Life

Taxer les sodas pour en limiter la consommation

William Saletan, mis à jour le 26.08.2011 à 14 h 55

La taxe sur les sodas annoncée le 25 août 2011 par le gouvernement français est débattue depuis des années aux Etats-Unis. Le pour et le contre.

empty crushed soda cans/ joelogon via Flickr CC License By

empty crushed soda cans/ joelogon via Flickr CC License By

François Fillon a annoncé mercredi 25 août 2011 l'entrée en vigueur à partir du premier janvier 2012 au nom de la lutte contre l'obésité d'une taxe sur les sodas qui devrait rapporter 120 millions d'euros à l'Etat. Cette  idée n'est pas nouvelle et est débattue aux Etats-Unis depuis plusieurs années. Nous republions cet article de 2009 qui opposait les arguments des partisans et des adversaires de cette taxe soda.

***

La «police de l'alimentation» vient de se lancer dans une nouvelle croisade: la taxe soda. Thomas Frieden, responsable des services de santé de la ville de New York, mène la charge. Après avoir traqué les acides gras trans dans les restaurants de la ville et les avoir contraints à afficher la teneur calorique de leurs plats, il avait aussi exhorté l'industrie agroalimentaire à réduire de façon drastique la quantité de sel de ses produits.

Le voilà maintenant en guerre contre les sodas. Plaidant sa cause dans le New England Journal of Medicine avec Kelly Brownell, directeur du centre Rudd sur la sécurité alimentaire et l'obésité (université de Yale), Frieden propose d'instaurer un droit d'accise d'un cent [de dollar] par once [environ 3 centilitres] sur les «boissons sucrées». Ce qui représenterait près de 50 cents par bouteille de 1,5 litre. Pourquoi autant? Parce que, contrairement à la dérisoire gabelle prélevée jusqu'à présent sur les produits de la mal-bouffe, cette taxe doit faire mal. Sa raison d'être est de décourager la consommation de soda, car le soda, comme la cigarette, nuit à la santé.

Convaincre les Américains de légiférer sur les boissons sucrées comme sur le tabac ne va pas être facile. Le soda n'est-il pas nourrissant, donc bienfaisant? Et puis, n'est-ce pas à chacun de choisir? Manier la taxe pour contrôler les habitudes alimentaires du peuple, n'est-ce pas empiéter sur les libertés individuelles?

Une démonstration méthodique

Frieden et Brownell rejettent méthodiquement ces objections. Dépassant amplement le cadre de la science, ils déroulent dans leur article un véritable plan d'attaque politique contre la mal-bouffe.

Étape n°1: nous convaincre que le soda n'est pas un aliment. Vous croyez la chose impossible? Et pourtant: Frieden l'a déjà fait avec les acides gras trans. Dans leur argumentaire, lui et Brownell ôtent aux sodas leur caractère intouchable sous prétexte que «la nourriture [serait] indispensable à la vie». Car, observent-ils crûment, «les boissons sucrées ne sont pas nécessaires à la survie».

Étape n°2: assimiler les sodas à des produits déjà réglementés car considérés comme nocifs. Les auteurs s'en remettent ici à une citation d'Adam Smith: «Le sucre, le rhum et le tabac, qui ne sont en rien des denrées de première nécessité, sont devenus des produits de consommation courante presque partout, et constituent de ce fait des supports tout à fait propices à la taxe

Le coût pour le système de santé

Étape n°3: nous persuader que la consommation de sodas nuit à la collectivité, et que la question transcende donc la liberté individuelle:

«Le coût des mauvais régimes alimentaires pour le système d'assurance santé, déjà élevé, est en augmentation : environ 79 milliards de dollars sont dépensés chaque année pour les seuls problèmes de surpoids et d'obésité, et près de la moitié de ces dépenses est supportée par les systèmes Medicare [assurance santé de l'État pour les personnes âgées] et Medicaid [assurance santé pour les personnes à faibles revenus], aux frais du contribuable. Les maladies liées à une mauvaise alimentation ont également un impact sur la société en termes de faible productivité au travail, d'augmentation de l'absentéisme, d'échec scolaire et de forme physique déficiente chez les jeunes soldats, entre autres effets néfastes

L'argument Medicare (Sécurité Sociale) est pour le moins spécieux dans la mesure où, comme le note mon confrère Daniel Engber, les personnes en surpoids meurent plus jeunes et épargnent donc des années de frais à ce programme de santé. Mais l'attaque la plus basse est celle contre les jeunes recrues. Car d'ici à prétendre que Coca-Cola fait peser une grave menace sur la sécurité des États-Unis...

Les enfants visés

Étape n°4: viser les enfants et, à travers eux, notre propension à vouloir les protéger. «Les boissons sucrées sont commercialisées de manière à séduire avant tout les enfants et les adolescents (...) et elles représentent aujourd'hui entre 10 et 15 % des calories qu'ils consomment», remarquent ainsi Frieden et Brownell. En réalité, les fabricants de sodas «exploitent le manque de maturité cognitive des plus jeunes, qui ne font pas encore la distinction entre un programme télévisuel et une publicité.» Et le maire de New York, Michael Bloomberg, d'enfoncer le clou: «Nous devons agir pour nos enfants

Étape n°5: flatter le portefeuille des politiques: «Il faut également considérer les revenus potentiels. (...) Une taxe d'accise d'un cent par once rapporterait environ 1,2 milliard de dollars au seul État de New York

Étape n°6: convaincre les électeurs que cette taxe serait introduite pour des raisons sanitaires, et non fiscales. Frieden et Brownell soulignent l'importance politique du message : «[Dans un] sondage réalisé auprès des New-Yorkais, 52 % se prononçaient pour la «taxe soda», proportion qui s'élevait à 72 % quand il était précisé que les recettes fiscales seraient consacrées à la prévention contre l'obésité.»

Il y a trois ans, je pensais que la volonté politique de réglementer la mal-bouffe s'essoufflerait vite. Mais c'était avant les assauts menés contre les acides gras trans, les teneurs caloriques et les ouvertures de nouveaux fast-foods. Il faut croire que ces victoires n'étaient que des mises en bouche. Le plat de résistance sera la modification des comportements au moyen de l'impôt. Cet article en était la recette.

William Saletan est correspondant de Slate.com et auteur de «Bearing Right: How Conservatives Won the Abortion War».

Article traduit par Chloé Leleu

William Saletan
William Saletan (79 articles)
Journaliste
taxesucresodaspolitiqueEtats-Unis
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte