Culture

«Les Nuits de la pleine lune», étoile filante de la pop française

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 29.06.2011 à 10 h 01

Alors que les ressorties et hommages à Elli & Jacno s'accumulent, retour sur le chef-d'œuvre issu de leur collaboration avec Eric Rohmer, jamais réédité.

Détail de la pochette des «Nuits de la pleine lune» de Elli & Jacno.

Détail de la pochette des «Nuits de la pleine lune» de Elli & Jacno.

En fait de lune, c’est une éclipse quasi-totale: Les Nuits de la pleine lune d’Elli & Jacno est une étoile filante de la pop française. Sorti en 1984 chez CBS en même temps que le chef-d’oeuvre d’Eric Rohmer dont il constitue la bande originale, l’album n’a jamais été réédité en CD, sans même parler de téléchargement légal. Pour l’écouter, restent les sites où il s’échange à prix d’or, la compilation Symphonies de poche, qui en contient les deux premiers tiers, et bien sûr des moyens que la sainte morale et la Hadopi réprouvent.

En espérant pour bientôt une hypothétique ressortie… Car l’actualité autour du duo électro-pop français est copieuse, et même photocopieuse: des rééditions du second album des Stinky Toys, leur premier groupe, de leur premier disque en binôme Tout va sauter et du premier album solo de Jacno, la parution d’un joli livre de souvenirs, Jacno, l'amoureux solitaire, et d’un tribute de seize titres (Dominique A, Etienne Daho, Jacques Higelin, Christophe…), et un concert-hommage avec les mêmes, jeudi 30 juin, à la Cité de la musique à Paris.

«J'avais envie de mettre une fête»

Restent donc dans les différentes périodes du duo, à l’heure de la réédition et de l’exhumation à tous crins, quelques disques orphelins, dont ces Nuits qu’il considérait comme son sommet. Un statut qui ne va pas si mal à ce drôle de chef-d’oeuvre, cette vraie-fausse BO en espéranto (français, anglais, espagnol) dont le single, Le Téléphone, avait déjà deux ans d'existence en 1984. Et dont on entend qu’une poignée de chansons, le plus souvent en son direct et parfois étouffées à l’arrière-plan, dans trois scènes de fête entre jeunes gens BCBG et une ballade en moto dans Paris.

«Je me souviens d’une soirée dans le film où beaucoup de gens avaient été invités par Elli pour faire le nombre. J’y avais été après le tournage des scènes et elle avait continué tard dans la nuit», se rappelle le cinéaste Olivier Assayas, qui fit tourner Elli dans son premier long-métrage, Copyright, pour lequel Jacno composa son tube Rectangle. Dans un entretien accordé à France Culture à la sortie du film, Rohmer se rappelait avec drôlerie de cette scène essentielle du début du film, qui voit Louise (Pascale Ogier) se disputer avec son ami Rémi (Tcheky Karyo) dans une soirée parisienne:

«Personnellement, je ne sors pas, je ne sors pour ainsi dire jamais. J’avais envie de mettre une fête et je voulais savoir comment les fêtes se passaient. Et j’ai cherché à aller dans des fêtes. Je n’ai vraiment pas eu de chance car il n’y a pas eu de fêtes dans les six mois qui ont précédé le film, bien que j’aie demandé aux gens les plus mondains de Paris, les gens qui organisent des fêtes, si je pouvais être invité. La seule fête qu’il y a eu, où tous ces gens-là ont été très heureux, c’est celle qu’on a faite pour le film.»

«Rohmer était fan de Rectangle»

La BO des Nuits de la pleine lune est une rencontre entre le classicisme apparent de Rohmer et les «jeunes gens modernes», entre l’univers de Marivaux et ceux de la pub Nesquik et de l'émission Platine 45. Entre deux musiciens venus du punk et un cinéaste sexagénaire connu pour se méfier de la musique au cinéma, entre une des figures de la Nouvelle Vague et un Jacno qui n’en goûtait guère les films… «Je me souviens que Rohmer et Varda l’emmerdaient. Je me souviens que je n’arrivais pas à le convaincre que Le Signe du lion n’était pas un film emmerdant», se rappelle le musicien et écrivain Pierre Mikaïloff dans Jacno, l’amoureux solitaire.

«Il leur reprochait un certain amateurisme de par le choix des comédiens, la façon "naturaliste" dont ils étaient dirigés. Je crois que ce qui gênait aussi Jacno était l’étiquette "intellectuelle" de ces cinéastes, car il n’aimait guère le parisianisme et les chapelles, précise l'auteur. Mais il fut extrêmement touché d’être sollicité par Eric Rohmer et apprécia énormément sa personnalité. Ils étaient de la même famille: celles des électrons libres qui mènent leur barque à leur guise, sans tenir compte des modes ou des pressions financières.»

