Monde

L'incroyable papier d'un sans-papiers

Moisés Naím, mis à jour le 29.06.2011 à 9 h 21

L'histoire hors du commun de José Antonio Vargas relance le débat sur l’immigration aux Etats-Unis.

Manifestation à Washington.  Jonathan Ernst / REUTERS

Manifestation à Washington. Jonathan Ernst / REUTERS

Première surprise: le New York Times Magazine publie un article choc initialement préparé et édité par un concurrent, le Washington Post. Tout aussi surprenant, ce dernier donne son feu vert à cette publication.

Un jeune reporter vedette, ancien employé du Washington Post, confesse à travers ce papier un délit qui risque de lui valoir la prison ou une expulsion des Etats-Unis, pays où il vit depuis l’âge de 12 ans. Un pavé jeté dans la mare.

Cette histoire met au jour les préjugés de la société, les tragédies personnelles et les choix cornéliens des gouvernements sur le dossier de l’immigration. Il s’agit en somme d’une incroyable histoire personnelle à portée internationale. En effet, rares sont les pays qui gèrent efficacement la question migratoire à l’heure où les émigrés se font de plus en plus nombreux.

Un étrange étranger

Commençons par le commencement. Natif des Philippines, José Antonio Vargas  a travaillé pour les journaux américains les plus prestigieux. Il est lauréat du prix Pulitzer de journalisme et a interviewé des célébrités, notamment Mark Zuckerberg, le fondateur et patron de Facebook.

Depuis le mois de mars, il préparait, avec le responsable de la section dominicale Outlook du Washington Post, Carlos Lozada, un important article devant être publié dimanche 26 juin. Vargas y révèle qu’il est un immigré clandestin, qu’il a falsifié des documents et menti sur sa nationalité depuis l’âge de 16 ans. Il avait décidé de divulguer cette expérience de vie afin d’alerter le public américain sur les contradictions et la cruauté des lois américaines sur l’immigration.

Quelques jours avant la parution de l’article, le journaliste a appris que ses chefs avaient changé d’avis et décidé de ne pas le publier. Vargas a aussitôt contacté le New York Times, dont la direction a senti l’aubaine. Le journal n’a pas hésité à remanier son supplément du dimanche pour y intégrer l’article de Vargas, qui avait déjà été minutieusement corrigé et vérifié par l’intéressé et ses collaborateurs. Les supérieurs de Lozada n’ont toujours pas justifié leur décision, laquelle a provoqué de vifs débats dans les milieux journalistiques.

Troublant témoignage

Les débats suscités par les révélations de Vargas sont encore plus virulents tant certains ont été surpris: les immigrés ne sont pas tous bons à garder des enfants ou cueillir des tomates. Les Américains ont notamment appris que, depuis 2007, aux Etats-Unis, les immigrés titulaires d’un diplôme universitaire sont plus nombreux que ceux n’ayant pas terminé leurs études secondaires.

D’autres restent bouche bée devant le témoignage du journaliste:

«J’ai grandi ici. Et c’est chez moi. Mais même si je me sens Américain et que je considère les Etats-Unis comme mon pays, [il] ne me traite pas comme l’un des siens.»

Vargas raconte la réaction de sa grand-mère lorsqu’il lui téléphona après avoir remporté le prix Pulitzer. Au lieu de le féliciter, elle lui rétorqua immédiatement: «Et si les gens le découvrent, que va-t-il se passer?» Vargas ne sut quoi répondre:

«J’ai posé le téléphone et j’ai couru me réfugier dans les toilettes de la rédaction […] pour pleurer.»

Il raconte également que, comme bon nombre de sans-papiers à travers le monde, cela fait des années (18 ans exactement) qu’il n’a pas vu sa mère et sa sœur. Et il n’a jamais connu son petit frère de 14 ans!

L’immigration constitue et divise l’Amérique

Vargas fait partie des millions d’immigrés qui suivant une vieille tradition américaine, transforment le pays et contribuent à ses avancées. A titre d’exemple, la population latino va tripler ces 50 prochaines années. Son pouvoir d’achat augmente à un rythme trois fois supérieur à la moyenne nationale. Idem pour le taux de création d’entreprises au sein de la communauté hispanique, dont la classe moyenne connaît l’une des croissances les plus rapides au monde: en 20 ans, elle a augmenté de pas moins de 80%.

Mais en vertu des lois actuellement en vigueur, près de 28% des immigrés sont des délinquants: ce sont des étrangers en situation irrégulière. Pour certains Américains, il n’y a pas débat: Vargas a enfreint plusieurs lois. A ce titre, il doit être poursuivi, sanctionné, puis expulsé. Car selon eux, les Etats-Unis sont un pays dont le succès est dû au respect de l’état de droit («the rule of law»). Heureusement, d’autres sont convaincus que cette réussite est aussi l’œuvre du melting-pot: l’Amérique s’est renforcée grâce à sa capacité à attirer et intégrer des hommes et des femmes de tous horizons.

En tout état de cause, Vargas mise sur une autre caractéristique des Etats-Unis: leur souplesse politique. Il vient de lancer une vaste bataille nationale. Objectif: changer les lois sur l’immigration. Et son article n’est que la première salve.

Moíses Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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