Monde

L'effondrement du dossier DSK n'est pas une défaite de la justice

William Saletan, mis à jour le 03.07.2011 à 14 h 40

Dans un dossier qui se dirigeait vers un affrontement parole contre parole, les autorités ont réussi à évaluer la crédibilité de la plaignante.

Dominique Strauss-Kahn et son avocat Benjamin Brafman au tribunal de New York, le 1er juillet 2011. REUTERS/POOL New.

Dominique Strauss-Kahn et son avocat Benjamin Brafman au tribunal de New York, le 1er juillet 2011. REUTERS/POOL New.

Les accusations d'agression sexuelle contre Dominique Strauss-Kahn sont en train de s'effondrer. Peu importe ce que vous pensez généralement du viol, des procureurs exagérément agressifs ou du comportement de Strauss-Kahn envers les femmes, il faut s’en réjouir. Car ce n'est pas une défaite pour les femmes ni pour le système judiciaire, mais une victoire du pouvoir de corroboration.

Les autorités new-yorkaises ont arrêté Strauss-Kahn le 14 mai en partie parce qu'elles croyaient son accusatrice, une femme de chambre de l'hôtel où les faits étaient censés avoir eu lieu. Elle avait immédiatement signalé l'incident. Son compte-rendu était détaillé et, selon les mots des procureurs, «convaincant». Elle semblait sincèrement pieuse et occupait son poste depuis plusieurs années.

Mais elle avait aussi des preuves à l'appui de ses dires. Les responsables de la sécurité de l'hôtel ont trouvé des traces de sperme sur un mur et sur le sol de la suite. Les procureurs ont déclaré au juge que «l'examen médical de la victime par un expert était cohérent avec sa version des faits». Selon les médias, l'analyse ADN a conclu que le sperme sur la chemise de la jeune femme était celui de Strauss-Kahn. Un enquêteur a aussi déclaré l'existence de contusions vaginales.

Mais ces contusions ne suffisent pas à prouver le viol et le sperme prouve seulement l'existence d'un rapport sexuel, ce que les avocats de Strauss-Kahn n'ont jamais nié. Le dossier semblait donc devoir se réduire à un affrontement parole contre parole. Effrayant car, en l’absence de preuves concordantes, le risque d'une terrible injustice est élevé: un coupable peut s'en sortir après avoir commis un viol ou un innocent être condamné.

Demande d'asile et déclarations d'impôt

Ce cauchemar nous est épargné par la recherche sérieuse des preuves disponibles permettant d'évaluer la crédibilité de l'accusatrice. Les autorités ont trouvé des tests pour vérifier la véracité de ses dires, et elle les a ratés.

Le premier d'entre eux, selon une lettre du bureau du procureur datée du 30 juin, portait sur la demande d'asile déposée par la jeune femme auprès des services de l'immigration et des naturalisations en 2004. Elle y affirmait avoir été persécutée, molestée et incarcérée dans son pays natal, la Guinée. Après l'arrestation de Strauss-Kahn, les enquêteurs l'ont interrogée sur sa vie en Guinée et son récit ne collait pas avec ce qu'elle avait affirmé dans sa demande. D'après le courrier, elle a reconnu que ce qu'elle avait raconté dans celle-ci était faux.

Le second test portait sur ses déclarations d'impôt, qui montraient que, pendant deux ans, elle avait optimisé ses déductions en comptabilisant à charge l'enfant d'une amie. Venait ensuite la déclaration de revenus qu'elle avait présentée pour obtenir un logement social, et qui ne collait pas non plus. Selon la lettre, elle a désormais «admis avoir manipulé ses revenus» dans ce but.

«Ce type est très riche, je sais ce que je fais»

On pourrait toujours dire que ces incohérences sont compréhensibles, mineures ou sans rapport avec le dossier si, comme l’affirme le New York Times, la jeune femme n’avait pas téléphoné à son petit ami le lendemain du jour où elle a accusé Strauss-Kahn. Comme ledit petit ami était emprisonné pour possession d’environ 190 kilos de marijuana, l'appel a été évidemment enregistré.

Mais les autorités n'en ont été informées que quelques jours plus tard, quand elles ont appris, grâce à un autre appel enregistré, que la compagne de l'homme était la jeune femme au centre de l'affaire Strauss-Kahn. La conversation avait eu lieu dans un dialecte guinéen et le bureau du procureur a donc dû faire traduire l'enregistrement. Selon la transcription, remise mercredi, la jeune femme aurait affirmé, d'après un enquêteur: «Ne t'inquiète pas, ce type est très riche, je sais ce que je fais.»

Toujours selon le New York Times, les enquêteurs ont aussi trouvé des relevés bancaires «montrant des dépôts de plusieurs milliers de dollars» sur des comptes à son nom en Arizona, en Géorgie, à New York et en Pennsylvanie. Ces versements ont été effectués en plusieurs fois, en liquide, pour une somme totale d'environ 100.000 dollars (environ 69.000 euros), et l'un d'entre eux venait de son petit ami.

