Monde

Corée du Nord: la grande évasion

Stéphane Pambrun, mis à jour le 29.06.2011 à 7 h 02

Sur les 300.000 Nord-Coréens qui ont pu fuir le dernier régime stalinien au monde, 15.000 sont réfugiés en Corée du Sud. Un chiffre qui a doublé en deux ans. Ils racontent cette odyssée périlleuse à travers la Chine et l’Asie du Sud-est pour gagner une terre où tout leur est étranger.

Des enfants nord-coréens font des signes aux touristes chinois de l'autre côté du Yalu, en mai 2011. REUTERS/Jacky Chen

Des enfants nord-coréens font des signes aux touristes chinois de l'autre côté du Yalu, en mai 2011. REUTERS/Jacky Chen

«Vous voyez ces jeunes filles? demande, l’oeil goguenard, un homme d’affaires coréen. Elles ont toutes été sélectionnées par le régime de Pyongyang. Elles sont exquises et très bien formées. J’aime amener mes clients dans ce restaurant. En plus, elles parlent notre langue et comprennent nos blagues…»

Nous sommes ici dans une enclave nord-coréenne de Pékin. Un petit quartier discret où est installée une poignée de restaurants. Leur particularité? Seuls des expatriés légaux y travaillent.

Ils ont été soigneusement choisis par le régime stalinien et servent à la fois d’ambassadeurs à bon compte et surtout de formidables pompes à devises.

«Chaque restaurant nord-coréen doit remplir un quota, explique un spécialiste de la Corée. Ils doivent envoyer l’équivalent de 100.000 à 300.000 dollars américains en devises dans leur pays. C’est une sorte de taxe qui rapporte à l’Etat des dizaines de millions de dollars chaque année.»

A Pékin, on compte 11 restaurants comme celui-là et une centaine d’établissements sont installés à l’étranger, essentiellement dans les grandes villes de l’est de la Chine et en Asie du Sud-Est, au Laos et au Vietnam. Toujours des dictatures communistes. On reste entre bons amis.

Le trafic de drogue, d’armes, le blanchiment d’argent et la fausse monnaie, achèvent de remplir les caisses de cet Etat paria.

Mais n’espérez pas tirer un mot de ces jolies ambassadrices. Elles ont interdiction de parler aux étrangers. Et surtout aux Occidentaux. Leur escapade chinoise est très différente de celles des milliers de réfugiés Nord-coréens dans le pays.

Dandong: première étape

Bien loin des lumières de Pékin, nous sommes à Dandong. La grande ville frontalière avec la Corée du Nord. A l’estuaire du Yalu, Dandong est la fenêtre de la RPDC (la République populaire démocratique de Corée est le nom officiel de la Corée du Nord) sur le monde extérieur.

90% du commerce extérieur nord-coréen transite par le pont de l’Amitié. Un ouvrage de fer et de béton où passent de rares camions. Sur l’autre rive, on peut voir par temps clair des soldats en armes. De quoi plaire aux nombreux touristes chinois.

«On parle beaucoup de la Corée du Nord, c’est un pays ami de la Chine, explique un homme venu spécialement de Pékin pour se rincer l’œil. Alors bien sûr on a envie de savoir comment est ce pays. Ça ressemble à la Chine il y a 50 ans d’après ce que l’on m’a dit.»

Dongang ville carrefour pour les touristes, mais aussi pour la plupart des réfugiés du dernier régime stalinien de la planète. Certains tentent de vivre de petits boulots sur cette rive chinoise.

Difficile de les rencontrer et de leur parler. Ils sont méfiants et prennent en permanence le risque d’être renvoyés chez eux. Et de croupir dans l’un des nombreux goulags de l’Etat ermite où se trouveraient 200.000 prisonniers selon des sources d’Amnesty International.

Alors la plupart préfèrent ne pas traîner en Chine et font le grand voyage. Direction: la Thaïlande, puis la Corée du Sud.

