais l'intonation est matérielle, elle aussi, et coïncide avec le compte-rendu onirique.

Le grand public a fini par adopter l'opinion de Reich, pour voir le comportement d'un patient comme quelque chose d'aussi pertinent que ses paroles. Avec Reich, les mécanismes de défense –le narcissisme, l'agression passive, etc.– sont passés au premier plan. La psychanalyse s'est orientée depuis vers d'autres concepts (l'empathie, en particulier), mais la façon dont une thérapie freudienne se déroule aujourd'hui tient plus de Reich que de Freud.

Quand on demande contre quoi on se défend, ou ce qu'on réprime, la réponse, selon la psychanalyse classique, implique toujours le sexe. Mais ce qui doit advenir du sexe, rien n'est moins sûr. En abandonnant sa foi initiale en l'orgasme, Freud conçut une théorie favorisant une certaine frustration de l'énergie sexuelle, qui peut être ensuite canalisée dans la créativité. En se ralliant à la première pensée freudienne qui faisait de la sexualité un vecteur de santé, la pensée de Reich devint monumentale (Turner, citant la fille de Reich, Lore, vise à montrer que, depuis le début, il était clair que son père était maniaco-dépressif: «Peut-on encore en douter?»). C'est ainsi que Reich élabora des plans grandioses de réforme culturelle par le biais de l'éducation sexuelle.

En fusionnant des versions abandonnées du freudisme et du marxisme, Reich se met à voir dans le refoulement et la névrose les causes et les conséquences de la propriété privée bourgeoise et du patriarcat. Il ouvre des cliniques de consultation sexuelle gratuite, tout en promouvant l'orgasme et le communisme en arpentant la ville à bord d'une camionnette. L'expression ostensible de la libido, qui partait des amours libres entre adolescents, allait permettre l'avènement de la conscience politique prolétarienne. Très vite, Reich est exclu du mouvement analytique et du Parti communiste.

«Fêtes grivoises et théâtrales»

Reich comptait de nombreux admirateurs parmi les jeunes analystes et l'avant-garde littéraire et artistique. Lors d'un rassemblement reichien en 1930, près d'un lac, un observateur décrivait complaisamment la chose comme «un engouement pour l'exhibitionnisme et le voyeurisme d'histoires d'amour semi-publiques. La promiscuité y était mise en scène, on donnait des fêtes grivoises et théâtrales, et on se baignait nus». Comme Turner le démontre ensuite, une telle idéalisation du sexe fait aussi des victimes.

Reich se met en couple avec une ancienne patiente, qui meurt quelques mois après le début de leur aventure, probablement des suites d'un avortement raté. Reich s'en remet rapidement et se marie ensuite, pour en divorcer, avec une autre patiente, Annie Pink, future Annie Reich (elle l'empêcha de voir ses enfants, redoutant des abus). Cette habitude d'avoir des relations sexuelles avec ses patientes, ses étudiantes et ses acolytes –souvent désastreuse pour les femmes– ne quitta jamais Reich.

La vigueur sexuelle est un idéal sur lequel il est facile de tomber d'accord. Reich avait beau être antifasciste, cela n'a pas empêché certaines branches du nazisme de soutenir ses théories. Turner cite un manuel d'éducation sexuelle, avalisé par le NSDAP, qui encourageait «la masturbation des enfants et des adolescents et les aventures extra-conjugales, tout en appelant les jeunes femmes à se libérer des carcans du refoulement pour jouir de la "vibrante humanité" qui leur était destinée». La quête de la puissance orgastique justifiait l'extermination des handicapés et des homosexuels. A l'instar du capitalisme: Herbert Marcuse présageait que le sexe serait facilement banalisé et deviendrait une marchandise intégrée dans un système marchand de production et de consommation de masse.

Après l'immigration de Reich aux États-Unis, en 1939, l'exposé de Turner prend des allures de récit picaresque narrant l'ascension d'un fou. Reich souffre alors manifestement d'une grave maladie mentale avec ses sautes d'humeur et ses délires de persécution, et des personnages interlopes, y compris des violeurs d'enfants, font partie de son cercle intime. Mais malgré tout, dans l'après-guerre et son ère de conformité terne, Reich devient un héros de la contre-culture, incarnant tout autant la licence sexuelle que l'authenticité existentielle.

Un personnage à la Zelig

Paul Goodman, connu plus tard pour son livre Growing Up Absurd (Direction absurde), familiarisa le grand-public aux écrits de Reich, qui étaient selon lui «la psychologie de la révolution». Via Reich, Goodman popularisa une philosophie qui allait connaître ses heures de gloire dans les années 1960.

Reich le promettait, Goodman s'en félicitait: on assistait à la fin des inhibitions de la plèbe, sur le point de recouvrer sa «santé sexuelle et son esprit animal» grâce à des orgasmes apocalyptiques, première condition d'une béatitude sexuelle qui allait la pousser à ne plus «tolérer des travaux mécaniques et routiniers pour y préférer (peu importe les désagréments publics) des activités spontanées et véritablement significatives».

