Economie

Ce que la Grèce, le FMI, les banques, l'Europe auraient dû apprendre de la crise argentine

Gilles Bridier, mis à jour le 30.06.2011 à 9 h 18

La crise grecque ressemble, dix ans plus tard, à la crise argentine, mais en beaucoup plus grave. En Argentine, la situation avait explosé. En Grèce, une question: quelle est la longueur de la mèche ?

Manifestation devant le parlement grec, à Athènes, le 21 juin 2011.  Yiorgos Kar

Manifestation devant le parlement grec, à Athènes, le 21 juin 2011. Yiorgos Karahalis/Reuters

Aujourd’hui, la Grèce est en situation de faillite. Dix ans plus tôt, c’était l’Argentine. Certes, on ne peut parler de faillite d’un Etat comme de celle d’une entreprise (car on n’a jamais vu un Etat disparaître en mettant la clé sous la porte). Mais un Etat en défaut de paiement est quasiment dans la même situation, avec les conséquences induites pour les créanciers privés.

Le sauvetage de la Grèce implique de mobiliser bien plus de moyens que l’Argentine jadis: celle-ci ne supportait qu’une dette de 132 milliards de dollars correspondant à une grosse moitié de son PIB, alors que celle-là fait face à un endettement de 350 milliards d’euros correspondant à plus d’un an de PIB. Mais on retrouve à peu près les mêmes acteurs : un gouvernement, une nation, le FMI, et des créanciers privés. Qui jouent des partitions relativement identiques à dix ans d’intervalle. Et avec en plus dans le cas de la Grèce, des pays partenaires dans le cadre d’une même zone monétaire.

L’emprunt pour compenser des contre-performances économiques

On passera sur les raisons qui ont amené ces deux économies au bord du gouffre. Dans le cas de l’Argentine, la gestion calamiteuse des finances publiques a été aggravée par une politique monétaire et un régime de change non adaptés à la réalité du pays. Le peso argentin était alors arrimé au dollar. Lorsque les Etats-Unis décidèrent de renforcer leur monnaie, le peso devint surévalué pour l’économie argentine.

C’est un peu le problème de la Grèce avec l’euro: si Athènes n’avait pas triché sur ses comptes publics pour être admissible à la monnaie européenne selon les critères établis, la Grèce n’aurait pas intégré la zone euro en 2001. Du même coup, Athènes s’est retrouvé avec une monnaie trop forte pour ses performances économiques. Et a réglé ses problèmes de déficit en lançant des emprunts sur les marchés financiers. Ceux-ci ont été souscrits par les acteurs de la finance internationale, comme ce fut le cas pour l’Argentine dans les années qui précédèrent l’explosion de 2001.

On peut se demander pourquoi des pointures de la finance prennent le risque d’engranger des obligations d’Etat lorsque les risques grandissent, alors que le creusement de la dette publique ne peut qu’affaiblir un peu plus l’Etat en question et compromettre le remboursement de la dette. C’est que les taux auxquels les emprunts sont souscrits grimpent en même temps que les risques augmentent. D’une certaine façon, les risques sont dans les taux et les créanciers contrôlent leurs engagements plus qu’il n’y paraît.

Le FMI, un père fouettard en Argentine

En outre, ces créanciers ont un filet de sécurité avec le FMI. Lorsqu’il fallut sortir de la crise asiatique à la fin des années 90, puis de la crise argentine ou de la crise brésilienne, le Fonds monétaire international est intervenu pour permettre aux Etats défaillants de rembourser leurs dettes aux créanciers privés, en se portant caution si les Etats en question consentaient à de lourds sacrifices pour redresser leur situation.

En Argentine, le Fonds avait apporté son soutien après que l’Etat eut décidé des privatisations dans des secteurs  clés, réduit la dépense publique (généralement en licenciant des fonctionnaires et en réduisant les salaires dans la fonction publique), et augmenté les impôts.

A défaut de pouvoir contraindre les dirigeants à régler rapidement les problèmes posés par une corruption quasiment institutionnalisée jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, le Fonds conditionnait ses soutiens à l’application de mesures qui pénalisaient d’abord la classe moyenne.

Au point que le FMI est vite apparu comme un filet de sécurité pour les créanciers internationaux, mais comme un père fouettard pour les populations mises ainsi au pain sec.

Des crises sociales et politiques s’en suivirent, notamment en 2001 lorsque les classes les moins favorisées d’Argentine refusèrent de nouvelles mesures d’austérité et que, en conséquence, le FMI refusa une nouvelle aide à Buenos Aires… malgré son montant de 1,3 milliard de dollar, soit quasiment rien.

Le risque de déstabilisation sociale et politique

A y regarder  assez globalement, les Grecs connaissent une situation pas si éloignée de celle qu’ont vécu les Argentins. A ceci près que, même si la Grèce ne représente guère que 2% de la production de richesse en Europe, elle pose un problème infiniment plus grave à la finance internationale. Car malgré après un premier plan de sauvetage de 110 milliards d’euros en 2010, la dette publique s’est alourdie de quelque 15% en un an et qu’un autre plan de même ampleur est maintenant nécessaire.

Bien sûr, de nouvelles mesures d’austérité sont assorties au versement de cette deuxième aide. Mais comme en Argentine, l’opinion publique se cabre: «les indignés» grecs refusent les conditions imposées par le FMI et les autres membres de la zone euro pour la verser. Dans ces conditions, le gouvernement avance sur le fil du rasoir, sous le regard d’autant plus inquiet des autres capitales que le risque de contagion de cette indignation est bien réel. Comme en Argentine.

Responsabiliser les créanciers dans les crises

Après les crises qui marquèrent la fin du XXe siècle, le FMI procéda à une forme d’autocritique discrète à propos des conséquences de son mode opératoire sur la stabilité sociale et politique des pays où il intervenait. Pour ne pas porter seul le chapeau des crises engendrées par les cures d’austérité, le Fonds convint que les établissements financiers privés avaient une part de responsabilité dans le laxisme de certains gouvernements qui préféraient emprunter sur les marchés plutôt que de gérer leur pays pour remplir les caisses. Car certains crédits avaient été octroyés en dépit de toute rationalité économique, du fait que la caution du FMI était considérée acquise.

Pour amener les uns et les autres à mieux prendre en compte les conséquences de leurs décisions, le Fonds décida que les opérateurs privés seraient également sollicités pour redresser les pays défaillants lorsqu’ils compteraient au nombre des créanciers, selon le principe du «partage proportionnel de la charge».

Le secteur privé était donc invité à participer à la résolution des crises. Alors directeur général du Fonds, Michel Camdessus avait répondu aux critiques en plaidant en faveur d’un système où «les risques seront évalués avec réalisme et où le succès sera récompensé, et l’échec sanctionné, de manière équitable». Parce que, «après tout, le marché, c’est la liberté et la responsabilité», avait-il soutenu en bon libéral.

Des plans de sauvetage pour éviter l’explosion

Le débat sur la contribution des créanciers pouvait sembler tranché. Pourtant, comme le montre la construction du deuxième plan de sauvetage de la Grèce, il reste d’actualité. On sait que les banques allemandes et françaises sont les plus exposées au risque grec: les allemandes détiennent 15 milliards d’euros de dette souveraine, les françaises quelque 10, et elles ont ensemble dans leurs coffres plus des deux tiers de la dette publique grecque. En clair, elles sont celles qui ont financé le dérapage de la Grèce. On comprend donc pourquoi c’est en France et en Allemagne que le débat sur la contribution des créanciers privés a été le plus chaud. Comme quoi elle ne coulait pas de source!

Les élus allemands sont montés au créneau, pour que le poids de ce sauvetage ne soit pas supporté par les seuls contribuables. Les positions de la France et de l’Allemagne se sont rapproché. Et il fut convenu que les créanciers privés seraient sollicités sur le mode de «l’initiative de Vienne» prise pour éviter la fuite des capitaux d’Europe de l’Est lors de la dernière crise. A savoir qu’ils reporteraient le remboursement de leurs créances. Beaucoup de bruit pour une conclusion qui s’imposait au regard des enjeux sociaux et politiques et qui, en plus, ne devrait pas mettre ces établissements en difficulté.

Finalement, la Grèce n’aura guère profité de l’expérience de l’Argentine: même inadéquation, même remède, même rejet, et même débat sur la responsabilisation des banques. Sauf que si la crise argentine était déjà de la dynamite, la crise grecque l’est encore plus, et on ignore encore la longueur de la mèche. Et ce sont les marchés qui jouent avec le feu.

Gilles Bridier

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Journaliste
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