Ils évoquent l'hypothèse d'un possible trafic de drogue, et contredisent en tout cas certainement les affirmations répétées de la jeune femme selon lesquelles son emploi de femme de ménage était sa seule source de revenus. D'après le quotidien, les enquêteurs l’ont rencontrée avec son avocat mardi dernier et «lui ont présenté les relevés bancaires. Silencieuse, elle s'est tournée vers Me Thompson, semblant le supplier de lui indiquer comment répondre. Il paraissait stupéfait». Un agent a expliqué que la nouvelle avait laissé l'avocat «sans voix».

En ce qui concerne son récit «convaincant» de l'incident avec Strauss-Kahn, la lettre du bureau du procureur indique que la description du viol en réunion dont elle dit avoir été victime en Guinée l'était tout autant. Au cours de deux interrogatoires avec les assistants du procureur, elle avait, selon le courrier, «pleuré et s'était totalement décomposée» en décrivant cet événement en détail. Mais plus tard, «elle a admis que ce viol en réunion n'avait jamais eu lieu» et qu'elle en avait «inventé les détails».

Mensonges au sujet d'un autre viol

La jeune femme déclare désormais qu'elle ne voulait pas contredire l'histoire qu'elle avait racontée en ces termes dans sa demande d'asile. Elle dit avoir vraiment été violée, même si ce n'est pas dans les circonstances initialement évoquées. Mais nous parlons donc maintenant d'une plaignante dans une affaire de viol qui admet avoir menti à propos d'un autre viol, apparemment avec la même conviction et la même crédibilité qu'elle a montrés au début de cette affaire.

La lettre du 30 juin explique également qu'elle a modifié sa version de l'incident avec Strauss-Kahn. Au départ, elle avait dit aux enquêteurs et au grand jury qu'après l'agression, elle s'était ruée dans le couloir et avait attendu l'arrivée de son supérieur. Désormais, selon la lettre, elle a «admis que c'était faux et qu'après l'incident dans la suite 2806, elle avait procédé au nettoyage d'une chambre voisine puis était retournée dans la suite et avait commencé à la nettoyer, avant de signaler l'incident à son supérieur». Malheureusement pour elle, les enquêteurs ont trouvé un moyen de tester sa nouvelle version: la clé magnétique lui permettant d'entrer dans les chambres. Vendredi, ils ont obtenu des fichiers montrant qu'elle n'était pas allée dans l'autre chambre avant d'avoir fini celle de Strauss-Kahn.

Il y a aussi le problème des téléphones. La jeune femme a dit aux enquêteurs qu'elle n'en avait qu'un, mais le New York Times affirme qu'ils ont trouvé des documents indiquant qu'elle «dépensait des centaines de dollars par mois en factures téléphoniques auprès de cinq opérateurs». La lettre du 30 juin se contente de dire qu'elle «a menti sur plusieurs autres points concernant son parcours, ses origines, les évènements actuels et ses relations personnelles».

Le système a fonctionné

Tout cela ne fait pas disparaître le sperme ou les contusions. Le bureau du procureur affirme qu'il existe toujours des preuves suggérant que la relation sexuelle a été imposée. Peut-être. Mais envoyer quelqu'un en prison sur la base des preuves rendues publiques serait une parodie de justice. Vendredi, je pensais toujours Strauss-Kahn coupable. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Et c'était avant que le New York Post publie des allégations venues du camp de la défense affirmant, de manière suggestive, que l'accusatrice recevait «des pourboires exceptionnels». Cela, aussi, peut sans doute être vérifié.

Certains commencent déjà à s'inquiéter tout haut du fait que, si l'affaire explose en vol, cela détruira la crédibilité des victimes de viol ou des personnes immigrées, pendant que les coupables puissants s'en tireront. Cette conclusion est inappropriée. La façon dont se dénouent les poursuites contre Strauss-Kahn est une victoire pour la justice car les enquêteurs ont trouvé des moyens de tester la crédibilité de l'accusatrice. D'autres réussiront ces tests, elle a échoué.

Ce que l'effondrement de ce dossier prouve, c'est qu'il est possible de distinguer les vraies accusations de viol des fausses —et que le gouvernement, après avoir mis en jeu sa réputation sur la crédibilité d'une plaignante, l'a efficacement évaluée et a révélé ses mensonges. Le système a fonctionné.

Rien de ceci n'aurait été possible sans toutes les niveaux de surveillance électronique et d'enregistrement qui envahissent nos vies —clés magnétiques, factures téléphoniques détaillées, déclarations d'impôt, demandes de logements sociaux, relevés de comptes. Nous nous plaignons souvent que ces dispositifs et ces bases de données empiètent sur notre liberté. Aujourd'hui, ils l'ont rendue à un homme. Et nous ont donné à tous l'espoir que, même quand il y a seulement deux personnes dans une pièce, nous puissions savoir laquelle dit la vérité.

William Saletan

Traduit par Jean-Marie Pottier

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