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Zlatan Ibrahimovic, champion malgré lui

Brian Phillips, mis à jour le 19.07.2012 à 14 h 04

La star du foot suédois échappe à tous les plus beaux clichés de ce sport.

Zlatan Ibrahimovic lors de Milan AC-Napoli, le 28 février 2011 à Milan, REUTERS/Alessandro Garofalo

Zlatan Ibrahimovic lors de Milan AC-Napoli, le 28 février 2011 à Milan, REUTERS/Alessandro Garofalo

Zlatan Ibrahimovic vient de signer au Paris Saint-Germain, devenant ainsi le joueur le mieux payé de l'histoire du championnat de France et la première superstar mondiale à y évoluer. L'occasion de (re)lire ce portrait signé Brian Phillips, journaliste sportif américain spécialiste de football.

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Il est bien difficile de savoir qui, de ses adversaires ou de ses fans, Zlatan Ibrahimovic torture le plus. Pour ses adversaires, sur le terrain, le grand attaquant suédois est un des joueurs les plus incroyablement talentueux de la planète football. Ibrahimović remporte des championnats comme Roosevelt remportait des élections présidentielles. Depuis qu’il a rejoint l’Ajax en quittant son club de formation, Malmö FF, en 2001, il en a remporté neuf en 10 ans. (Deux d’entre eux, remportés en 2005 et 2006 avec la Juventus furent techniquement annulés par le verdict rendu lors de l’affaire du calciopoli). Il est parvenu, comble de l’absurde, à accomplir cet exploit en changeant cinq fois de club, dans trois pays différents. Lorsque son équipe du Milan AC s’est emparée du scudetto le mois dernier, il s’agissait du premier titre du Milan depuis 2004, mais du huitième d’affilée pour Ibrahimović.

Pourtant, malgré ce statut de figure dominante du football ou de véritable bonne étoile, Ibrahimović est généralement perçu, même par ses propres supporters, comme un joueur excentrique et lunatique. On le décrit généralement comme une sorte de prima donna enfermée dans sa loge, qui s’effondre sous la pression et dont le succès ne serait qu’une vaste blague. Les Ibrahimophiles endoloris peuvent tourner les pages de son catalogue des horreurs. On se moque généralement de son apparence (sa grande taille, sa tête de vautour, ses coiffures hirsutes), de ses performances face aux club anglais (lamentables), de son Hummer version limo et plaqué or, de ses jeans (en piteux état), de sa tendance (vérifiée) à disparaître en Ligue des Champions et de son égo (prodigieux).

Un certain embarras naît de son fameux (non) sens de la modestie: «Est-ce que quelque chose peut vous empêcher de devenir le meilleur joueur du monde?» lui demanda-t-on en 2001, ce  à quoi il répondit: «une blessure». C’était l’époque où Martin O’Neill l’appelait le «joueur le plus surestimé de la planète». L’époque où le grand défenseur central Alessandro Nesta, aujourd’hui coéquipier de Zlatan à Milan, déclarait qu’il n’était qu’une «merde.»

Pétages de plomb

Et puis, il y a les controverses. Selon les standards du football, - DJ hospitalisés et gamins renversés presque tous les jours, en ne parlant que de Steven Gerrard – les scandales entourant Ibrahimović ne semblent pas particulièrement choquants. Mais chez lui, le scandale est une question de volume. Il s’est spécialisé dans un type assez particulier de pétage de plomb, le genre d’incidents sans conséquences qui font les délices des blogs et attirent l’attention par leur étrangeté. Le mois dernier, il a ainsi célébré le scudetto du Milan AC en filant un coup de pied en pleine tête à son coéquipier Antonio Cassano alors que ce dernier répondait à une interview.

Lors de son passage à Barcelone en 2009-10, il fit d’étranges commentaires homophobes à une journaliste qui lui posait des questions sur sa sexualité après la diffusion de photos tout aussi étranges le montrant en compagnie du défenseur Gerard Piqué et qui commençaient à circuler sur Internet. Ibrahimović a marqué 16 buts en 29 matches de championnat avec Barcelone. Mais la seule question que se posaient les supporters était de savoir si son transfert stratosphérique était simplement une grosse erreur du club ou la pire erreur de tous les temps.

Voilà le chemin de croix particulier du fan d’Ibrahimović: votre club va remporter le championnat de manière magistrale, mais vous devrez simultanément endurer une suite sans fin d’embarras. Cela suffit à pousser certains supporters à se demander si une victoire en championnat vaut de tels ennuis. Peut-être que le meilleur indicateur de l’héritage d’Ibrahimović est qu’il n’est pas particulièrement apprécié par les fans des clubs qu’il a quitté, malgré le fait qu’il leur a, presque à tous, offert des trophées. Ibrahimović est peut-être le seul athlète à pouvoir gagner huit titres d’affilée sans devenir populaire pour autant.

