Economie

Mario Draghi, l'homme ennuyeux le plus important du monde

Foreign Policy, mis à jour le 29.06.2011 à 15 h 14

La destinée économique de l’Union européenne et du monde sera bientôt suspendue à un nouvel homme. Un banquier italien sérieux et discret.

Mario Draghi, le 14 juin 2011 à Bruxelles. REUTERS/Francois Lenoir

Mario Draghi, le 14 juin 2011 à Bruxelles. REUTERS/Francois Lenoir

Au cœur des discussions les plus animées des chefs d’Etat et de gouvernement européens, réunis à Bruxelles vendredi 24 juin, il y avait les émeutes à Athènes, les parlementaires indisciplinés à Berlin, la grogne des jeunes à Madrid. Et puis, sans doute, les crimes et délits sexuels à Rome.

Mais les dirigeants européens ont tout de même trouvé un peu de temps pour entériner le choix du prochain locataire d’un modeste espace de bureaux dans le centre-ville de Francfort, en Allemagne. Mario Draghi, un économiste italien, propriétaire de beaux costumes taillés sur mesure, mais ayant bien peu de charisme évident, a bénéficié d’un soutien unanime pour succéder à Jean-Claude Trichet au poste de président de la Banque centrale européenne (BCE).

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne s’agit pas d’une question prioritaire aux yeux de la majorité des Européens. Tant que les pays n’envisagent pas de brader leurs aéroports pour joindre les deux bouts, il est probable que l’art –obscur et technique– de la politique monétaire continuera de passer inaperçu aux yeux du citoyen européen lambda.

Pourtant, mis à part l’austérité, les manifestations et les soirées bunga bunga, la nomination de Mario Draghi pourrait s’avérer plus importante que tout autre événement susceptible de se produire en Europe cette année.

Une nomination à grande portée

L’homme n’est pas très expansif. Comme souvent, Mario Draghi a non seulement échoué dans sa tentative de donner une conférence de presse le 24 juin, il n’était même pas présent à Bruxelles lors de l’annonce de sa nomination.

Même lorsque ses admirateurs tentent de le féliciter chaleureusement, ils finissent toujours par souligner son caractère insipide. Un ancien camarade de classe d’un établissement jésuite plutôt strict, où Mario Draghi a été scolarisé, a déclaré à Bloomberg: «Mario n’était jamais mal coiffé, il était toujours propre sur lui (…) C’est quelqu’un de très sérieux.»

Comme l’explique un journal allemand, le très raisonnable Draghi est «l’anti-Berlusconi» par excellence, aux antipodes du Premier ministre italien, qui lui est toujours à l’affût des projecteurs.

En effet, à côté de Mario Draghi, même Jean-Claude Trichet fait figure de dandy invétéré. Le Français était connu pour déclamer de longs passages poétiques et faire des analogies théâtrales entre des affaires économiques et le monde des arts et de la culture («il aurait facilement pu se retrouver dans une faculté à réciter des vers d’Homère plutôt qu’à la tête d’une institution monétaire», écrit un journaliste à propos du futur ex-président de la BCE).

Son successeur, quant à lui, accorde rarement des interviews et n’a pas d’«entourage». On sait par ailleurs qu’il porte lui-même ses bagages quand il part en voyage.

Pourtant, Mario Draghi aura bientôt plus d’influence sur l’Europe que n’importe lequel des Premiers ministres ayant approuvé sa nomination. Bruxelles, capitale de l’Union européenne, continue d’abriter la grandeur symbolique du continent. Mais c’est «Francfort l’endormie», ville de banquiers, de couche-tôt et de petits-déjeuners d’affaires, qui est désormais le siège de la puissance européenne.

La question de savoir si l’Europe surmontera ses épreuves actuelles suscite de multiples et intenses émotions. Mais, à présent, il est évident que l’Union européenne ne bénéficie guère du capital de sympathie ou des mécanismes institutionnels nécessaires pour traiter ses urgences avec efficacité et productivité.

En effet, l’Union européenne œuvre pour une «Union toujours plus soudée», un sempiternel refrain issu de l’un de ses textes fondateurs. Les pays européens ont cependant veillé à préserver autant de souveraineté que possible: vis-à-vis des institutions, ils affichent davantage de méfiance que de confiance aveugle.

La BCE, puissante institution

La Banque centrale européenne fait partie des rares exceptions. Contrairement aux autres dispositifs qui permettent à l’Europe de gérer ses affaires courantes, la BCE n’est pas un simple club de débat offrant la possibilité de parvenir à un consensus; c’est une véritable institution, un organe ayant mandat pour protéger l’euro et détenant le pouvoir d’assurer sa circulation, malgré les résistances.

La BCE exerce un contrôle unilatéral sur la modification des taux d’intérêt de l’euro –un degré d’autorité à part, dont les autres composantes de l’Union européenne n’ont que très rarement le privilège: le Parlement européen crée des lois qui, bien souvent, restent lettre morte en raison des vetos; la haute représentante de l’UE aux affaires étrangères, Catherine Ashton, peut bien tracer un ambitieux cap diplomatique, mais elle doit s’efforcer de trouver le délicat consensus entre Etats-membres (alors que son poste devait justement minimiser cet aspect). Herman Van Rompuy en personne risquerait de se retrouver en difficulté s’il fallait qu’il décrive son rôle de président du Conseil européen.

Et puis, comme on l’a souvent regretté cette année, il n’existe pas de ministère européen des Finances qui puisse préparer le terrain pour un atterrissage en douceur après de fortes turbulences économiques.

Au lieu de cela, les Européens ont assisté au spectacle peu édifiant du tandem Angela Merkel -Nicolas Sarkozy, qui a exécuté de beaux numéros consistant à imaginer des politiques financières ad hoc, au nom du continent, dressant des analogies historiques et des scénarios de sauvetage. Ils se sont pour l’instant contentés de grands discours et, comme on pouvait s’y attendre, n’ont guère accompli de progrès substantiels.

En pleine crise, pendant que les chefs d’Etat et de gouvernement européens s’emploient à observer les principes de la démocratie, inévitablement, un petit groupe de banquiers centraux se retrouve à prendre des décisions capitales pour le continent. Sous l’impulsion de Jean-Claude Trichet, la BCE exerce une autorité qui fait par ailleurs défaut dans le reste de l’Union –bien qu’elle soit, pour ainsi dire froide, technique, mathématique même, à l’image de son métier*. Après tout, le pouvoir de la Banque centrale réside dans sa monnaie.

«Dépanneur freelance»

Il ne s’agit pas de minimiser l’importance de la révolution qu’a connue la BCE ces dernières années. Bien que sa mission consiste essentiellement à combattre l’inflation, le credit crunch (resserrement du crédit) et la crise de la dette qui s’est ensuivie l’a forcée à devenir un «dépanneur freelance» à chaque fois que le système financier de l’Europe est menacé.

Il y a un an à peine, alors que les dirigeants européens avaient encore du mal à prendre la mesure du danger économique, le patron de la BCE avait clairement compris que le défaut de paiement d’un seul pays, ou d’une seule banque de premier plan, pourrait provoquer une cascade de faillites et un vent de panique, comme à l’effondrement de Lehman Brothers en 2008.

Trichet avait alors déclaré, dans un entretien au magazine Spiegel que l’Europe [était] «dans la situation la plus difficile depuis la Seconde guerre mondiale, voire la Première [guerre mondiale]».

Il a donc décidé d’ouvrir les caisses de la banque comme cela n’avait jamais été fait. A partir de mai 2010, la BCE a considérablement facilité l’accord de prêts aux banques dans toute l’Europe; elle s’est mise à acheter des bonds du Trésor de pays en difficulté, à hauteur de dizaines de milliards d’euros et a ramené les taux d’intérêt à un petit pour cent pour ne pas enrayer la dynamique du crédit.

Autrefois chargée d’une tâche assez modeste, à savoir stabiliser les prix au sein de l’UE, la BCE fait désormais office de secouriste pour bien des secteurs de l’économie européenne.

Il n’y a pas de raison que Draghi change de cap. Il a non seulement pris part aux transformations radicales de la BCE, il a également siégé au conseil des Gouverneurs lorsque ces décisions ont été prises. Cet homme a un CV aussi impressionnant que le genre de gestion de crise qu’on attend de lui.

