Economie

La bière aide la croissance économique

Charles Kenny, mis à jour le 28.06.2011 à 12 h 49

L'abus d'alcool est bon pour la santé (économique).

Brochette/brunobord via FlickR CC Licence By

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Le mythe de l’anti-alcoolique suffisant a un fond de vérité. Beaucoup des théories les plus populaires sur la croissance économique dans les pays riches, qui remontent à l’éthique du travail protestante de Max Weber, mettent à l’honneur les vertus de frugalité et de sobriété des nantis. Et des lois britanniques restreignant le commerce de l’alcool du XVIIIe siècle à la prohibition dans l’Amérique des années 1920, jusqu’à une certaine catégorie d’économistes modernes, la longue tradition consistant à mettre la persistance de la pauvreté sur le dos de l’intempérance a la vie dure.

Comment gagner de nouveaux clients?

En réalité, il semble de plus en plus avéré que la bière et son industrie pourraient être aussi bénéfiques pour la croissance qu’un excès de sobriété. Dans certains environnements les plus rudes pour les investisseurs, des brasseurs sont aujourd’hui en train de construire des usines, créer des emplois et fournir des services publics cruciaux, le tout pour se gagner de nouveaux clients. La brasserie comme stimulant économique: une formule que même un étudiant en biture peut approuver.

En cette époque de prospérité mondiale sans précédent, le nombre d’amateurs de bière ne cesse d’augmenter. Liesbeth Colen et Johan Swinnen, de l’université de Louvain, rapportent que la consommation de bière en Chine en 1980 était négligeable. Alors qu’en 2005, le pays consommait plus de 40 milliards de litres par an. En 1961, les Brésiliens ont bu 630 millions de litres de bière; en 2007 ce chiffre avait explosé à 7,5 milliards.

Et les économies en pleine expansion ne sont pas les seules concernées: même les plus pauvres des pauvres achètent de l’alcool. Abhijit Banerjee et Esther Duflo, du MIT, ont montré que des gens vivant avec un dollar par jour, voire moins, peuvent consacrer 6 cents ou plus à l’alcool ou au tabac.

Additionnez toutes ces petites pièces et vous voilà avec un marché potentiel de plusieurs milliards de dollars chaque année. Une demande solide même dans les pays les plus pauvres est l’une des raisons pour lesquelles les brasseurs investissent là où d’autres industries n’osent pas mettre le pied.

Ces derniers mois, Heineken a acquis en Éthiopie deux brasseries appartenant à l’État pour 163 millions de dollars; le Rwanda a enregistré sa toute première introduction en bourse impliquant un brasseur local; et SABMiller a ajouté 15 millions de dollars aux 37 millions d’investissements initialement prévus dans l’installation d’une brasserie à Juba, la plus grande ville du Sud-Soudan bientôt indépendant.

Ces investissements ne vont pas uniquement profiter aux gros bras de la bibine. À Juba, la brasserie de SABMiller sera une source de revenus fiscaux, rapportera des loyers, créera plus de 200 emplois sur place et augmentera la demande de produits agricoles locaux.

Des impôts, des  emplois...

Dans des marchés plus stables, des brasseries peuvent représenter une force économique considérable. En 2005, East African Breweries fut au Kenya la première entreprise à atteindre 1 milliard de dollars de capitalisation boursière, et l’entreprise a payé environ 44 millions de dollars d’impôts sur les sociétés l’année dernière.

Naturellement, quand il s’agit d’alcool, les excès peuvent être néfastes. L’Organisation mondiale de la santé estime que quelque 76 millions de personnes souffrent de troubles liés à l’alcool, et que l’alcool est un facteur déterminant dans 20% à 50% de tous les cas de cancers du foie, homicides, crises d’épilepsie et accidents de la route dans le monde. Et on peut s’interroger sur les choix des Mexicains ruraux qui vivent avec un dollar par jour et dépensent davantage en alcool et tabac que pour l’éducation, ou sur ceux des Sud-africains, qui dépensent plus de trois fois l’équivalent de leur budget éducation et soin de santé réunis pour la satisfaction de ces plaisirs coupables.

Mais les dangers de l’excès sont bien moindres dans des pays pauvres comme la Zambie (consommation moyenne de bière: 5 litres par personne et par an) que dans des pays riches comme les États-Unis (plus de 80 litres par an). Et ces risques doivent être mesurés en tenant compte du potentiel bénéfique de la bière dans l’amélioration de la qualité de vie, ne serait-ce que par les impôts levés et les salaires versés.

Eh oui, la bière est sans doute une force de croissance depuis longtemps. En outre, Colen et Swinnen soulignent que la consommation de bière est plus élevée dans les pays protestants. Et si le succès des débuts des économies dominées par des protestants n’avait rien à voir avec la célèbre éthique du travail de Weber, mais avec l’impact des brasseries? D’accord, il est peut-être tout aussi saugrenu d’insinuer que le progrès puisse être conduit par le houblon et l’orge que par la crainte de la damnation éternelle—mais au moins, c’est plus amusant d’en discuter autour d’une chope.

Charles Kenny

Traduit par Bérengère Viennot

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