Pour Turner, Reich en Amérique a tout d'un personnage à la Zelig, apparaissant furtivement dans la vie de plusieurs d'écrivains. Saul Bellow se fait ainsi construire un accumulateur et estime qu'il a guéri ses verrues et amélioré sa respiration. Que ce soit J. D. Salinger, Norman Mailer, Allen Ginsberg, Jack Kerouac ou William Burroughs, tous prétendent avoir séjourné dans la boîte à orgone pour en absorber les vibrations. Ginsberg écrit à Reich pour prendre rendez-vous, mais Reich refuse de traiter les homosexuels. Mailer fit sienne l'idée d'un orgasme caractère, la travailla, mais confessa bien plus tard à Turner que «l'orgasme apocalyptique lui avait toujours échappé».

Amusant, profond, bienveillant, tellurique, apocalyptique

Quant à la manière dont les subsides de Reich se sont accumulés, Turner préfère le cynisme au romantisme. Il comprend que la gestion d'une société a toujours demandé de limiter l'autonomie, que la libération sexuelle possède un lien ambigu avec la liberté politique et que les organisations radicales, a fortiori les individus radicaux, ont tendance à sortir des sentiers battus. La précocité et la productivité de Reich, son ralliement à des idéaux séduisants et son étrange charisme lui ont permis de jouir d'une crédibilité qui persiste bien après le moment où ses délires grotesques prennent le pas sur sa pensée. C'est via Mailer que le fil rouge de Turner est le plus manifeste: «Pour moi, l'important c'était la force, la clarté et la puissance des premiers écrits [de Reich], ainsi que son audace. Et parce je pense aussi que, dans un sens très basique, il avait raison.»

Quid de ce sens basique? Il semble en effet que notre relation au sexe ait toujours été un peu tendue. Culturellement parlant, nous ne prenons pas le sexe suffisamment au sérieux, mais nous ne le prenons pas non plus suffisamment à la légère. Un tel idéal sexuel est cependant difficile à définir. Le sexe doit-il être amusant, profond, créatif, bienveillant, insensible, sublime, tellurique, apocalyptique? La liste des idéaux qu'il nous est impossible de satisfaire est aussi interminable que contradictoire.

Et comme nous le suggèrent nos scandales politco-sexuels, il est difficile de soustraire le sexe de son statut répréhensible. Pas besoin d'être un psychologue évolutionnaire pour comprendre que, vu que les rapines et les infidélités sont parfois des stratégies adaptatives de procréation, la force et la transgression ont toutes les chances d'être encore longtemps stimulantes, quel que soit le contexte social. Le sexe demeurera peut-être toujours problématique.

Néanmoins, nous n'avons pas totalement échoué, dans la seconde moitié du XXe siècle, à progresser avec le sexe, même si Reich n'a pas triomphé. Les femmes peuvent aujourd'hui défendre leurs inclinations érotiques, que ce soit positivement ou négativement. Nous arrivons de mieux en mieux à isoler les rapports sexuels de la grossesse ce qui, globalement, est une bénédiction. Nous pouvons en parler de plus en plus franchement, et à peu près partout. La technique se transmet sans détour. Tout du moins, ce sont des vérités qui s'appliquent aux privilégiés.

De Oprah à Obama

Dans Saving the Modern Soul («Sauver l'âme moderne»), la sociologue Eval Illouz décrit ce qu'elle nomme la stratification émotionnelle. Elle commente un passage des Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, où Freud compare la fille du gardien –qui vit au sous-sol, a plusieurs aventures sexuelles, jouit d'une belle carrière et s'épanouit–, à celle du propriétaire –qui vit dans les étages, est formée aux idéaux de l'abstinence, tombe dans la névrose et stagne.

Aujourd'hui, comme l'observe Illouz, ce sont les habitants des étages qui sont formés à devenir socialement et sexuellement compétents. Dans les entretiens de son livre, les membres de la classe ouvrière ont plus de risques, par rapport aux classes plus aisées, de regretter une communication conjugale médiocre et des relations amoureuses défaillantes.

En lisant Illouz, puis Turner, j'ai pensé à l'héritage de Reich. Son legs se retrouve largement chez Oprah Winfrey, et dans la diffusion pléthorique de conseils sur l'intimité et le développement personnel. La culture de la confession n'a pas suscité de nirvana politique mais nous pouvons voir un lien –et c'est mon cas– entre l'investissement d'Oprah pour la cohésion émotionnelle, son succès et l'élection d'Obama, un homme sachant parfaitement organiser une communauté, un conciliateur et un très subtil mémorialiste, à la présidence des États-Unis. Ce lien entre la conscience personnelle et la conscience politique est plus discipliné et plus tenu que tout ce qu'a pu imaginer Reich, mais c'est ici, peut-être, qu'on distingue la marque de son influence.

Peter D. Kramer

Traduit par Peggy Sastre

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