Culture

Comment réussir son documentaire engagé?

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 03.07.2011 à 9 h 09

Eau, plastique, finances, gaz… Les documentaires de dénonciation s’emparent de tous les sujets et utilisent souvent les mêmes techniques pour indigner les spectateurs.

Scène du film «Inside Job»

Scène du film «Inside Job»

Que ce soit à cause de l’incongrue Palme d’Or décernée à Michael Moore en 2004, pour Fahrenheit 9/11, du succès de Une vérité qui dérange (et le tout aussi incongru prix Nobel de la Paix à Al Gore) ou de l’indignation, qui semble être dans l’air du temps, les documentaires rebelles, contestataires et irrévérencieux sont à la mode.

Ils envahissent les écrans depuis quelques années et les plus chanceux d’entre eux, comme Sicko, Food, Inc ou The Cove, s’invitent même aux Oscars. Inside Job, Gasland (les deux présents aux Oscars 2011), Water makes Money ou Plastic Planet, sont des exemples récents du genre le plus tendance du moment.

Au-delà de la justesse de leur combat, de la nuance de leur propos, de leur intérêt cinématographique et de la clarté de leurs positions (qui varient beaucoup), tous semblent utiliser les mêmes techniques et procédés narratifs. Comme les grosses industries qu’ils dénoncent, ces quatre documentaires (représentatifs d’une méthode plus large) appliquent des pratiques conventionnelles et bien rodées pour transmettre leur message et scandaliser à souhait le spectateur. Petit manuel du parfait documentaire engagé.

Le narrateur

Une figure inévitable pour bien insister sur la dimension moralisatrice, pédagogique et évidente des propos défendus par le documentaire.

On pourrait penser qu’un documentaire, dans son aspiration idéale de documenter, ne devrait pas avoir besoin d’un narrateur. Au contraire, aujourd’hui, les documentaires les plus virulents utilisent cette figure comme s’il s’agissait d’un conte pour enfant, où la voix et/ou le texte explique de manière redondante ce que l’on voit déjà à l’écran.

La voix-off sert alors à donner le sens voulu aux images. L’exemple-type est La stratégie du choc, de Naomi Klein, qui débute par «cette histoire commence le 1er juin 1951…».

Un narrateur omniscient que l’on retrouve dans le premier plan (venant du ciel) de Plastic Planet.

Une variante? Le narrateur «de proximité», comme dans Gasland où Josh Fox commence son histoire en se présentant comme s’il s’agissait d’un journal intime. Ou bien le «narrateur star» comme Matt Damon dans Inside Job ou Leonardo DiCaprio dans The 11th Hour.

Des images chocs

Ou plutôt le choc des images. Une technique de montage, assez similaire au fameux Effet Koulechov, qui consiste à opposer de belles images sentimentales et poétiques à la triste et sale réalité.

Concrètement, cela donne des dissertations philosophiques près de la rivière suivies d’eau du robinet pleine de gaz qui explose quand on approche un briquet (Gasland), des promenades sur les berges ensoleillées de la Seine puis des plages bretonnes pleines d’algues vertes (Water makes money) ou (plus subtil) l’image du désert où a été filmé Laurence d’Arabie envahi par les sacs plastiques ou l’«Ile de la Nature», au Japon, devenue un vrai dépotoir (Plastic Planet).

Un bouc émissaire

Pas de bon documentaire engagé sans bouc émissaire. De préférence un ou plusieurs représentants de ce que l’on appelle «une grosse industrie» ou «les grands groupes».

Morgan Stanley, Veolia, Goldman Sachs, General Electrics ou Halliburton font très bien l’affaire, dans les cas qui nous occupent.

Il suffit d’oublier un peu les banques de détail qui ont donné les prêts, les particuliers qui exigeaient un taux à 5%, les consommateurs incapables de vivre sans gaz ou sans plastique ou la croissance avant la crise, et le tour est joué.

Le cas particulier

Indispensable pour une bonne identification du spectateur, ce qui permet d’incarner de manière claire les propos abstraits que l’on veut dénoncer.

L’effet est encore plus fort si le narrateur introduit quelques images familiales et un petit historique personnel (que tout le monde peut s’approprier) et multiplie les exemples concrets, comme dans Gasland.

Même quand le sujet reste abstrait, il y a des solutions. La première consiste à interviewer Joanna Xu, ancienne ouvrière chinoise, au chômage depuis le début de la crise (sous-entendu, à cause du début de la crise), comme dans Inside Job. La seconde, à mettre en scène des conséquences négatives comme la famille qui expose tous ses objets en plastique devant chez elle dans Plastic Planet

C’est d’ailleurs ce qui manque cruellement à Water makes money où les exemples concrets (factures spectaculaires de particuliers, images de canalisation ou d’équipements en très mauvais état) sont remplacés par des interviews de maires et des digressions conceptuelles et argumentatives qui désincarnent le propos.