Dans un livre d’entretiens cosigné en 2006 avec le journaliste Albert Algoud, Jacno décrivait en ces termes sa rencontre avec le cinéaste:

«Aussi surprenant que cela puisse paraître, Rohmer était fan de Rectangle. Il trouvait que ça sonnait comme un menuet électrique. […] Je n’avais vu de ses films que Pauline à la plage et j’en avais aimé l’atmosphère éthérée. Lorsque j’ai rencontré Rohmer, tout de suite, son côté vieille France, ses cheveux en arrière, cette façon de vouvoyer —pardon, de voussoyer— tout le monde contrairement aux usages souvent démagos de ce milieu, cela m’a attiré. Sans doute parce que ça me ramenait à une part de mon enfance. D’emblée, nous avons parlé d’autres musiques, de Mozart, de Chopin...»

De la Nouvelle Vague au groupe Zanzibar

Du côté du musicien, un héritage «vieille France» qu’il aura sublimé avec «classe», «élégance», «aristocratie», pour reprendre les qualificatifs qui lui sont appliqués dans le documentaire Des jeunes gens mödernes de Jérôme de Missolz, projeté cette année à Cannes. «J’avais le sentiment qu’il avait deux vies. Quand il m’invitait chez lui, je rencontrais ses parents vieille France, très Versailles», se souvenait le couturier Jean-Charles de Castelbajac, un de ses proches, lors d’une rencontre avec la presse début juin. Sans oublier qu'un de ses oncles, André Zeller, fit partie du «quarteron de généraux en retraite» du putsch d’Alger, en 1961…

Du côté de Rohmer, à l’inverse, une capacité à aller vers la jeunesse qu’il avait déjà manifestée dans la fréquentation de ses cadets de la Nouvelle Vague ou, au tournant des années 1960-70, du groupe d’avant-garde Zanzibar (la monteuse Jackie Raynal, le comédien Daniel Pommereulle dans La Collectionneuse ou l’actrice Zouzou dans le sublime L’Amour l’après-midi).

Pour Olivier Assayas, la rencontre entre le cinéaste et Elli & Jacno tient à la «capacité de Rohmer à absorber l’air du temps, quelque chose qui l'aimantait. Il allait vers des gens qui incarnaient cet air du temps, comme Pascale Ogier». Révélée trois ans plus tôt dans Le Pont du Nord de Jacques Rivette, avec sa mère Bulle, la jeune actrice s’était vue confier par Rohmer, en plus du premier rôle, la charge de choisir les décors et les costumes du film, et lui fit découvrir Rectangle.

Trois premiers mots comme un Hitchcock

Entre ces deux trajectoires convergentes, une harmonie visible à quelques indices. Des reproductions de Mondrian au mur de l’appartement du personnage de Rémi rappellent les lignes claires de l'artwork de Tout va sauter, de même que le goût pour la géométrie de Rohmer (sa société Les Films du Losange, sa préférence pour le format d’image «carré» en 4/3) évoque le cours magistral de Rectangle (et ses déclinaisons Triangle, Losange, Cercle). Les trois premiers mots du premier titre («Le rideau déchiré par les doigts argentés de la lune, premier quartier») raniment eux le fantôme d’Hitchcock, un des cinéastes fétiches du «grand Momo».

Quant à la poésie urbaine un peu froide et grise de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, où Rohmer tourna une partie du film dans un immeuble conçu par l’architecte Roland Castro, elle convoque celle du clip de Rectangle«Le film colle exactement à la musique, ou la musique colle exactement au film. Elle est très cohérente avec l’ambiance, les décors, les cadres, quelque chose d’assez triste et mélancolique, une poésie de la ville», explique Romain Guerret, le chanteur du groupe Young Michelin, qui a repris Les Nuits de la pleine lune pour le magazine Magic.

Grand fourre-tout et collages bigarrés

Mais cette rencontre créative ne constitue qu’une moitié de l'histoire, et cache une désunion. Derrière le grand fourre-tout musical —le duo gainsbourgien Les Nuits de la pleine lune, les traversées tropicalypso Viens bébé et Chica chica bongo, avec les percussions du groupe Touré Kunda, les faussements exubérants Tarots, la ballade arrache-cœur Why Should I Cry?—, la séparation d’un groupe.