A l’instar de ses collègues à la tête de banques centrale Ben Bernanke (Washington) et Stanley Fischer (Jérusalem), il a décroché un doctorat d’Economie au Massachusetts Institute of Technology. Il a ensuite occupé de hautes fonctions à la Banque mondiale et chez Goldman Sachs et dirige actuellement le Conseil de stabilité financière, une entité économique internationale que le G20 a chargé de réformer les règles bancaires.

Au début des années 1990, il a également été l’économiste en chef du ministère italien des Finances. (Quand il dit sa conviction que la Grèce peut être sauvée de la faillite totale, il est évident qu’il s’appuie sur son expérience: lorsqu’il était aux premières loges d’une scène similaire en Italie.)

Techniquement compétent, Draghi saura-t-il être diplomate?

Mario Draghi a vraisemblablement les compétences économiques requises. Ce sont plutôt ses qualités diplomatiques qui seront mises à l’épreuve dès qu’il deviendra président de la Banque. Les pays de la zone euro ne tarderont pas à lui rappeler leurs divers intérêts nationaux.

Il aura aussi droit aux stéréotypes associés à l’Italie. Les Allemands lui donneront du fil à retordre (puisque c’est peut-être le seul peuple au monde à avoir fait de la politique monétaire une composante de l’identité nationale. «Mama Mia! Un Italien? C’est le pompon!», brocardait la une du tabloïd allemand Bild lorsqu’on a appris la candidature de Mario Draghi en début d’année. En dessous: «Pour les Italiens, l’inflation fait partie de la vie; elle aussi inséparable que la sauce tomate et les pâtes!» (Bild est revenu à la charge récemment. Dans un article publié en avril consacré à notre homme, une image de lui portant un casque à pointe prussien est surmontée de ce titre: «Le nouveau chef de la BCE est aussi Allemand que ça!».)

En dehors des aspects culturels, Draghi s’apercevra bientôt que la BCE est en désaccord avec les gouvernements nationaux sur la façon de gérer au mieux l’euro et de dépasser la crise. Si certains estiment que les taux d’intérêt sont trop faibles, d’autres sont convaincus qu’ils sont trop élevés.

Alors que certains pays, l’Espagne notamment, se débattent contre un chômage record, d’autres, comme l’Allemagne et la Finlande, redoutent déjà une hausse de l’inflation et des économies en surchauffe. Et quelles que soient les initiatives de Draghi, les eurocrates ne manqueront pas d’observer d’un œil sceptique la manière dont il fera usage des pouvoirs expansifs qui lui auront été conférés.

Sortir l’Europe de ses ennuis

En Europe, des rumeurs de scénario catastrophe pour la BCE courent déjà. En pariant si gros sur les bonds du Trésor émis par la Grèce –45 milliards d’euros, et ce chiffre ne cesse d’augmenter– et sur d’autres pays fortement endettés, tels que le Portugal et l’Espagne, la BCE a tout intérêt à ce que ces pays continuent d’être solvables.

Même si la Grèce se dirige vers un «défaut ordonné», comme l’a proposé l’Allemagne, Mario Draghi risquerait de voir dégringoler subitement la valeur des investissements massifs de la Banque centrale européenne. La réputation de la Banque serait alors immédiatement salie: une banque centrale incompétente, nécessitant l’aide de ses Etats-membres pour se remettre à flot. En misant sur la dette souveraine de la Grèce, la BCE exprime, certes, son optimisme. Mais il est difficile de discerner avec clarté la véritable stratégie qui se cache derrière cette initiative.

Une chose est sûre, d’une façon ou d’une autre, la BCE continuera d’être au cœur d’une crise qui se déroule encore sous nos yeux. Pour l’instant, Mario Draghi ne s’est retrouvé sous les feux de la rampe que durant un court instant, vendredi 24 juin, après avoir été adoubé à Bruxelles.

Il ne faut pas qu’il s’attende à être tranquille et anonyme une fois installé à Francfort. Car en ces temps de tourmente, il ne pourra guère se cacher très longtemps derrière les bilans comptables. Il ne pourra plus se permettre d’être quelqu’un d’ennuyeux.

Cameron Abadi
Rédacteur en chef adjoint à Foreign Policy

Traduit par Micha Cziffra

* En français dans le texte. Retourner au texte.

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