Cap au sud

«J’ai marché cinq mois à travers l’Asie du Sud-Est avec quelques autres réfugiés de Corée du Nord», raconte une vieille dame qui, depuis 4 ans maintenant, vit avec son fils dans un petit deux pièces de Séoul. Elle taira son nom pour protéger le reste de sa famille restée en Corée du Nord. Mais c’est elle qui nous raconte l’essentiel de ce périlleux voyage. Son histoire est exemplaire de celle de milliers d’autres.

De sa vie en Corée du Nord, elle se souvient surtout de la faim qui tenaille les estomacs et fait mourir les plus faibles.

«On nous avait appris à cuisiner les rares plantes qui poussent encore en Corée du Nord. Des soupes de racines, des concoctions de plantes et des feuilles d’arbres que l’on faisait bouillir. C’est difficile de travailler le ventre vide et puis nous n’avions rien à planter, pas d’animaux. Rien… Alors nous sommes partis.»

Les Coréens expliquent qu’ils ont «perdu leur pays natal». À moins que ce ne soit leur pays natal qui se soit perdu dans les délires sécuritaires, paranoïaques et mégalo de leur «chef vénéré» Kim Jong-il et de son probable successeur, son fils Kim Jong-un.

La longue marche des Nord-Coréens

Mais pour quitter cet enfer, il faut passer par la Chine car la frontière avec la Corée du Sud est l’une des zones les plus fortifiées au monde. Un no man’s land de cent vingt kilomètres sur quatre, planté de mines antipersonnelles et gardé par un million et demi de soldats dont 37.000 Gi’s américains.

«Il faut d’abord se rapprocher de la frontière avec la Chine et donc demander au gouvernement une autorisation de déménager. Comme la Corée du Nord est un pays très corrompu cela s’arrange moyennant un peu d’argent. Ensuite il faut franchir la frontière et traverser l’un des fleuves qui séparent les deux pays, le Yalu et le Tumen. En allant vers l’est, le Tumen devient de plus en plus étroit, un simple ruban d’eau que l’on peut traverser de nuit. Le mieux est de passer l’hiver quand le fleuve est gelé. Nous étions pris en charge par les mafias.»

La traversée de la Chine peut durer 5 à 6 mois. Il faut ensuite franchir de nouvelles frontières vers le Vietnam, la Cambodge pour finalement atterrir en Thaïlande, aux Philippines ou en Indonésie.

C’est dans l’un de ces pays, à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux, qu’ils sont finalement pris en charge par le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies ou directement par l’ambassade de Corée du Sud. C’est la fin du voyage, la fin du calvaire.

Les quelques milliers de réfugiés qui, en cinquante ans, ont réussi leur fuite sont pris en charge par les autorités de Séoul. Un appartement, une prime d’installation et une allocation mensuelle, le temps de retrouver un emploi.

Apprendre le capitalisme

Direction d’abord Hanawan. Un camp d’«éducation au capitalisme».

«C’était formidable. J’ai vu pour la première fois un ordinateur. On m’a expliqué comment ouvrir un compte en banque et me servir d’une carte de crédit. C’est comme une nouvelle naissance.»

Bienvenu au pays du capitalisme. En deux mois, vêtus d’uniformes gris, les réfugiés sont «rééduqués». «C’est un moment un peu difficile, explique un volontaire de Médecins sans Frontières. Ils doivent renier en quelque sorte leur pays. Ils sont brutalement plongés dans un monde inconnu.» Hanawan, passage obligé pour une nouvelle vie.

Commencer sa nouvelle vie

Ce n’est qu’à l’issue de cette «rééducation» qu’ils peuvent véritablement commencer leur seconde existence.

Un appartement fonctionnel et entièrement équipé des derniers appareils ménager suffit souvent à leur bonheur. Un appartement que la vieille dame aime faire visiter, appuyant sur tous les boutons de ses gadgets «made in Korea». Mais un appartement totalement impersonnel.

Comme tous ses compatriotes, elle a quitté la Corée du Nord sans rien. Pas de photo, pas de souvenir de son autre vie. Rien qui puisse permettre de l’identifier si par malheur elle se faisait capturer.

Finalement, il ne lui reste de sa vie passée que quelques cauchemars, parfois, lorsqu’elle pense à sa sœur restée au Nord.

Stéphane Pambrum

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