Monde

Petit à petit, Gaza se reconstruit

Kristell Bernaud, mis à jour le 02.07.2011 à 9 h 22

Alors qu’une flottille internationale doit prendre la mer pour briser le blocus de Gaza, l’enclave palestinienne est en pleine reconstruction. L'allègement du blocus l'an dernier a permis le retour des investisseurs et la réconciliation interpalestinienne semble porteuse de croissance. Mais peut-on réellement parler de relance économique?

Un jeune Palestinien transporte de l'aide alimentaire, le 14 juin 2011 à Gaza ville. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Un jeune Palestinien transporte de l'aide alimentaire, le 14 juin 2011 à Gaza ville. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

A Gaza ville, la reconstruction est en marche et une dynamique économique se profile timidement. La majorité des bâtiments en ruine et des maisons détruites lors de l’opération israélienne Plomb Durci en décembre 2008 et janvier 2009 ont été déblayés. Un grand centre commercial est en construction et de nombreux chantiers parsèment la ville.

Inespéré il y a encore un an, de nouveaux bureaux et appartements émergent peu à peu du sol. Les hôtels de front de mer sont légions. Le dernier en date, l’hôtel 5 étoiles Al Mashtal, ressemble à un îlot de paradis, à quelques kilomètres du célèbre camp de réfugiés de Jabaliya, offrant ainsi un contraste saisissant. Les jardins sont florissants, les chambres très confortables avec vue sur mer et sur la piscine extérieure bordée de palmiers. Coût de ce palace: 40 millions de dollars.

A l’origine de ce projet, le milliardaire Mounib Al Masri. Celui que l’on surnomme le Rothschild palestinien a investi beaucoup d’argent dans la reconstruction de Gaza. Il est aussi l’un des artisans de la réconciliation interpalestinienne. Pour l’heure, les clients sont rarissimes. Seuls les journalistes et humanitaires étrangers, ainsi que quelques hommes d’affaire palestiniens séjournent dans cet établissement de luxe.

Dans les supermarchés, le client trouve de tout: des produits de consommation courante, en passant par l’électroménager, la plupart en provenance d’Israël. De nouveaux modèles de voitures flambant neuves, certaines venant même de Libye, paradent dans les rues de Gaza ville. D’après quelques commerçants, une frange de la population a vu son pouvoir d’achat augmenter.

Retour des investisseurs

Depuis l’allègement du blocus l'an dernier, les investisseurs ont repris du travail. A la suite de l’assaut meurtrier contre la flottille internationale le 31 mai 2010 et aux pressions internationales, Israël décide le 20 juin 2010 de lever l'embargo sur les «biens à usage civil». L’importation des matériaux de construction nécessaires à la reconstruction est autorisée, notamment le ciment, via des agences des Nations unies.

Résultat: le ciment n’est plus une denrée rare dans le territoire palestinien surpeuplé, et son prix a été divisé par 10. Il y a le ciment «légal» qui transite par le point de passage de Kerem Shalom, en provenance d’Israël, et il y a le ciment «illégal» qui lui vient d’Egypte, via les tunnels de contrebande. La ville de Gaza jusque-là en ruine s’est transformée en véritable chantier. Hamed Kehel, jeune responsable d’un chantier, se réjouit d’avoir pu reprendre le travail.

«Durant trois ans, on n’a quasiment pas pu construire. Et dans le même temps, nous avons eu beaucoup de destruction à cause de la guerre contre Israël. Les besoins de logements sont donc énormes. Et maintenant que nous pouvons acheter du matériel de construction, les projets immobiliers se multiplient à Gaza.»

Mais il existe encore une liste de produits interdits à Gaza, qui comprend des matériaux pouvant entrer dans la composition d’armement comme les tuyaux ou encore le gravier. L’Etat hébreu maintient aussi des restrictions très importantes à la circulation des personnes, l'interdiction quasi totale des exportations et le blocus maritime afin d'empêcher l'importation de matériel de guerre.

Les responsables israéliens arguent que l'aide transitant par Israël et l'Egypte suffit à éviter une crise humanitaire à Gaza et que s'ils laissaient passer les bateaux, le territoire serait inondé d'armes et de roquettes.

D’après les chiffres de l’organisation israélienne Gisha (Centre légal pour la liberté de mouvement des Palestiniens), le nombre moyen de camions se rendant chaque mois à Gaza avant le blocus était de 12.350, soit 400 par jour. Au printemps 2010, il en passait 2.500 par mois, soit moins du quart des besoins estimés. En juillet 2010, à la suite de l’assouplissement, ce chiffre grimpait à 4.000.

Très peu d’exportations depuis Gaza

Depuis l’allègement du blocus, Mujahed Al Sousy, fabricant de meubles, a repris son activité mais sa société ne fait que survivre. Avec l’entrée de matériaux de construction en provenance d’Israël, le marché local est saturé et l’offre est supérieure à la demande. En parallèle, les stocks de l’entreprise ont gonflé. Résultat: le prix d’une chambre à coucher a baissé de 60% depuis un an et l’entreprise vend à perte.

«J’arrive à faire tourner ma société mais je ne fais aucun bénéfice, regrette Mujahed Al Sousy. Ce que je gagne, je le réinvestis dans l’entreprise. Mais nous continuons la ligne de production car nous espérons qu’un jour le marché sera ouvert aux exportations.»

Pour cet entrepreneur, le seul horizon possible reste l’exportation. «Les marchés de l’exportation vers Israël, la Cisjordanie et l’étranger, nous sont fermés. Cela ne peut plus durer. La levée du blocus sur les importations c’est un petit progrès mais cela ne nous aide pas vraiment. On peut faire rentrer des  matières premières mais on n’a rien à faire avec.»

De nombreux produits sont en effet soumis à l’embargo israélien. «C’est une question de sécurité, justifie Guy Inbar, porte-parole de la Coordination des activités de Gaza et de la Cisjordanie. Il faut savoir que tous les produits en provenance de l’étranger sont scannés et vérifiés pour s’assurer qu’ils ne présentent aucun danger pour le pays.»

Seuls quelques produits sont autorisés à l’exportation. Depuis le mois de février, les agriculteurs de Gaza exportent leurs tomates vers l'Europe en raison d'une levée partielle de l'embargo sur leurs produits. Les tomates viennent s'ajouter aux fleurs, aux fraises et aux poivrons qui sortaient déjà librement. «Pour l’instant, les exportations concernent les produits agricoles. Mais nous travaillons à l’export d’autres marchandises, assure Guy Inbar. Dans les prochaines semaines, il devrait y avoir des progrès en ce qui concerne le textile et les fournitures.»

D’après Ali Abu Shahla, économiste et homme d’affaires, le retour des investisseurs à Gaza ne signifie pas une reprise de l’économie.

«Certes, nous construisons une centaine d’appartements, mais il nous en faudrait au moins 50.000! Depuis le blocus, les exportations sont interdites, ce qui empêche les investisseurs de développer leur entreprise. Si les frontières étaient ouvertes, Gaza serait florissant. Si Israël veut vraiment la paix, ils doivent ouvrir les frontières, nous laisser construire notre propre port. En tant qu’homme d’affaires, je peux vous dire que nous n’avons aucun problème à les laisser inspecter tous les biens qui arriveront dans notre port selon la méthode qu’ils choisiront. Nous ne voulons ni armes, ni roquettes, seulement la paix.»

Qui profite du blocus?

Initialement, le blocus avait pour objectif d'affaiblir le Hamas. Mais d’après l'Agence de l'ONU pour l'aide aux réfugiés palestiniens, Israël a échoué.

Le blocus semble avoir renforcé le mouvement islamiste, notamment en transformant le secteur public en principal employeur des Gazaouis, selon une étude de l'UNRWA. Le Hamas a augmenté l'emploi public d'environ un cinquième depuis 2007 alors que, dans le même temps, de nombreux emplois privés ont disparu.

«Les Israéliens ont fait une erreur avec le blocus car le Hamas s’est enrichi et il est devenu plus fort, analyse l’économiste Ali Abu Shahla. Le blocus a aussi permis l’émergence de nouveaux hommes d’affaires liés au Hamas.»

Selon le Centre israélien Pérès pour la paix, la politique d'Israël visant à affaiblir économiquement le Hamas a échoué, à cause du développement parallèle d'une «économie des tunnels». Une économie florissante qui a servi à remplir les caisses du gouvernement islamiste. Chaque propriétaire de tunnels se doit de reverser une taxe au gouvernement. Pendant l’âge d’or de ces souterrains, le Hamas percevait entre 6 et 8 millions d’euros de revenus par mois. D’après l’économiste Ali Abu Shahla, la valeur des tunnels en 2009 était de 700 millions de dollars.

Cet argent qui coule à flots semble destiné à une classe privilégiée. L’enclave palestinienne reflète deux réalités bien différentes: celle de Gaza ville, ses hôtels de front de mer, ses grosses voitures, ses terrasses de café, et celle des camps de réfugiés et des villes de Khan Younès et de Rafah au sud de la bande côtière.

A Gaza, le taux de chômage s'élève à plus de 45%, ce qui en fait l'un des territoires les plus sinistrés au monde, d’après un rapport de l’UNRWA publié le 13 juin dernier. D’autres chiffres de l’agence onusienne révèlent que Gaza compte 300.000 mal-logés ou sans logement et 20.000 réfugiés qui vivent sous des tentes ou bénéficient d’une aide au logement.

L’espoir de la réconciliation

La reconstruction de Gaza est une des priorités du prochain gouvernement palestinien d’union nationale. Tous les hommes d’affaires de Gaza s’accordent pour dire que la réconciliation palestinienne les encourage à faire du business.

«Avant le blocus, les entrepreneurs avaient beaucoup d’argent, observe Ali Abu Shahla. Quelques-uns ont refait surface pour investir. D’autres ont gagné de l’argent de manière illégale. Mais on ne veut pas de ces hommes d’affaires qui font du business avec les tunnels. On a besoin d’individus “propres”. Dans le cadre de la réconciliation, le marché sera rouvert pour tous, et le nouveau gouvernement prendra soin de tous les investisseurs palestiniens.»

Avec l’ouverture permanente du point de passage de Rafah pour les passagers, à la frontière entre Gaza et l’Egypte, les hommes d’affaires se sont mis à rêver d’une libre circulation des marchandises. Espoir vite déçu car, en réalité, les Egyptiens ont maintenu certaines restrictions.

Les hommes entre 18 et 40 ans doivent obtenir au préalable un permis de sortie pour quitter Gaza et le manque d’organisation entre les autorités gazaouies et égyptiennes ont ralenti le fonctionnement du terminal. Résultat: le nombre de passagers à transiter par Rafah a diminué. Pour Ali Abu Shahla, une frontière ouverte est indispensable.

«Si l’Egypte ouvrait totalement sa frontière, beaucoup de Palestiniens qui investissent à l’étranger reviendraient à Gaza pour y faire du business.»

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