Monde

Les routes russes de la colère

Julia Ioffe, mis à jour le 10.07.2011 à 9 h 24

L’élite moscovite a décidé qu’elle n’avait pas besoin de respecter le code de la route. Elle abuse de privilèges et provoque de nombreux accidents de la route.

Police Car Passes, Roland via Flickr Licence CC by

Police Car Passes, Roland via Flickr Licence CC by

C'ÉTAIT UN DIMANCHE après-midi chaud et ensoleillé. Lena Miro (Elena Mironenko, la romancière populaire) rentrait chez elle en voiture, satisfaite et repue après une exposition Goya et une assiette de chou farci dans un café chic de Moscou.

«C’est alors qu’une horrible vieille femme avec un gros cabas à roulettes, sortie de nulle part, s’est jetée sous mes roues», a-t-elle écrit sur son blog. «J’ai failli la renverser comme une quille de bowling.» Lena Miro a d’abord été très secouée, puis elle s’est rassurée:

«Je me suis dit: c’est vrai, j’aurais pu l’écraser cette pourriture (j’aurais finalement rendu service à l’humanité), mais c’est un peu débile de me prendre la tête pour cette vieille conne).»

Ensuite elle a pensé: et puis merde! Qu’est-ce qu’ils foutent là ces gens, dans sa ville? Pourquoi ne pas mettre en place un péage à l’entrée de Moscou –disons 200 dollars? «Nous ne verrions plus que des canons, au volant de belles voitures, plus de bouseux des fermes collectives avec leurs poubelles qui pétaradent, plus d’employés de bureau dans leurs Passat miteuses», s’est-elle prise à rêver.

«Qu’ils prennent le métro, ces gratte-papier, pour rentrer dans leurs taudis, ou mieux, pour aller bien plus loin, pourquoi pas dans la Kolyma?» (Le site du plus reculé et du plus illustre goulag de l’ère soviétique). «Envoyons-les chercher de l’or, au moins ils serviront à quelque chose.»

Un gyrophare pour être prioritaire

D’excellentes idées, certes, pour une ville paralysée par les embouteillages. Lena Miro, membre du parti United Russia, n’est pas la seule célébrité à dire tout haut ce que le parti pense tout bas.

Alors que son comportement sur les routes suscitait de plus en plus d’indignation au sein de la population, le réalisateur russe Nikita Mikhalkov, primé aux Oscars, avait ressorti une vieille formule prérévolutionnaire: «Le paysan cultivait sa colère contre son maître, encore et encore, mais le maître n’en savait rien.»

Le mois dernier, quand il a finalement été privé de sa migalka –ce gyrophare bleu réservé aux personnalités et qui, quand il est en marche, permet d’enfreindre le code de la route– il en a fait tout un pataquès. Pas étonnant, vu qu’avec cette lumière bleue, un conducteur peut dépasser comme une ambulance et les autres doivent se pousser. (Certains ne prennent même pas la peine d’utiliser cet avertisseur.)

Alors qu’ont lieu d’étranges combats de bouledogues sous le tapis, la migalka, et tout ce qu’elle représente, est devenue un point névralgique de la campagne. La population –le «bydlo», les prolos, comme les élites et le peuple lui-même appellent ceux qui ne font pas partie des élites– est remontée contre ces privilèges, alors l’Etat sacrifie certains de ses pions pour montrer qu’il s’intéresse à ce que ressent le peuple. Ce qui, bien sûr, n’est pas vrai.

Réservé aux personnalités «importantes»

En principe, et c’est ce que dit la loi, les migalki sont réservées aux personnalités les plus importantes, celles qui sont attendues dans des réunions cruciales, pouvant influer sur l’avenir de la Russie.

Barack Obama a un hélicoptère pour éviter les feux et les bouchons, Dmitry Medvedev a un gyrophare bleu. Le Premier ministre Vladimir Poutine? Il en a un aussi. Tout comme le ministre des Finances et celui de la Défense, ainsi que d’autres membres du gouvernement. Et le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe.

