Culture

Brafman, l'avocat acteur

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 01.07.2011 à 19 h 44

Que nous dit de l'avocat de Dominique Strauss-Kahn et de la justice américaine son film de prétoire préféré, «Le Droit de tuer?».

Samuel L. Jackson et Matthew McConaughey dans «Le Droit de tuer?» de Joel Schuma

Samuel L. Jackson et Matthew McConaughey dans «Le Droit de tuer?» de Joel Schumacher (Warner Bros., 1996)

Un avocat flambeur défend un riche client accusé de violences et de tentative d’agression sexuelle sur une femme modeste, et qui nie les faits. Il obtient sa libération contre une caution de 1 million de dollars et le port d’un bracelet électronique, face à un procureur qui clame: «Avec les ressources dont cet homme dispose, la caution est un risque.» Puis se met en quête d’informations pour discréditer la plaignante…

Dominique Strauss-Kahn et son avocat Benjamin Brafman, au tribunal de New York? Non, Ryan Philippe et Matthew McConaughey, sur les écrans de cinéma. Ou plutôt Louis Roulet et Mickey Haller, les personnages principaux de La Défense Lincoln, un film de prétoire tiré du roman éponyme de Michael Connelly, sorti sur les écrans français le 25 mai en pleine affaire DSK. Et qui voit McConaughey retrouver un rôle d’avocat quinze ans après Le Droit de tuer?, de Joel Schumacher.

Adapté d'un roman de John Grisham, ce film racontait le combat d’un avocat pour sauver de la peine capitale un ouvrier noir (Samuel L. Jackson), accusé d’avoir abattu deux rednecks qui avaient violé et laissé pour morte sa petite fille, dans une ville du Mississippi en proie à des tensions raciales. Et c'est le meilleur film de prétoire jamais tourné selon... Benjamin Brafman, qui a affirmé l’avoir vu «au moins dix fois».

«J'ai vu des témoins jouer la comédie»

Comme beaucoup de ses confrères, l’avocat new-yorkais est friand de ces films qui mettent en scène son quotidien. «Il m’a dit que Le Droit de tuer? était son film de prétoire favori à cause de la plaidoirie finale», raconte Thane Rosenbaum, le directeur du Forum Film Festival, qui a invité l’avocat à participer à une projection-débat autour du film en octobre 2006. «Il fait partie de ces avocats très compétents dans la salle d’audience, c’est une figure théâtrale. Des avocats comme lui voient leur boulot comme une interprétation visant à convaincre un public de les aimer et d’aimer leur client.» La même année, Brafman expliquait lui-même au New York Times:

«Un procès, que nous l’acceptions ou non, a certainement un aspect théâtral dans le sens le plus brut du terme. […] J’ai vu des témoins déposer, et j’ai vu des témoins jouer la comédie.»

Son choix de film s’est porté sur un long-métrage récent, et non sur un classique de ce que Paul Bergman, professeur de droit à l’University of California et coauteur de Reel Justice: The Courtroom Goes to the Movies, qualifie d’«âge d’or» du film de prétoires, le tournant des années 50-60. Avec notamment deux films dont les scénarios trouvent un écho dans Le Droit de tuer?: Autopsie d’un meurtre de Otto Preminger (1959) et Du silence et des ombres de Robert Mulligan (1962).

Dans le premier, Paul Biegler (James Stewart) défend brillamment un soldat (Ben Gazzara, dans un de ses premiers rôles) accusé d’avoir tué l’homme qui a violé sa femme (Lee Remick). Dans le second, adapté du roman To Kill a Mockingbird de Harper Lee (traduit sous le titre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur), Gregory Peck incarne Atticus Finch, un avocat qui défend un jeune Noir accusé de viol sur une jeune femme blanche dans une petite ville de l’Alabama.

Anatomy of a murderTo Kill A Mockingbird

Démoli à sa sortie en France

Sacré plus grand héros de l’histoire du cinéma américain par l’American Film Institute en 2003 (devant Indiana Jones et James Bond…), le personnage a valu son seul Oscar à Peck. Il a aussi donné son nom à la revue de l’association des avocats en droit criminel de l’état de New York, dont fait partie Brafman, et a inspiré un nombre incalculable de célébrités, de la médiatique avocate californienne Gloria Allred au démocrate Howard Dean, en passant par David Kendall et Kenneth Starr, les deux avocats opposés autour du sort de Bill Clinton dans l’affaire Lewinsky.