Talent pur

Lorsqu’il est à ce qu’il fait, Ibrahimović est un joueur pétri de talent, étonnamment gracieux pour sa taille, et dont le corps semble capable de se contorsionner dans toutes sortes de positions improbables. Sur quatre des cinq dernières saisons, il était le meilleur buteur de son équipe; Barcelone fut l’exception, car il termina deuxième, dernière Lionel Messi. «Il peut changer le rythme respiratoire de 80 000 personnes» me disait un jour un ami milanais. Il peut marquer tout en puissance, tout en finesse, ou en prenant son temps. Lors d’un but délirant marqué avec l’Ajax contre le NAC Breda en 2004, il démarre avec la balle au pied à 10 mètres de la surface de réparation. Puis il se lance dans une oblitération lente de l’intégralité de la défense du NAC, suivi d’une série de dribbles qui lui permet d’éliminer successivement six adversaires puis le gardien de but, par une suite de feintes imprévisibles. Au moment où il tire enfin, quatre défenseurs sont tombés. Les autres ont oublié leur date de naissance.

C’est là que le Hummer plaqué or prend toute sa signification philosophique. Une des principales caractéristiques de la culture du sport est la tension entre la vertu et le spectacle – un idéal supposé démodé de discipline, de leçon morale et de sacrifice de soit contre une promotion construite, théâtrale, colorée et flamboyante. Cette division est bien antérieure aux années 1960 – Achille fut le premier à faire monter les enchères sur son transfert et le premier à rompre son contrat – mais le KO de Liston infligé par Mohammed Ali en 1964 ou la victoire de l’Angleterre lors de la coupe du monde en 1966 sont des points de repère pour le monde des médias modernes. Depuis le début des années 1960, des deux côtés de l’Atlantique, les matchs auxquels nous assistons sont peuplés de grandes gueules charismatiques et de nobles guerriers conscients de leur devoir, avec personne au milieu.

Le racisme, lui aussi, n’est pas étranger à ces emballements, et il n’est pas anodin qu’Ibrahimović – un suédois brun dont les parents viennent d’Europe de l’Est – ait été régulièrement attaqué sur ses origines mélangées. (Des supporters du Calcio l’ont ainsi conspué comme un «sale gitan», une des pires insultes en Italie.) Mais le principal problème d’Ibra est que son style particulier d’arrogance ne lui rapporte rien sur l’échelle mouvante qui permet de déterminer l’identité culturelle d’un athlète. Vous connaissez le mécanisme. Les médias, toujours à l’affût de personnalités fortes, punissent les joueurs qui répondent présent.

Grande gueule

Les joueurs les plus modestes en apparence –comme Lionel Messi – ces joueurs qui font dire aux commentateurs «pour aussi grand qu’il soit en tant qu’athlète, c’est une personnalité meilleure encore» - sont portés aux nues. Les grandes gueules, qui représentent pourtant bien mieux les valeurs des mass médias que l’espèce de fausse rectitude réactionnaire qui émane de la majorité des pontifes du sport, sont ceux qui font le buzz.

Généralement les joueurs montrés du doigt pour leur ego finissent par obtenir la rédemption en mettant en avant leur «passion» et leur travail acharné. Christiano Ronaldo est parfois décrit comme un gigolo très apprêté, mais comme sa coiffure, entretenue à grand renfort de gel, semble être elle-même dévouée au football, il est malgré tout respecté. Les victoires, l’engagement et le travail acharné sont censés être intimement liés. Mais le problème d’Ibrahimović, c’est qu’il gagne en donnant l’impression de s’en foutre complètement. Ibra est souvent absent des terrains, se laisse facilement distraire, ne fait pas d’effort avec les médias et, quand ça lui prend, est un joueur de football admirable.

La seule chose que la culture sportive ne peut tolérer c’est la présence d’un joueur qui ne la respecte pas. Quelqu’un qui obtiendrait les résultats de Lionel Messi avec le style de vie et l’implication de Paul Gascogne. Ibrahimović remporte des championnats sans faire montre de la moindre des vertus dont nous avons collectivement décidé que les champions doivent faire preuve. Il est donc puni à double titre – premièrement pour ne pas correspondre au stéréotype du héros et deuxièmement pour ne pas correspondre au stéréotype du méchant.

Imprévisible

L’ironie de toute cette histoire, c’est que l’indifférence d’Ibrahimović pour toute cette folie médiatique est précisément ce qui fait de lui un joueur excitant à regarder jouer. C’est son audace que ses fans apprécient, quelles que soient les absurdités dont il peut faire preuve. De temps à autre, Ibrahimović tente quelque chose qu’aucun autre joueur ne songerait même à tenter. Il marque des buts depuis des positions où les autres attaquants ne tenteraient même pas de tirer au but. Voyez, par exemple, son fameux but marqué pour la Juve, à plus de 35 mètres, alors qu’il était marqué à la culotte et sur son mauvais pied.

Ou son invraisemblable but, marqué pour le Milan AC contre la Fiorentina l’an passé, alors qu’il était en déséquilibre et dos au but.

(Après ce moment de grâce, il trouva le moyen de se blesser en célébrant son but – une touche typiquement Ibrahimovicesque.) Voila les actes d’un joueur impliqué mais de manière si confuse qu’il semble considérer que ses propres mouvements sur le terrain doivent prendre le pas sur des règles qui régissent pourtant un béhémoth de plusieurs millions de dollars. Et peuvent, accessoirement, couper le souffle de 80.000 personnes.

Brian Phillips

Traduit par Antoine Bourguilleau

Brian Phillips
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