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Libertinage parisien: la chandelle par les deux bouts

Sleep Mask Eye Mask Blindfold Luxury Silk / MadEmoiselle Sugar via FlickrCC License by

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Bien avant l’affaire DSK, le milieu libertin était déjà en phase de bunkérisation. Pour continuer à s’échanger entre la poire et le fromage loin des regards publics, le tout-Paris débauché a toujours un coup d’avance sur les indiscrets… sans mauvais jeu de mot.

Le club libertin de Paris Les Chandelles a été fermé ce 25 janvier 2012 pour un mois à la suite d'une enquête de police ayant mis au jour la présence régulière de prostituées dans l'établissement. Jean-Laurent Cassely avait consacré un article au libertinage parisien en juillet 2011, dans le cadre de l'affaire DSK.

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En France plus qu’ailleurs, s’envoyer en l’air et en groupe est associé dans l’imaginaire collectif à une nébuleuse politico-artistico-people hédoniste sinon débauchée, qui se distingue par son goût du raffinement culturel autant que par sa désinhibition sexuelle…

Et au côté du célèbre Marquis de Sade (référence politique et littéraire incontournable en la matière), trônent dans le Wall of Fame des libertins nombre de notables de la littérature ou de la politique. Les parties fines, un loisir de riches? C’est ce lieu commun qu’illustrait avec son humour si ravageur Benoit Poelvoorde dans son précis de savoir-recevoir selon Monsieur Manatane.


Mr Manatane - La Partouze par sebleouf69

«Notre pays s’honore d’une tradition déjà longue en la matière», nous rappelle Monsieur Manatane.

Dans les années 1990, le coming out libertin de Thierry Ardisson a contribué à populariser Les Chandelles, club select de dandys friqués, de people et de belles plantes plus ou moins amateures (compter 250 euros le dîner pour deux)…

Plus personne en tout cas n’ignore que DSK allait parfois y prendre un verre. Car c’est le nom des Chandelles qui a circulé dans les médias peu après l’arrestation du directeur du FMI à New York.

Une révélation qu’on trouvait déjà en 2006 dans le désormais célèbre Sexus Politicus. Ce qui nous intéresse ici n’est pas tant la véracité de cette information, que le fait que ce club soit systématiquement associé à un libertinage de haute volée, un établissement filtrant soigneusement sa clientèle pour préserver un casting d’élite.

Les clubs parisiens, de l’élitisme clandestin au tourisme sexuel CSP+

Pour les journalistes soucieux d’informer le public de ce qui se passe «réellement» dans les caves parisiennes, l’affaire DSK est l’occasion d’une virée libertine avec notes de frais et (peut-être) animations fétichistes à la clé (voir par exemple ici, et ).

Voici comment un journaliste helvète de l’Hebdo décrivait il y a peu sa visite incognito dans le fameux club jet-set:

«“Après vous...” “Je n’en ferai rien...” “Comme il vous plaira...” Des manières de salon accompagnent les rapports intimes dans cette cave du Ier arrondissement. Nous sommes aux Chandelles, le club échangiste le plus huppé de Paris, entre-soi de la bourgeoisie butineuse…»

Sauf que depuis une dizaine d’années, les gros poissons ont commencé à déserter. La médiatisation massive du libertinage est passée par là. Il est en fait très rare de rencontrer un Parisien qui n’a jamais entendu parler des Chandelles.

Il n’y a «plus vraiment trace de quelqu’un de connu dans ces établissements», estime Marc Dannam. Lequel est bien placé pour le savoir. Outre la collection Osez… (Le Kama-Sutra, Le sexe écolo, L’amour au bureau, Faire l’amour à 2, 3, 4…), il rédige le guide de La Musardine du Paris Sexy, qui recense les clubs parisiens –légaux, précise-t-il– depuis plusieurs années.  

Pourquoi cette désaffection? Justement parce qu’à partir du moment où tout le monde en parle, l’élitisme des lieux en prend un coup.

Cette aura des clubs parisiens, qui remonte à la clandestinité des années 1980, a perduré jusqu’à faire partie d’une sorte de promo non explicite, «une absence de communication qui est de la communication, basée sur la rumeur», indique Marc Dannam, pour qui «on n’est pas tombé dans la consommation de masse, mais presque».

Pour toute une population financièrement aisée et friande d’aventures socio-culturelles alternatives, la sortie libertine s’est banalisée: «C’est devenu une soirée du samedi, où on peut regarder sans forcément participer…» Marc Dannam parle même de boîtes qui commencent à établir deux tarifs: l’un pour ceux qui participent, l’autre pour ceux qui regardent. Certains établissements testent aussi des formules découverte pour accueillir les jeunes couples hésitants.

Allô Partouze, le libertinage haut de gamme

Aujourd’hui, le milieu libertin est face aux contradictions engendrées par sa massification. Avec leurs lots de trophées people (Thierry Ardisson et Les Chandelles, Patrick Sébastien et Le 41 Chez Denise, qu’il évoque dans ses mémoires) pour attirer le chaland fortuné, les clubs parisiens n’ont pas désempli mais tomber sur un ministre ou un chanteur serait devenu plus rare.

Le tourisme sexuel encouragé par un discours médiatique voyeuriste (on ne compte plus les articles «J’ai testé les clubs parisiens» dans la presse féminine) aurait-il incité le tout-Paris à plus de méfiance? Si on ajoute à la banalisation de la fréquentation l’usage des portables avec appareil photo et les notes des RG, on comprend que les people aient commencé à se montrer plus prudents.

La bunkérisation est de mise depuis quelques années, et les lieux où pouvoir et sexe tissent des liens qu’on imagine volontiers obscurs se sont renouvelés…

Car, même aux Chandelles, on ne maîtrise ni le nombre des spectateurs, ni leur «qualité». Les plus mauvaises langues jugeant même que les célébrités qui aiment être aperçues en boîte concourrent plutôt en «troisième catégorie, genre télé-réalité»…

Plusieurs observateurs parlent de nouveaux lieux éphémères, d’amicales de libertins lassés des clubs et de leurs tarifs prohibitifs, évoquent aussi l’outil Internet, efficace par sa discrétion mais qui exige un tri fastidieux entre le bon grain et l’ivraie.

Sylvain est un jeune homme brillant et sociable. Le décrire comme un mondain ou un jet-setter serait réducteur, même s’il est un de ces oiseaux de nuit auxquels la capitale sait offrir un débouché pour leur entregent. Il a joué pendant des années le rôle d’intermédiaire entre certains people et le cercle, encore plus fermé, des soirées libertines privées.

Car le niveau supérieur du libertinage VIP, c’est la soirée en appartement organisée par un professionnel, une sorte d’Allô Partouze version haut de gamme.

Or il se trouve que Paris en compte quelques-uns. Sylvain décrit par exemple un «agoraphobe, ce qui est bizarre pour un mec qui organise des partouzes». Un type qui passait tout son temps dans les sex-shops de Pigalle, les tournages de films X, d’abord par inclination personnelle, puis dans le cadre de son job. «Même si ça n’est jamais directement payé», précise Sylvain. L’organisateur de partouze rend un service de mise en relation, à charge pour les invités de renvoyer l’ascenseur le moment venu.

Même si les choses semblent se tasser, et que la réaction en chaîne redoutée n’a pas eu lieu, le déballage en cours incite les gens concernés à jouer profil bas.

«Une sorte de système Elf: en fait tout se passe bien jusqu’à ce qu’il y ait un mec qui fasse péter la baraque.»

Pour éviter de faire sauter la république politico-people tous les quatre matins, les organisateurs ont leurs petits trucs, comme sélectionner soigneusement les participants… et inviter une personnalité à chaque soirée: «Les femmes se sentent alors protégées, savent qu’il n’y aura ni dérapage, ni indiscrétion après la soirée…»

La personne connue ayant plus à perdre qu’elles d’une publication de la liste des participants. Paradoxalement, la notoriété des protagonistes serait ainsi un gage de discrétion.

La Trilatérale des queutards n’existe pas…

Comme dans l’élégante saynète de Monsieur Manatane, il convient de bien réfléchir à son plan de table, et de roder le programme à l’avance:

«Il y a toujours deux ou trois pornstars. L’idée c’est que l’actrice pro vienne chauffer la fille la plus coincée.»

Pas de prostituées pour autant, plutôt des amateur(e)s éclairé(e)s:

«Les prostituées ne feraient que le minimum syndical. On voit souvent dans les clubs parisiens des filles blasées qui s’emmerdent dans un coin, des call girls…»

Sylvain raconte des soirées où collectionneurs d’art richissimes, artistes en vue et personnel politique s’en donnent à cœur joie: «Quand tu as les moyens et que tu fais partie de la bonne société parisienne, il faudrait être idiot pour ne pas en profiter». Et où trouvent-ils la place pour faire tout ça? Lire la suite

«Mais en plein Paris!» Les boîtes spécialisées n’y manquent certes pas, les installations privées non plus.

«Je suis un jour tombé sur un donjon SM de trois étages rue Saint-Denis, qui donnait chez le prothésiste dentaire du dessus. Il avait des cages, du matériel et même un plongeoir type bateau de pirates, duquel il poussait ses invités deux étages plus bas.»

Dépolitisé et expurgé de son contenu subversif soixante-huitard –«personne ne se prend la tête sur la philosophie sous-jacente»– le libertinage parisien est selon lui «le fait des enfants de la révolution sexuelle, pour qui c’est normal. Un truc que les gens font deux ou trois ans, passant ensuite à autre chose: le sexe fracasse physiquement, et puis les femmes, ça les saoûlent!»

Dîners parisiens, soirées secrètes, casting de stars, des ingrédients de bonne qualité pour faire monter une de ces innombrables théories du complot qu’on voit refleurir depuis l’affaire DSK.