Derrière les collages bigarrés de la pochette —Jacno, guitare en bandoulière devant un phare, ou en noir et blanc, cigare au bec et air crâne, plus Dutronc que jamais, Elli en casquette et marinière ou sur une carte d’identité uruguayenne, des estampes japonaises, des cartes de tarots, un dessin de la déesse Calypso—, la séparation d’un couple.

Jacno et Elli, dans Itinéraire d’un dandy pop et L’Amoureux solitaire, évoquent d’ailleurs le disque dans des termes assez proches:

«Travailler avec une personne avec qui tu partages ton existence, cela peut très vite devenir un enfer. Surtout lorsqu’il s’agit de créer. […] Il faut être taré pour bosser avec la fille avec laquelle tu vis au jour le jour. [...] Nous n’en pouvions plus l’un de l’autre, et faire des disques ensemble nous était devenu insupportable. Elli connaissait par avance les commentaires que j’allais faire quand elle faisait les voix.»

«L’album a failli ne pas se faire car j’avais envie de refaire de la musique mais ce n’était pas possible au cœur du projet E&J dont l’identité musicale était la musique de Jacno. Donc mes compos posaient problème, on a failli faire un dernier album avec une face Elli et une face Jacno, mais on a trouvé ça absurde et on allait abandonner. […] Finalement, c’est le film qui a donné une cohésion au disque, qui a justifié que les morceaux puissent être disparates.»

Un rapprochement et un éloignement

Les Nuits de la pleine lune est donc à la fois l’histoire d’un rapprochement (entre Elli & Jacno et Rohmer) et d’un éloignement (entre Elli et Jacno). Un dualisme qui reflète assez fidèlement l’histoire du film, qui voit Louise se perdre à force d’hésiter entre deux vies, deux lieux et deux hommes, Rémi et Octave (Fabrice Luchini). Donnant raison au proverbe champenois placé en exergue de ce quatrième épisode de la série des Comédies et proverbes: «Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison.»

Cette mélancolie sourde est évidente aujourd’hui, un an après la mort à quelques semaines d’intervalle de Jacno, le 6 novembre 2009, et Rohmer, le 11 janvier 2010. Mais elle flottait déjà dans le film et sa BO à l’époque, d’une scène de fête dans un club à la mort programmée, l’éphémère Les 120 nuits (ouvert dix mois à raison de trois soirs par semaine), au motif de guitare d’une tristesse insondable qui scande le plus beau morceau du disque, Toujours les souvenirs.

«La grâce envahit tout»

Dans une des premières scènes du film, Fabrice Luchini interroge sur son envie d’avoir des enfants Pascale Ogier, qui lui répond: «Un jour peut-être, pas maintenant. J’pense que les enfants, faut les avoir quand on a seize ou dix-huit ans et qu’on est complètement inconscient, ou peut-être vers trente ans et qu’on a pris une direction…» Encore à l’âge des possibles, le personnage, l’actrice et les musiciens exhalent pourtant la beauté triste et un peu funèbre de la fin d’une époque, partagée la même année par Taxi Girl et ses Aussi belle qu’une balle ou Je suis déjà parti: «Les meilleures choses ont une fin/Et puis aussi tu comprends bien/Dans ces conditions que je m'en aille/Je suis déjà si loin.»

Après ce dernier disque, Elli et Jacno ont continué leur chemin chacun de leur côté, sans jamais faire aussi bien. Deux mois après la sortie des Nuits de la pleine lune et un prix d’interprétation à la Mostra de Venise, Pascale Ogier est morte brutalement, au petit matin du 25 octobre 1984, au sortir d’une soirée au Palace. Quelques jours plus tard, Marguerite Duras envoyait à Libération, en guise de nécrologie, une lettre dont les derniers mots constituent une assez juste épitaphe, et au film, et au disque:

«Cependant qu'elle frappe, la grâce de la jeune fille se répand encore dans la ville. Rien ne peut en empêcher la chose, l'endiguer.  […] La grâce envahit tout, encore et encore.»

Jean-Marie Pottier

Disponibles en magasin: les rééditions de «l’album jaune» des Stinky Toys (Vogue, 1979, rééd. Sony), de Jacno (Celluloid, 1979) et de Tout va sauter (Vogue, 1980, rééd. Sony), le tribute Jacno Future (Polydor) et le livre Jacno, l’amoureux solitaire (Ed. Didier Carpentier). Un concert-hommage a lieu le jeudi 30 juin à la Cité de la musique dans le cadre du festival Days Off. Les Nuits de la pleine lune sera projeté le 16 août à La Villette dans le cadre du festival Cinéma en plein air.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte