Life

Allaitement: comment mon bébé m'a sevrée

Slate.com, mis à jour le 29.06.2011 à 7 h 06

Allaiter? Julie pensait pouvoir arrêter «quand je veux». En réalité, elle était devenue dépendante et c'est sa fille qui a dit stop.

The breastfeeding Lady 2, Raphael Goetter via Flickr by licence CC

The breastfeeding Lady 2, Raphael Goetter via Flickr by licence CC

Je me suis toujours considérée comme quelqu'un de farouchement indépendant: j'avais l'orgueil de me croire assez forte pour m'en sortir toute seule. Je ne tolérais absolument pas les amis collants et je grinçais des dents quand j'entendais des histoires de femmes désespérées et incapables de se remettre d'une rupture. Et même si je n'ai pas eu d'innombrables petits copains dans ma jeunesse, quand c'est arrivé, c'est toujours moi qui ai rompu.

Alors, quand je me suis mariée, j'ai eu l'impression d'avoir passé cette période pour beaucoup synonyme d'abandon, et d'en être sortie indemne. Je n'aurais jamais pensé que ma propre fille de 9 mois et demi allait être responsable de mon plus douloureux chagrin d'amour, ou que j'allais y réagir en devenant mon pire cauchemar.

Pourquoi j'ai allaité si longtemps

Mais avant d'y venir, je tiens à préciser que je n'ai jamais eu l'intention d'allaiter Thelma plus de trois ou quatre mois. J'ai les os fragiles, et mon médecin m'avait avertie qu'une longue période d'allaitement risquait de les user davantage.

Mais après quatre mois, Thelma tétait tellement à la perfection, qu'il m'a semblé qu'il était trop tôt pour arrêter. Peut-être parce que j'ai eu beaucoup de mal à tomber et à rester enceinte, mais en arrivant à l'allaiter, c'est comme si quelque chose faisait que je me sentais, pour la première fois de ma vie «normale»; voilà, j'étais enfin capable de faire ce que j'étais sensée faire. J'ai donc continué à l'allaiter et à me tirer le lait, à l'aide d'une pompe électrique.

Ce qui m'amène à une autre précision utile: dans le reste de ma vie normale et non-allaitante, on ne peut vraiment pas dire que ma poitrine soit «généreuse», au contraire, je suis plutôt une personne «plate».

Et c'était amusant d'avoir des gros seins, peut-être parce que je savais qu'ils étaient temporaires, comme si je les avais loués en même temps que mon tire-lait, et qu'en retournant la machine au magasin, j'allais retrouver ma vie de bonnet A.

Je sais que je ne peux pas totalement expliquer ce qui suit en disant que mes gros seins m'ont mis dans une sorte d'état second –la plaidoirie du bonnet C vaut celle du chamallow– mais je pense réellement qu'une part de la responsabilité peut leur être imputée.

Quoi qu'il en soit, plus j'allaitais et pompais, plus je produisais de lait, tant et si bien que mon freezer a fini par déborder de lait maternel congelé. Le pompage était à la fois ma prison et ma liberté; c'était monotone et physiquement harassant, mais cela me permettait de me séparer de Thelma pour des périodes de plus en plus longues.

Ainsi, et ce même si je l'ai amèrement déploré, je suis devenue une sorte de soiffarde de la pompe; je me tirais le lait dans des toilettes publiques et dans le bureau de mon dermatologue.

Bordel! Je me suis même pompée devant mon propre père (en invoquant là aussi l'argument du «ce sont pas mes vrais seins»). Avec mon attirail secret accroché derrière mes épaules, je pouvais multiplier les réunions et, comme par magie, me transformer ensuite discrètement en wonder-lactante.

Un «déni» d'allaitement

Si quelqu'un me faisait une remarque sur la fréquence de mes sessions de pompage, je blaguais: «Je peux m'arrêter quand je veux! Je cherche juste à me constituer un bon stock.» Mais, en vérité, qu'importe que je sois en train de manger, travailler, ou au beau milieu de quelconques activités sociales, j'avais toujours des calculs fous en tête: est-ce que je peux me tirer du lait maintenant, et l'allaiter dans une demi-heure? Hum... tu parles que oui!

Avant que ce délire chaotique, qu'on appelle aussi la maternité, ne s'empare de moi, j'étais une parfaite maniaque du contrôle; l'allaitement et le tirage de lait étaient donc des horizons existentiels que je pouvais là aussi contrôler. L'ironie, évidemment, c'est qu'ils ont rapidement pris le dessus.

J'étais en plein déni, par contre. J'avais beau produire de plus en plus de lait, je continuais à me dire que j'allais arrêter l'allaitement «d'un moment à l'autre». Thelma prenait des biberons de mon lait quand j'étais au travail, je pensais donc déjà avoir fait le plus gros.

Les gens me mettaient en garde, me disaient que le sevrage est parfois difficile pour le bébé, et que j'allais devoir y aller progressivement, en ne lésinant pas sur l'amour et les câlins. Je m'en moquais.

En tant que grosse partisane de l'amour vache, et parce que Thelma avait bien réagi à cette stratégie quand il s'était agi qu'elle fasse ses nuits, pour moi, le sevrage n'allait pas faire exception.

A chaque rendez-vous chez le pédiatre, j'annonçais sobrement mon projet de la sevrer –pour de bon, et d'un coup d'un seul. Mais après chaque visite, je décidais de continuer encore un mois, puis encore un autre...

Une vraie rupture sentimentale

Et puis, bon, tout le monde connaît l'histoire de la fille qui est sur le point de rompre avec le garçon et qui finit par se faire jeter la première, non? Ben c'est en gros ce qui s'est passé. Au départ, j'étais tellement à fond que je n'ai même pas réalisé ce qui m'arrivait.

Une nuit, je l'ai prise dans mes bras pour l'allaiter, et elle a tout simplement tourné la tête. J'ai tenté de lui coller mon sein devant la bouche, mais elle était clairement désintéressée. Je suis donc partie du principe étrange, mais néanmoins plausible, qu'elle n'avait peut-être pas faim, puis je l'ai remise au lit sans y penser. Sauf que ça s'est reproduit la nuit d'après, et la suivante.

Voilà qu'elle coupait donc les ponts, comme ça, d'un coup d'un seul, comme j'avais prévu de le faire avec elle, et comme je l'avais déjà fait par le passé, avec d'autres personnes, en prétendant souvent que c'était «mieux pour nous deux».

Je me suis creusé la cervelle comme une dératée pour essayer de comprendre. Il n'y avait eu aucun problème quand je l'avais allaitée au parc, jeudi dernier –pas vrai? Et le jour où mes parents étaient là, elle avait tété comme une championne! Et la nuit d'après, et celle encore d'après, tout allait bien. Que s'était-il donc passé? Mon esprit tournait en rond.

Mais avec Thelma, j'ai fait celle qui ne comprenait pas. Avant chaque allaitement, mon cœur battait comme si j'étais sur le point de croiser un type qui, je le savais, avait l'intention de me larguer. Je m'asseyais dans mon fauteuil d'allaitement, je sortais nonchalamment mon sein, pour le lui coller sur la figure. Mais désormais, à chaque fois, elle détournait calmement la tête. C'était presque comme si elle me disait:

«Tu t'embarrasses toute seule. Range-moi ça, rhabille-toi, et quand je reviendrai, on fera comme si rien de tout cela n'est jamais arrivé.»

Et pendant ce temps-là, au fond de moi, je criais, «S'il te plaît, bébé, s'il te plaît! Donne nous encore une chance, je sais que ça va marcher!!» J'étais devenue la fille qui cherche à coucher une dernière fois avec un garçon, même si elle sait qu'il n'en a plus tellement envie.

Pour la première fois, j'ai enfin compris quel effet faisait l'émotion quand elle prend le pas sur la raison. Et oui, j'étais devenue le genre de personne que j'avais le plus vilipendé: désespérée, collante, dépendante, avec mes seins de location qui pendouillaient, et mon lait qui giclait partout.

Cela faisait maintenant quasiment une semaine que Thelma avait tété pour la dernière fois, et je savais que c'était foutu, mais je continuais à me tirer le lait comme une folle. Le pompage, ce truc que je détestais tant, était aujourd'hui la seule chose à laquelle je pouvais me raccrocher. Sauf que mes séances de tirage de lait étaient devenues tristes, presque masturbatoires. Seule, je me tirais le lait, pour quelqu'un qui n'en voulait plus.

Le sevrage

Enfin, une nuit, à la veille de renoncer, je me suis dit «et puis merde, je lui offre mon sein une dernière fois, je ne peux pas m'enfoncer plus». Et...seigneur dieu, elle l'acceptait, comme au bon vieux temps! J'ai essayé de faire comme si de rien n'était, mais au fond de moi, je jubilais: je l'avais suppliée, priée de me donner une toute dernière fois, et mon souhait avait été exaucé. Ça marche, bébé! Regarde, comme avant!

Sauf que ce n'était pas vraiment comme avant; elle ne tétait pas comme d'habitude. Ça n'avait pas l'air de lui plaire tant que ça. Elle se laissait faire. Elle me tétait par pitié.

A ce moment-là, j'ai réalisé qu'après tous mes discours sur la valeur de l'indépendance, j'aurais dû me réjouir de sa manifestation d'autonomie et pas m'en endeuiller. Sa bonne action de charité terminée, j'ai remis mon soutien-gorge en place, et je lui ai proposé un biberon, qu'elle a avalé goulument.

Et c'est la dernière fois que j'ai donné la tétée à Thelma. Son cadeau d'adieu m'a fait plaisir mais je savais que c'était fini. J'ai quand même continué à pomper pendant encore quelques semaines, de moins en moins de jour en jour, jusqu'à ce que mes seins –et peut-être aussi mon cerveau– reprennent leur taille normale.

Et en me débarrassant du tire-lait, j'ai eu l'impression de remiser mon costume de super-héros au placard. Je devais admettre que j'étais une vraie personne, que j'avais mes vulnérabilités, comme tout le monde. J'avais vécu mon premier chagrin d'amour, tout en ayant le sentiment qu'avec Thelma, ça n'allait pas être le dernier.

Julie Rottenberg     

Julie Rottenberg écrit pour la télevision et les films. Elle vit à Brooklyn (New York).

Traduit par Peggy Sastre

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