Mais la définition d’«important» s’est emballée et 970 personnes ont obtenu une migalka. Officiellement. En fait ces «sirènes spéciales» sont quasiment deux fois plus sur les routes. Qui les détient? Certains conseillers du président et d’importants hommes d’affaires avec de bonnes relations. Qui d’autre?

Le directeur adjoint de l’Agence fédérale des douanes, qui a récemment utilisé sa sirène un matin de week-end parce qu’il était pressé d’arriver chez le teinturier. Ou encore le réalisateur Nikita Mikhalkov, apparemment parce qu’il présidait le Conseil de la société civile du ministère de la Défense. (A un journaliste qui l’avait appelé pour lui demander pourquoi un réalisateur avait besoin d’un gyrophare, il avait répondu, dans une tirade des plus explicites et des plus rustres, que cela reflétait clairement son rôle de lumière pour la scène artistique russe.)

Plus étrange encore: cette femme qui a appelé une station de radio de Moscou en janvier pour se plaindre que personne ne faisait attention à sa migalka figure aussi parmi les détenteurs du gyrophare:

L’animateur radio: «Tatyana, dites-nous, où travaillez-vous?»

Tatyana: «Je ne travaille pas

L’animateur: «Alors, comment avez-vous obtenu une sirène spéciale

Tatyana: «C’est ma voiture, j’ai une sirène spéciale dessus et je veux juste dire que ces gens qui demandent à être bien traités...»

L’animateur: «Tatyana, Tatyana, une seconde. Pourquoi avez-vous cette sirène?»

Tatyana: «Pourquoi est-ce que je vous dirais où je l’ai obtenue!»

Les prolos se défendent

Les prolos, selon elle, ne se comportent pas correctement. Ils ne respectent pas la loi, alors que celle-ci fait clairement la différence entre eux et les gens comme Tatyana qui ont des chauffeurs et des voitures avec une migalka, des gens qui vivent dans des résidences sécurisées où la seule loi valable est celle qui les sépare des prolos de l’extérieur.

Les prolos ont commencé à se défendre avec les caméras de leurs téléphones portables. C’est ainsi que nous avons appris pour le directeur adjoint des douanes et son teinturier. C’est aussi comme cela que nous avons appris que le chauffeur de Sergei Shoigu, le ministre des Situations d’urgence, avait demandé par mégaphone à un autre conducteur qui ne voulait pas lui laisser le passage s’il avait envie de se «prendre une balle dans la tête, crétin».

Etant donnée l’importance symbolique des voitures –c’est un objet de premier plan dans une société obsédée par le statut et l’envie de donner l’impression d’un statut plus élevé– ce sujet a souvent prouvé qu’il était l’un des seuls capables de galvaniser et de mobiliser les Russes, connus pour ne pas s’intéresser outre-mesure à la politique. Les protestations les plus importantes que la Russie a connues durant la dernière décennie ont quasi toutes porté, devinez... sur des histoires de voitures.

C’est pourquoi le mouvement des Seaux bleus –des personnes armées de caméras de téléphones portables qui répertorient les abus sur un blog et se baladent avec des sceaux bleus rappelant les migalkis accrochés sur le toit de leur voiture- est devenu un véritable problème pour le Kremlin ces deux dernières années. Ceux à qui j’ai parlé à Moscou ont légitimement l’impression que les choses sont allées trop loin et qu’il faut faire quelque chose.

Le recours à la législation

Mais nous sommes en Russie. L’objectif n’est donc pas de changer le statut quo –les doux privilèges extrajudiciaires de l’élite– mais de changer la façon dont ce statut quo est perçu. Ces derniers temps, de nombreux législateurs ont tenté, en vain, de s’attaquer au problème des migalki et plus généralement du non-respect des règles de conduite par les personnalités. La première fois, c’était en avril 2010 (sans résultat), puis en février (sans résultat) et encore en mai (sans résultat). Mais sinon, peu de choses ont changées.

