Culture

La BD nord-coréenne, outil de propagande du régime des Kim

Slate.com, mis à jour le 07.07.2011 à 16 h 52

Les dessinateurs de BD nord-coréens ne font pas dans l'humour, ils illustrent la philosophie du juche.

Un portrait de Kim Jong-Il / REUTERS, Jo Yong-Hak

Un portrait de Kim Jong-Il / REUTERS, Jo Yong-Hak

AU PRINTEMPS DERNIER, un coup de tonnerre a ébranlé le monde des comics: Superman, la quintessence du superhéros américain, n’était plus citoyen des Etats-Unis. La nouvelle est parue dans le numéro 900 d’Action Comics.

Le superhéros y renonce à son passeport américain après avoir mis son gouvernement dans l’embarras en participant à une manifestation en Iran. «J’en ai assez que mes faits et gestes soient perçus comme l’application de la politique étrangère américaine, a déclaré Superman avec gravité. “La vérité, la justice et le rêve américain”, ça ne suffit plus

La prise de distance de Superman avec son pays d’adoption suggère que se battre pour faire régner la justice sur le monde n’est plus aussi simple qu’autrefois. Le général Mighty Wing (Aile Puissante), la star des bandes dessinées de la République populaire démocratique de Corée, n’a pas de tels états d’âmes.

Les BD du régime nord-coréen, appelées gruim-chaek («livres illustrés») sont produites à grande échelle sur du papier fin de mauvaise qualité et distribuées très largement aux classes privilégiées du régime. Sans surprise, ce sont de purs instruments de propagande, qui proposent des intrigues extravagantes ayant pour seul but d’inculquer la vénération pour le Grand Leader Kim Il-sung et ses sempiternels combats contre les impérialistes de tous poils.

Dans le Great General Mighty Wing («Le grand général Mighty Wing»), sorte de conte Kim-Il-sungiste à la Walt Disney paru en 1994, le général abeille Mighty Wing mène sa ruche à la victoire contre une coalition de guêpes et d’araignées cherchant à s’emparer de leur Jardin des 1.000 Fleurs. Ce faisant, Mighty Wing trouve le moyen d’irriguer le jardin et d’augmenter la production de miel, tout en démasquant les traîtres dans ses rangs et en détruisant le «missile» secret des guêpes: un arc et une flèche.

Sur chaque page, faisant écho à l’action, on trouve un aphorisme révolutionnaire, qui va du basique («Le bonheur se niche là où le rire fleurit») au paranoïaque («Ne prenez jamais l’ennemi pour un agneau. Pensez toujours à lui comme à un chacal»). Plus les maximes deviennent militantes, plus elles jurent avec les mignons petits personnages d’insectes aux couleurs vives.

Blizzard in the Jungle (2001) se déroule dans un pays africain non spécifié. Un avion transportant des agents nord-coréens est abattu dans la jungle par des gangsters voulant mettre la main sur une mallette bourrée de «documents secrets». Grâce à la sagesse de la doctrine révolutionnaire du juche de Kim Il-sung et à la force que lui procure le ginseng coréen, le héros Yeong-hwan sauve les survivants de la mort.

Les Nord-Coréens sont dépeints comme des chefs innés («Si vous suivez la philosophie du juche, c’est que vous êtes dignes de confiance», s’écrie un Africain). Les deux Américains individualistes qui abandonnent le groupe finissent dévorés par les crocodiles. «J’ai vu faire ça dans un film», dit l’un d’eux en mettant le pied dans la rivière qui leur sera fatale.

Des BD pour réécrire l’histoire

Heinz Insu Fenkl, professeur à l’université d’Etat de New York à New Paltz, a traduit plusieurs de ces bandes dessinées nord-coréennes. D’après lui, elles sont intéressantes pour l’aperçu qu’elles offrent de l’«infrastructure psychologique» des Nord-Coréens: la dose quotidienne de propagande qui conditionne jusqu’aux citoyens les plus cultivés à aimer et révérer leurs leaders.

La plupart remettent également au goût du jour la culture populaire et l’histoire coréennes, avec l’adaptation de célèbres épisodes de l’histoire dynastique et du combat héroïque des communistes contre l’impérialisme japonais. «Ce que les Nord-Coréens font avec la bande dessinée ressemble à ce que la Corée du Sud et la Chine font avec le cinéma: ils s’emparent de leur histoire pour la réécrire», note Fenkl.

Les B.D. traitent aussi des réalités contemporaines. L’intrigue de Mighty Wing évoque les épouvantables sécheresse et famine qui ravageaient le pays lorsque l’album a été publié. «L’ironie de la chose, c’est que [ces bandes dessinées] m’ont sensibilisé au sort de la population nord-coréenne, déclare Fenkl. Elles témoignent en creux de la réalité sociale contemporaine

Comme tout l’art nord-coréen, les bandes dessinées sont écrites selon les principes révolutionnaires établis dans les années 1960 et 1970 par le Cher Leader Kim Jong-il. Les scénaristes et les dessinateurs sortent en général de la prestigieuse Académie Kim Il-sung de Pyongyang.

Pas d'humour pour illustrer le régime

«Toute la production est contrôlée par l’Etat. Même les purs objets de divertissements doivent passer par le filtre étatique», affirme Fenkl, qui possède une vaste collection de B.D., rapportées de Chine ou offertes par des collègues ayant visité la Corée du Nord. Les principes de composition, proches du réalisme socialiste de l’ère stalinienne, dictent la forme autant que le fond. «Le style est très figuratif. Il n’y a aucun élément de fantasy», analyse Fenkl.

Ni aucune note d’humour. Selon Fenkl, qui a lu plus de 200 bandes dessinées nord-coréennes, aucune d’entre elles ne saurait être qualifiée d’humoristique. Andrew Holloway, dans son livre de souvenirs A Year in Pyongyang («Une année à Pyongyang»), fait la même réflexion sur la télévision nord-coréenne des années 1980: «La comédie en est totalement absente. Encourager un regard humoristique sur l’existence pourrait fissurer l’attitude du peuple envers l’idéologie du juche

Malgré la médiocrité de la production, Fenkl reconnaît à ces bandes dessinées un graphisme très élaboré, qui ressemble à celui des B.D. qu’il lisait, enfant, dans les années 1960, en Corée du Sud. Certaines ont un niveau de complexité conceptuelle surprenant. The Secret of Frequency A («Le Secret de la fréquence du la»), publié en 1994, raconte l’histoire de «petits génies scientifiques» nord-coréens qui font équipe pour aider un pays africain à se débarrasser d’une mystérieuse invasion de sauterelles.

La cause de cette invasion ? Une clique de vils agents américains (dont un criminel de guerre nazi et un acousticien japonais aux dents de lapin) a utilisé une fréquence spécifique de la note la pour favoriser les intérêts impérialistes en Afrique. Le cadre africain, très courant dans ces livres, témoigne des relations étroites que la Corée du Nord a entretenues (et entretient parfois encore) avec de nombreuses nations africaines.

Curieusement, la conspiration à l’œuvre dans The Secret of Frequency A s’inspire d’une théorie farfelue exposée dans cet article par Leonard G. Horowitz: la fréquence de 440 Hz du la aurait été «imposée» avant la Seconde guerre mondiale pour sa faculté à exacerber «l’agressivité, l’agitation psychosociale et la détresse» de la population. Fenkl s’étonne de voir que cette intrigue à la Tintin a fait l’objet d’autant de recherches.

En parallèle, la Corée du Nord développe des collections de satire politique lourdaude, comme General Loser and the Gnats («Le Général Loser et les moucherons»), un recueil paru en 2005 qui s’en prend à George W. Bush. Dans un épisode décrit par Fenkl, le président américain s’informe auprès de son cabinet de sa popularité. Il apprend que ses homonymes changent de nom pour marquer leur désapprobation envers sa politique. Le président découvre également, mortifié, que nombre de soldats qui avaient adopté son nom en son honneur l’ont fait pour de l’argent. (Sans surprise, l’«Empire américain» arrive bon dernier au classement des pays les plus heureux réalisé récemment par la Corée du Nord.)

Malgré leur message lourdement rabâché (la Corée du Nord comme sauveuse du monde), les bandes dessinées semblent être réellement populaires. «C’est sûr que, quand je les ai achetées, mon interprète, mon chauffeur et tous les autres se sont précipités pour les lire», dit Glyn Ford, l’auteur de North Korea on the Brink: Struggle for Survival («La Corée du Nord au bord du gouffre: la lutte pour la survie»). Certaines sont même très divertissantes. «Après tout, ce sont des bandes dessinées, pas les œuvres complètes de Kim Il-sung.»

Sebastian Strangio

Traduit par Florence Curet

Sebastian Strangio est un journaliste australien basé à Phnom Penh au Cambodge

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