Contre l’idée d’une coalition des dominants qui règlerait le sort de la France dans les caves de l’Ambassadeur, entre deux coups de fouet à clous et une coupe de champagne, Sylvain relativise l’effet de réseau du libertinage élitiste: «C’est un fantasme: il n’y a jamais eu de grande confrérie des queutards qui dirige le monde.»

Reste qu’avec les partouzes mondaines, on touche au cœur de cette zone grise qualifiée de off, ces bribes d’informations rarement vérifiables que s’échangent journalistes, politiques, artistes ou people parisiens sur le ton de la confidence badine quand ils se croisent en soirée, et quand ils veulent montrer qu’ils en savent toujours un peu plus que le commun des mortels. Lesquels mortels tombent des nues quand une actualité met en lumière ces pratiques.

Peut-on encore, après l’Affaire, fabriquer pour l’opinion ce portrait du politique en Français moyen, pratiquant le missionnaire 2,4 fois par semaine dans le strict cadre du lit conjugal?

Sylvain prend la défense des libertins quand on aborde cette question de la scénarisation d’un mensonge médiatique destiné au grand public:

«Oui ben tu voudrais quoi, qu’ils viennent poser dans Paris Match avec trois putes tenues en laisse?»

Sans excuser les dérives (l’usage de la contrainte est une aberration pour tout véritable libertin, même et surtout dans le milieu BDSM), Sylvain pense que la réprobation morale a encore son rôle à jouer dans les scandales politico-sexuels: «Un classique, quand tu n’arrives pas à coincer quelqu’un de brillant, il reste toujours la possibilité de le coincer sur sa moralité.»

Il serait malhonnête de laisser entendre que la France libertine a peur… En fait, de l’avis des connaisseurs, les libertins se fichent comme de leur première soirée trioliste des retombées médiatiques d’une affaire dont le protagoniste est un homme politique qu’ils n’ont jamais vraiment considéré comme un des leurs.

Sur le blog Echos libertins, l’auteur remet l’ex-directeur du FMI et le président du conseil italien à leur place, refusant de se laisser piéger par l’amalgame dévastateur:

«… dans ces "affaires" (et si les faits sont avérés), il est question de tout sauf du plaisir et du libre-choix de ces dames. Comment prétendre à la liberté de chacun si l'on refuse la liberté de chacune?

Sexe et politique… Ils sont pourtant nombreux les exemples de grands "consommateurs de femmes" (le terme a été utilisé à propos de DSK) non-libertins. Et ces exemples nous appellent à réfléchir à la liberté sexuelle quand elle est le monopole de ces messieurs…»

Si danger il y a pour le milieu libertin, celui-ci viendra plutôt du retour de l’ordre moral dans le discours électoral.

Dans son numéro de mai dernier, juste avant que n’éclate le scandale du Sofitel de New York, ldées Libertines, «magazine culturel des libertins», titrait sur Le libertinage face à l’extrême droite [site avec des photos explicites!] Ressortant quelques discours du parti de Marine Le Pen, l’article mettait en avant le caractère immuablement puritain et l’attachement catholique traditionnaliste d’un FN qui pourtant joue le virage moderniste en façade.

Le magazine en donne pour illustration la réaction du Front national de l’Eure lors de l’ouverture, il y a deux ans, d’un club échangiste dans ce qui semblait être jusque-là une bourgade paisible peuplée d’honnêtes gens… Sur le blog des frontistes de l’Eure, on lisait ainsi en septembre 2009:

«Nous vivons hélas une époque où la notion de liberté a été confondue volontairement avec "libertaire", "libertin" et "libéral", et où Mai 68 a joué un rôle non négligeable dans son travail de sape. (…) A gauche, la critique du libertinage et l'argumentation des thèses conservatrices se font davantage sur le terrain intellectuel que politique. Certains y avancent une association pour le moins osée entre libertinage et libéralisme économique, y voient une marchandisation des corps, renvoient dos-à-dos échangisme et libre-échange.»

Peut-être le magazine fait-il référence au discrédit des libéraux-libertaires du Jouir sans entraves, accusés de tous les maux par les relecteurs contemporains de 68? Ou aux philosophes qui voient dans le marquis de Sade le véritable inspirateur du libéralisme contemporain (1)?

L’affaire DSK donne certes un certain crédit à la thèse du libertinage comme manifestation culturelle et sociétale du libéralisme, avec Sade comme figure majeure d’un capitalisme pulsionnel, «libidinal», débridé, même si l’amalgame reste osé.

Et avec un réflexologue plantaire villepiniste en garde à vue, le moins qu’on puisse dire c’est que les jeux ne sont pas faits. Et que plus que le libertinage, c’est la tartufferie qui reste l’apanage de nos élites.

Jean-Laurent Cassely

(1) par exemple La cité perverse: Libéralisme et pornographie, du philosophe Dany-Robert Dufour. Retourner à l’article. 

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