Atticus Finch est une icône judiciaire. Jack Brigance, le héros du Droit de tuer?, davantage un reflet de la vision contemporaine des avocats dans le cinéma américain: «Progressivement, on a commencé à humaniser l’avocat, en faire moins une machine dévouée au bien que quelqu’un qui a des problèmes de boisson, d’argent, de couple et qui cherche sa rédemption à travers la loi», explique Thane Rosenbaum. Brigance est passionné et opiniâtre, mais il carbure au whisky, met en danger sa famille et professe son attachement à la peine de mort.

Une figure contrastée, comme a d’ailleurs été contrasté l’accueil réservé au film. «Ce n’est pas un film très représentatif du genre», note ainsi Christian Guéry, doyen des juges du tribunal de Nice et auteur d’un récent Les Avocats au cinéma, et qui, au rayon adaptations de John Grisham, classe le film à un rang nettement inférieur à L’Idéaliste de Coppola.

Aux Etats-Unis, le NY Daily News avait consulté à sa sortie un «jury» d’avocats qui l’avait démoli en pointant plusieurs invraisemblances. En France, où le titre original (A Time to Kill) avait été adouci, il avait été accueilli à la sulfateuse par la critique: «manichéisme et style épais» pour L’Express, «bouillie idéologique moralisatrice» pour Le Monde, «crypto-fasciste» pour les Inrockuptibles, «scabreux» pour Libération…

Ambitions politiques du procureur

Des remarques justifiées tant le film est globalement déplaisant. Mais si l’on gratte profond sous ses grandes orgues, ses gros sabots et son apologie douteuse de l’autodéfense, on trouve des éléments intéressants pour qui veut comprendre deux ou trois choses du fonctionnement de la justice américaine… et, sans exagérer les parallèles, du déroulement futur de l’affaire DSK. «C’est une bonne illustration de la façon dont les avocats tentent de s’emparer de chaque petit détail positif, même aux dépens de la vérité, et aussi de l’importance du fait que les procureur soient élus», explique Michael Asimow, le co-auteur de Reel Justice.

Lors des scènes de prétoire, on voit ainsi comment les avocats tentent de discréditer les témoins, au cours des fameuses cross-examinations, en s’appuyant sur leur passé. Une stratégie qui a été esquissée récemment par Benjamin Brafman et William Taylor, l’autre avocat de DSK, quand ils ont demandé qu’on leur fournisse des éléments sur les témoins de l’accusation, dont la présence de «handicaps mental ou physique, troubles émotifs, dépendance à la drogue ou à l'alcool».

On voit aussi comment accusation et défense font des remarques invalidées par le juge (via les fameux «Objection!» bien connu des spectateurs) en sachant qu’elles frapperont de toute façon l’esprit des jurés. Ou encore comment une affaire médiatisée peut servir les ambitions politiques d’un procureur, élément qui a été évoqué à propos de celui de l’affaire Strauss-Kahn, Cyrus Vance Jr. Dans le film, Jake Brigance interpelle le procureur Buckley (Kevin Spacey) en l’appelant «gouverneur», ce à quoi ce dernier répond: «Je n’ai pas été élu gouverneur. Pas encore…».

Victime noire, accusé blanc, ou l'inverse

Au-delà de ces éléments procéduraux, Le Droit de tuer? éclaire aussi, toutes proportions gardées, l’affaire Strauss-Kahn à travers la dimension raciale que peut avoir un dossier mettant face-à-face une victime noire et un accusé blanc, ou l’inverse. Un thème auquel est sensible Benjamin Brafman, qui était un proche de l’avocat afro-américain Johnnie Cochran, le défenseur du footballeur américain O.J. Simpson. Et qu’il a abordé à plusieurs reprises au cours du débat qui a suivi la projection du Droit de tuer? au Forum Film Festival, dont nous nous sommes procurés un enregistrement intégral.

