Les drones, ces alliés de métal

REUTERS/POOL New

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La CIA et les drones forment le duo d'une nouvelle forme de guerre globale de plus en plus déshumanisée. De l'Afghanistan au Yémen, les avions sans pilote sont synonymes de mort venue du ciel.

Depuis le 11 septembre 2001, soit depuis dix ans, les Etats-Unis ont conçu une force aérienne de drones pour lutter contre leurs nouveaux ennemis. Face à des terroristes prêts à tuer n’importe qui, nous avons construit des machines qui pourchassent et tuent, mais ne saignent pas.

Au cours des dix prochaines années, nous pourrions être de plus en plus dépendants des drones et de leurs espions, et ce pour une autre raison : nous perdons des amis.

Depuis le 11 septembre, la flotte de drones américains est passée de quelques dizaines à 7.000. L’armée de l’air forme désormais plus de pilotes à manœuvrer des drones que des bombardiers ou des chasseurs. Les vols de drones espions ont été intensifs en Afghanistan et en Irak, où nous avons mené des combats au sol. Mais les drones ont été particulièrement utiles au Pakistan, où nous ne pouvons pas envoyer de troupes.

A chaque intervention des forces terrestres américaines sur son territoire (la plus récente étant celle menée dans le cadre du raid qui a tué Oussama Ben Laden), le Pakistan a été furieux. Pourtant ces cinq dernières années, les dirigeants pakistanais ont toléré des frappes de drones américains, qui ont tué près de 2.000 insurgés dans les provinces frontalières du pays. En fait, depuis le raid contre Ben Laden, ces frappes se sont intensifiées et généralisées.

De pair avec la guerre des drones, le rôle de la CIA a été renforcé. Tout comme ces derniers, la CIA est invisible. Elle peut pourchasser et tuer dans un pays sans que sa présence soit officielle. Tandis que l’armée utilise nos drones en Afghanistan, la CIA s’en sert au Pakistan. Il semble que nous ayons été autorisés à lancer certaines de nos missions de drones sur le Pakistan depuis des bases situées au sein du pays.

Mais cette situation pourrait changer. Le raid contre Ben Laden, ainsi qu’un incident meurtrier impliquant un agent américain au sein du Pakistan, ont fragilisé la relation entre les Etats-Unis et le Pakistan. Plutôt que d’enquêter sur les agents pakistanais pouvant avoir contribué à abriter Ben Laden, le Pakistan a arrêté des personnes qu’il soupçonnait d’avoir aidé les Etats-Unis à monter le raid. Il a également mis fin à un programme américain destiné à former les troupes pakistanaises à lutter contre al-Qaida. Et la CIA a découvert que des insurgés étaient avertis des échanges de renseignements entre les Etats-Unis et le Pakistan.

Les Etats-Unis se préparent donc à poursuivre la lutte contre le terrorisme sans l’aide du Pakistan. La solution de rechange est de transférer nos drones vers des bases afghanes et de les envoyer au Pakistan depuis ces bases. Lors de notre retrait d’Afghanistan, nous laisserions nos drones en place. Nous pourrions ainsi continuer de lutter contre al-Qaida dans les deux pays, même sans hommes sur le terrain. 

Le même scénario se joue au Yémen. Avec le déclin, puis la mort de Ben Laden, al-Qaida dans la péninsule arabique, dirigé par l’islamiste radical Anwar al-Awlaki, est devenu le chef d’orchestre des complots terroristes contre les Etats-Unis. Le régime du Yémen, comme celui du Pakistan, préfère nous voir lutter contre cet ennemi avec des drones qu’avec des forces terrestres.

Jusqu’à présent, c’est l’armée américaine qui a mené la guerre des drones au Yémen. Mais cette dernière a commis plusieurs erreurs. D’abord, elle a mal identifié une cible et tué un émissaire yéménite. Elle a ensuite essayé à trois reprises d’atteindre Anwar al-Awlak, sans succès. Mais le principal problème concerne l’effondrement du régime yéménite, qui a anéanti la collaboration avec les forces américaines. Ses opposants politiques veulent prendre le pouvoir et mettre un terme aux opérations militaires américaines.

Les Etats-Unis s’apprêtent donc à suivre la même stratégie de non-sortie. Ils envoient de nouveaux officiers de la CIA au Yémen et chargent l’agence de mener une action militaire renforcée en envoyant des drones depuis l’extérieur.

Juridiquement parlant, l’armée américaine a besoin du consentement du gouvernement concerné pour mener une guerre des drones. Pas la CIA. La guerre peut être dissimulée sous l’euphémisme d’opérations de renseignements et «d’intervention secrète». Le Yémen n’a pas non plus besoin d’abriter des drones. Nous pouvons leur faire passer la frontière depuis les airs, comme au Pakistan. Nous lançons déjà des missions de drones sur le Yémen depuis Djibouti.

Selon certains rapports, nous construisons actuellement une base de la CIA à l’extérieur du Yémen, à partir de laquelle nous pourrions mener une guerre des drones dans ce pays, sans son consentement. Les autorités américaines tiennent la localisation exacte de la base secrète, mais il serait logique qu’elle soit en Arabie saoudite, où sera situé le réseau de collecte de renseignements des drones.  La base pourrait accueillir une flotte de drones plus importante que celle de l’aérodrome de Djibouti, où la capacité limitée des pistes a restreint le nombre de missions de drones.

Nous envoyons également des drones en Libye. Mais nous menons un conflit militaire ouvert dans ce pays, de concert avec l’OTAN, à la différence de nos activités au Pakistan et au Yémen, qui sont clandestines. Nous utilisons des drones plutôt que des troupes au sol. Nous n’envoyons même pas de pilotes qui pourraient se faire descendre. Nous chargeons la CIA de faire la guerre pour ne pas avoir à respecter les lois en la matière. Et nous construisons des bases à l’extérieur du pays pour pouvoir contrôler toute l’opération à distance, sauf la collecte de renseignements sur les cibles, dont la CIA se charge.

Pour couronner le tout, nous nommons l’ancien directeur de la CIA, Leon Panetta, à la tête de l’armée américaine. Et le commandant des forces internationales en Afghanistan, David Petraeus, à la tête de la CIA. La CIA et les drones sont l’équipe du futur. Ils sont le nouveau visage d’une guerre sans visage.

Il n’y a rien de diabolique là-dedans. C’est une évolution logique. Avec son réseau de cellules terroristes répandues au sein d’Etats en déliquescence, al-Qaida est une organisation conçue pour échapper aux pratiques conventionnelles de la guerre. Nous évoluons à notre tour pour lutter contre cette nouvelle menace.

Dans un monde où règne le chaos politique, où la puissance américaine est en déclin, les alliés instables, les amis peu dignes de confiance et les ennemis n’obéissent à aucune règle, nous développons une nouvelle forme de guerre que nous pouvons mener depuis des bases aériennes régionales, avec des machines à tuer dans les airs alimentées par des réseaux humains secrets sur le terrain. Ce qui est effrayant, ce n’est pas que cela puisse marcher, mais que cela ne marche pas.

William Saletan

Traduit par Charlotte Laigle


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