Des chiffres incroyables

Rien ne vaut, dans un bon documentaire, une donnée statistique presque incroyable ou un schéma ahurissant. L’effet est garanti: la simplicité des chiffres et de l’argument allie l’efficace et le spectaculaire. Quitte à simplifier quelque peu le débat.

A ce petit jeu-là, c’est Inside Job qui remporte la palme: 150 milliards de dollars payés par les contribuables pour sauver AIG, un plan de sauvetage de 700 milliards ou des indemnités de 151 millions de dollars pour le PDG de Merrill Lynch sont quelques-uns des nombreux chiffres abondamment mis en avant dans le documentaire.

Une technique similaire à celle de Gasland ou Plastic Planet qui énumérèrent les composants chimiques que l’on retrouve dans l’eau ou dans le plastique. «On a produit assez de plastique pour pouvoir recouvrir la Terre six fois» (Plastic Planet) ou il y a eu une «augmentation de l’eau de 103% pour les Parisiens les 10 dernières années» (Water makes money) marchent aussi très bien.

Les experts

Essentiels pour légitimer le propos du narrateur, ils forment un groupe aussi indispensable qu’improbable. Et, surtout, qui légitime les experts?

On peut les diviser grossièrement en deux sous-catégories: les visionnaires, qui avaient anticipé le désastre, et les «traitres», qui en parlent malgré leur ancienne responsabilité. Raghuram G. Rajan, Nouriel Roubini, Allan Sloan (Inside Job), Fred vom Saal (Plastic Planet) ou Patrick du Fau de Lamothe (Water makes Money) font partie du premier groupe.

Jean-Luc Touly, ancien cadre de Veolia (Water makes Money) ou Weston Wilson, salarié de l’Agence pour la protection de l’environnement américaine (Gasland) sont dans le second. Certains, comme Theo Colborn, qui apparaît dans Gasland et Plastic Planet, sont même devenus des spécialistes du genre.

Le conflit d’intérêts

Un conflit d’intérêts dans un documentaire engagé, c’est comme le petit copain dans une comédie romantique: ça sert à bien exaspérer le public.

Savoir, par exemple, que Dick Cheney était PDG d’Halliburton avant de devenir vice-président des Etats-Unis et mettre en place l’Energy Task Force (Gasland), que Henry Paulson, ex-PDG de Goldman Sachs, a justement dû gérer la crise provoquée, entre autres, par son ancienne banque (Inside Job) ou qu’André Santini, président du Sédif, dirige en même temps l’Agence de l’eau Seine-Normandie (Water makes Money), est le meilleur moyen d’énerver le spectateur.

Simplicité visuelle

On est loin des mises en abyme de Faites le mur!, des jeux formels de Clouzot filmant Picasso ou de la beauté poétique d’un Terence Davies retraçant l’histoire de Liverpool.

Le documentaire engagé est surtout friand de plans fixes, pour les interviews, et de plans aériens (d’usines, gros immeubles, paysages…), qui transmettent bien l’idée que l’on se trouve englouti par une société qui nous dépasse. Point (presque) final.

«Les choses sont très compliquées»

LA phrase qui agace le spectateur. Répétée dans Inside Job par David McCormick, sous-secrétaire du Trésor américain, dans Gasland par John Hanger, du DEP (Département de protection de l’environnement) de Pennsylvanie, et dans Water makes Money par le maire de Brunswick.

Effet immédiat qui alimente la théorie du complot (déjà bien nourrie par le bouc émissaire et le conflit d’intérêts) en contribuant au sentiment que les «élites» ou «les grands groupes» cachent quelque chose au public et le prennent pour des cons. Figure obligatoire dans le programme imposé du documentaire de dénonciation.

Avec ça, il est presque certain qu’un spectateur moyen et apathique sortira du cinéma transformé en militant énervé ou en révolutionnaire acharné. Si le réalisateur peut rajouter une dimension pédagogique (idéalement un cours sur les subtilités du système judiciaire américain) et des images d’archives ou de lettres (surlignées en jaune) où les dirigeants et/ou les experts se contredisent, c’est encore mieux.

Mixer le tout avec des plans de refus d’interview (volés, si possible, grâce à une caméra qui reste allumée) et des réponses hésitantes et pleines de bégaiements des responsables (à croire que les militants et les experts de l’autre camp ne bafouillent jamais) et l’affaire est dans le sac. Direction Sundance, la Croisette, voir même les Oscars.

 Aurélien Le Genissel

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Aurélien Le Genissel
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