Un mois seulement après la deuxième tentative d’action législative, quelqu’un a posté une vidéo, prise par un téléphone portable, de trois ambulances, gyrophares en marche, laissant passer un cortège de personnalités sur la perspective Kutuzovsky, une grande artère qui relie le Kremlin aux banlieues de la ville habitées par les élites.

Les seules vraies avancées ont été les sanctions infligées à Lena Miro, qui a été exclue du parti, et à Nikita Mikhalkov. Après la perte de sa migalka et toutes ses jérémiades, une caméra de l’équipe des Sceaux bleus l’a surpris en train d’accélérer et de contourner un ralentissement sur la Ceinture des jardins, dans le centre de Moscou –sans la sirène.

Il a d’abord dit qu’il était en retard pour un enregistrement et a expliqué que les «voyous» et les «connards avec des caméras» qui l’attendaient ne pourraient peut-être pas comprendre. Ensuite il est revenu sur ses dires et a prétendu que ce n’était pas sa voiture et qu’il n’avait jamais traité personne de voyou.

Les VIP russes provoquent de plus en plus d'accidents

En Russie, rares sont les jours où l’on n’entend pas parler d’un accident impliquant une «voiture de VIP». Quand j’ai commencé à écrire cet article, la radio rapportait une nouvelle affaire: tôt le matin du vendredi 10 juin, à Rostov-sur-le-Don, Dmitry Ostrovenko, député United Russia à la Douma de Moscou, a foncé dans plusieurs voitures à l’arrêt avec sa Porsche Cayenne.

L’une des voitures heurtées, une minuscule Zhiguli, a été traînée sur 60 mètres. Son conducteur de 23 ans (décédé sur place) a dû être extrait du châssis défoncé de la voiture. «Ostrovenko était bourré, il pouvait à peine tenir debout et il a immédiatement essayé d’acheter les flics», a raconté un témoin sur son blog. La foule a failli mettre le député en pièces.

Cette réaction n’est pas surprenante –encore une fois la situation n’est pas nouvelle. Dans la Russie des années 1920, les voitures étaient rares et synonymes de prestige. Alors qu’avant la Révolution, seuls les riches pouvaient s’offrir véhicule et chauffeur, sous la dictature du prolétariat seuls les fonctionnaires du parti avaient droit à ce luxe si peu en phase avec l’esprit de la loi.

Mais la Russie était alors toujours un pays rural, agraire, et les paysans n’appréciaient guère que les moteurs vrombissants des élites remuent la poussière et effraient les bêtes. D’autant que les voitures passaient dans les champs et écrasaient leurs récoltes. Alors les gens se défendaient. Ils jetaient des pierres sur les véhicules; ils tendaient des fils à travers les routes pour provoquer des accidents. Un villageois en colère avait même provoqué la mort d’un conducteur en envoyant un hibou sur son pare-brise.

Et pourtant les fonctionnaires et les célébrités suffisamment privilégiés pour avoir une voiture ont continué à rouler n’importe comment et à revendiquer une immunité.

Dans son livre Cars for Comrades, l’historien Lewis Siegelbaum raconte qu’un jour chaud de l’été 1929, Lilya Brik conduisait à Moscou la voiture que lui avait offerte son amant, le poète Vladimir Mayakovsky, quand une jeune fille est apparue sur la route pile en face d’elle –une expérience que Lena Miro allait vivre à son tour 82 ans plus tard. «Elle se figea, comme enracinée dans le sol, puis se mit à courir dans tous les sens, comme une poule», a raconté plus tard Lilya Brik. «J’avais pourtant à peine heurté son pied.» Elle fut jugée... et disculpée.

Par Julia Ioffe

Julia Ioffe est la correspondante de Foreign Policy à Moscou.

Traduit par Aurélie Blondel

Julia Ioffe
Julia Ioffe (8 articles)
Journaliste russo-américaine
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