Culture

La bande passante ne se trouve pas sous les sabots d'un cheval

Farhad Manjoo, mis à jour le 24.04.2009 à 15 h 14

Le concept de «user-generated content» a peut-être révolutionné Internet, mais des sites comme YouTube étouffent sous les coûts de fonctionnement.

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C'est une évidence: notre génération traite les journaux comme un reliquat du passé. Dans les villes les plus connectées, la compétition avec le Web les a vraiment mis mal en point. Mais ce que vous ignorez sûrement, c'est qu'un des sites les plus importants et les plus renommés de ces «nouveaux média» dépense des sommes ahurissantes à un rythme si effréné qu'on se dirait presque qu'investir dans la presse papier est finalement une décision plus sage. Son nom: YouTube. Selon un récent rapport des analystes financiers de la société Crédit Suisse, avec son site de partage vidéo Google perdra cette année 470 millions de dollars. Autrement dit, le Boston Globe, qui est bien parti pour perdre, lui, 85 millions de dollars en 2009, est cinq fois plus rentable ou plutôt, cinq fois moins non-rentable que YouTube. Tout ça pour que vous puissiez regarder à tout moment une espèce d'énergumène qui parle juste après avoir pris de l'hélium.

Les soucis de YouTube sont, et c'est plutôt surprenant, les mêmes auxquels sont confrontés les journaux. Tout comme votre quotidien régional, YouTube aussi lutte pour essayer de vendre assez d'espace publicitaire afin de couvrir les coûts faramineux d'hébergement et de diffusion de son contenu. Alors que les journaux doivent payer pour publier et livrer des arbres morts, ce qui coûte de l'argent à YouTube c'est une connexion Internet avec un débit qu'on ose à peine imaginer, capable de vous donner accès à toutes les vidéos ; vous et les millions d'autres utilisateurs qui réclament le dernier mash-up du Dramatic Chipmunk. Google ne révèle ni les pertes ni les bénéfices de YouTube lorsque la société communique sur ses gains, et, bien entendu, il est possible que les estimations du Crédit Suisse ne soient pas tout-à-fait exactes. Mais si jamais les analystes sont un tant soit peu près de la vérité, YouTube, que Google a racheté en 2006, est vraiment dans le pétrin. Comme l'a récemment fait remarquer Benjamin Wayne, le PDG de Fliqz, une société concurrente de streaming vidéo, dans un article du Silicon Alley Insider, il n'est pas possible même pour Google de continuer à faire vivre une société qui perd un demi-milliard de dollars chaque année.

Mais les difficultés de YouTube ne sont que les symptômes du mal auxquelles sont confrontées beaucoup de startups sur le Web: le «user-generated content» s'avère à terme être un véritable fardeau, économiquement parlant. Il y a deux ans, Time «vous» désignait comme la personnalité de l'année pour avoir apporté votre pierre à la révolution du Web 2.0, expliquant qu'en rassemblant et en faisant circuler les créations de millions d'individus, le Web était en train de bouleverser complètement la façon dont les gens découvrent le monde autour d'eux et ce qu'il s'y passe. Cela ne fait aucun doute. Chacun d'entre vous a vécu l'investiture présidentielle à travers des millions d'images prises par des gens parfaitement ordinaires, et la plupart des choses que vous apprenez de nos jours sont issues d'articles écrits par les hordes d'anonymes qui alimentent Wikipedia. Pourtant, même s'ils ont révolutionné notre mode de vie, ces sites qui rassemblent et partagent du contenu produit par nous tous n'ont pas fait des bénéfices considérables, donnant tort aux prédictions de nombreux tech-évangélistes. D'ailleurs, la plupart n'a pas fait de bénéfices du tout.

Il y a une raison simple à tout cela: les annonceurs n'ont pas tellement envie de payer pour soutenir les vidéos et les photos maison. En conséquence de quoi, la conjoncture économique de ces sites est encore plus précaire que celle de l'industrie de la presse. Cette dernière voit au moins une relation proportionnelle entre tirages et revenus: si un journal publie de supers articles, il attirera plus de lecteurs, et donc, plus d'annonceurs. Chez YouTube ce lien de cause à effet peut s'inverser: les vidéos les plus vues ?et donc celles qui coûtent le plus cher à YouTube ?ont ce je-ne-sais-quoi d'ordurier qui est loin de faire l'unanimité auprès des annonceurs. Il suffit de regarder les gros cartons du site ces derniers jours: un extrait pris sur Fox News de l'émission de Glenn Beck où l'on voit un invité s'évanouir ; une séquence récupérée elle aussi à partir d'une émission télé d'un entraîneur de foot brésilien qui frappe un arbitre ; une vidéo filmée avec un téléphone portable où Britney Spears se trompe en criant le nom de la ville dans laquelle elle donne son concert; et un pelotage de sein express dans le public d'un Masters de golf. Vous payeriez pour que votre logo apparaisse sous l'une de ces vidéos ?

Probablement pas. YouTube réussit à vendre de l'espace pub sur moins de 10% de ses vidéos. Le Crédit Suisse estime que 375 millions de gens visionneront environ 75 milliards de vidéos YouTube cette année. Pour prendre en charge toutes ces connexions, Google doit payer pour un débit capable de faire circuler des données à 30 millions de megabits par seconde ? à peu près 6 millions de fois plus rapide que la connexion Internet que vous avez à la maison. Toute cette bande-passante lui coûte 360 millions de dollars par an, selon les estimations. Et puis il y a le coût des vidéos elles-mêmes: même si la majorité du contenu du site est uploadée grâcieusement par les utilisateurs, le Crédit Suisse affirme que YouTube dépense environ 250 millions de dollars chaque année en achetant des licences lui permettant de diffuser des vidéos produites par des professionnels. Ajoutons cela aux frais mentionnés plus haut, et les frais annuels de fonctionnement de YouTube dépassent les 700 millions de dollars. Sur ce chiffre, seulement une petite partie est remboursée par la pub ?240 millions en 2009, selon le rapport de Crédit Suisse.

Mais YouTube n'est pas tout seul chez les Pauvres 2.0. En 2005, Yahoo a lancé Flickr, un site de partage de photos, et bien que celui-ci soit à peine rentable, il n'a certainement pas atteint les objectifs que s'est fixé Yahoo. (Qui, tout comme Google, ne divulgue pas non plus les revenus de ses sites). Facebook est encore un meilleur exemple: afin de stocker et rendre accessibles les photos, les vidéos et tout le bazar que vous mettez sur votre page, sa facture mensuelle est plus que salée. L'année dernière, TechCrunch annonçait que Facebook dépensait 1 million de dollars par mois en électricité, 500,000 dollars par mois en bande-passante, et 2 millions de dollars par semaine pour renouveller leur parc de serveurs et ainsi continuer à satisfaire les besoins insatiables d'uploads de photos de ses membres. (Presque 1 milliard de photos sont postées chaque mois). Mais si Facebook stocke vos souvenirs, il ne reçoit pas grand chose en retour. Les tarifs des pubs sur le réseau social sont terriblement bas, la société ne fait aucun bénéfice, et on ne sait toujours pas comment elle compte rembourser les investissements qui ont fait grimper sa valeur à 15 milliards de dollars.

Malgré tout l'engouement autour de ces médias citoyens, ce qui semble le mieux marcher online est ce qui a toujours marché offline ?le contenu produit par des professionnels. Mon collègue Jack Shafer a récemment fait la liste des services en ligne pour lesquels les gens sont prêts à payer. On retrouve entre autre iTunes pour la musique, MLB.TV pour le sport, les critiques de Consumer Reports, et des articles du Wall Street Journal ? rien qui sorte du téléphone portable d'un type. Regardez plutôt Hulu, ce site qui diffuse des séries et des films. Il a largement moins de visiteurs que YouTube (et du coup, dépensent moins pour leur bande-passante), mais parce que les annonceurs sont prêts à payer beaucoup plus cher pour apparaître sur leurs vidéos, il est sur le point de rattraper YouTube en terme de revenus, tout en gardant des frais de fonctionnement beaucoup moins élevés.

Bien sûr, YouTube a tenté de s'accorder sur le modèle Hulu, avec des vidéos autres que celles postées par les utilisateurs. Des contrats de licence ont été signés avec quelques studios d'Hollywood et des maisons de disques dans l'espoir d'attirer un public différent ? et des annonceurs ? comme celui qui va sur Hulu parce qu'il cherche des programmes d'une certaine qualité. Mais comme le signale Benjamin Wayne, ces contrats ne sont pas la panacée aux maux de YouTube; même si la société commence à faire des bénéfices convenables grâce, mettons, à la diffusion de vieux films, cela ne fera pas baisser les coûts d'une infrastructure aussi énorme, qui héberge les vidéos faites maison du monde entier. On peut imaginer que d'ici quelques années, les ingénieurs de chez Google auront trouvé une solution pour réduire drastiquement les dépenses engendrées par un tel service. (Ils sont capables de choses extraordinaires). Mais c'est plutôt mal barré. Comme l'affirme Wayne, nous pouvons nous préparer à ce que YouTube tel qu'on le connaît aujourd'hui soit condamné. Le site devra peut-être instaurer des limitations pour maîtriser sa bande-passante, ou bien lancer un système d'abonnement pour des comptes « pros » (comme l'ont déjà fait d'autres sites de partage vidéo). Alors ce sera la fin de cet âge d'or de la vidéo gratuite pour tous.

Ce serait bien malheureux. Time n'avait pas tort: YouTube et tous ces autres sites de contenu généré par les utilisateurs ont vraiment changé le monde. Dommage que personne n'ait trouvé un moyen de payer pour ça.

Farhad Manjoo

Traduit par Nora Bouazzouni.

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