Il y évoque notamment ses souvenirs de «l'affaire de Bensonhurst», un dossier très médiatisé du début des années 90 où il défendait James Patino, un jeune homme d’un quartier italien de Brooklyn accusé d’avoir participé au meurtre d’un adolescent afro-américain, Yusuf Hawkins. Il reconnaît alors l'existence de pressions «communautaires» sur les jurés, exacerbées dans Le Droit de tuer?, où des militants du Ku Klux Klan et des droits civiques manifestent devant le palais de justice:

«J’avais six jurés afro-américains sur un jury de douze personnes et un juge afro-américain très courageux. Ils devaient juger le dossier le plus brûlant du pays et je représentais un homme innocent qui n’avait rien à voir avec l’affaire. […] J’ai regardé le jury et je me suis arrêté pour fixer les jurés afro-américains dans les yeux et leur dire: "Avec vous le courage de l’acquitter? Si vous l’avez, vous devrez rentrer chez vous et justifier ce verdict. Vous allez être moqués, harcelés." Ils l’ont acquitté en moins de deux heures.»

«Un gamin noir à Manhattan a un énorme avantage»

Brafman aborde aussi lors de ce débat la sélection des jurys. Un point encore plus vital aux Etats-Unis qu’en France, puisque le jury est entièrement populaire et que l’unanimité est la règle pour condamner ou acquitter, comme dans l’inoubliable Douze hommes en colère de Sidney Lumet. Alors qu'un arrêt de la Cour suprême (Batson v. Kentucky) interdit d’utiliser la couleur de peau comme motif de récusation, Le Droit de tuer? montre le juge et l’avocat intriguer successivement pour obtenir un jury entièrement blanc. L’occasion pour Brafman de livrer une analyse qui pourrait trouver une résonance si DSK est traduit devant un jury:

«Je pense que de plus en plus de gens sensés commencent à considérer que notre système judiciaire sera un jour, espérons-le, indifférent à la couleur de peau. Est-il parfait? Non. Est-ce qu’un gamin afro-américain est toujours désavantagé? Cela dépend dans quel comté. J’ai pratiqué dans toute la ville, et un gamin noir à Manhattan a un énorme avantage sur un gamin blanc, c’est que les jurys y sont en majorité métissés. Mais si vous allez dans le Queens, que vous avez un jury irlandais et que vous êtes un gamin noir, vous êtes mal!»

Un coupable est rarement acquitté

Lors du débat, l’avocat évoque aussi la possibilité qu’un accusé coupable soit acquitté, soit parce que le jury le croit innocent, soit en pleine connaissance de cause (un cas appelé jury nullification, qui se produit dans Le Droit de tuer?):

«Est-ce que cela arrive qu’un coupable soit acquitté? Oui. Mais vous voulez savoir à quelle fréquence? Rarement. La plupart des gens qui sont coupables utilisent la procédure du plaider-coupable avec une peine réduite, dans 85% ou 90% des cas. Les cas où l’on va au procès sont ceux où l’accusé n’a pas grand chose à perdre car on lui propose la prison à vie ou vingt ans, ou ceux il y a un haut degré d’incertitude, comme le crime en col blanc.»

Au croisement de ces procès «à haut degré d’incertitude» et de la dimension raciale, Brafman se souvient notamment ce jour-là de son client le plus notoire (hormis Michael Jackson, qui l’avait remercié avant le procès): Sean Combs alias P. Diddy, qu'il défendait dans une affaire de port d'arme illégal et de corruption. Et de la pression qu’il a ressentie pour obtenir l’acquittement d’un homme célèbre qu’il jugeait brillant et plein d’avenir. Un des cas où il estime avoir «fait la différence»:

«J’ai dit au jury: "Vous savez quoi? J’ai très peur. J’ai le futur de quelqu’un qui a le potentiel pour devenir le plus grand entrepreneur afro-américain de l’histoire qui repose sur mes épaules aujourd’hui. Il ne faut pas que vous trompiez."»

Jean-Marie Pottier

Article actualisé le vendredi 1er juillet: contrairement à ce que nous avions écrit, le festival où intervenait Benjamin Brafman ne s'appelle pas le Fordham Law Film Festival mais le Forum Film Festival.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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