France

Besancenot - Mélenchon, du cuit au cru

Eric Le Boucher, mis à jour le 27.06.2011 à 8 h 43

En ce début du XXIe siècle, l’extrême gauche n’a pas de solution sociale. Elle laisse le champ libre à Jean-Luc Mélenchon qui a pour seule recette un populisme antidémocratique qui n'est qu'une posture politicienne habile.

Meeting de soutien aux mariens grévistes de la SNCM à Marseille en 2005. REUTERS

Meeting de soutien aux mariens grévistes de la SNCM à Marseille en 2005. REUTERS

L’extrême gauche est en crise. Voilà 40 ans qu’elle rencontrait en France une adhésion, un assentiment, au minimum une écoute auprès d’une large partie de l’opinion de gauche. La crise des subprimes et de Lehman Brothers lui donne raison sur beaucoup de points: le capitalisme est devenu fou et il fait payer cher son embardée par les masses. Le néo-libéralisme est le coupable. Pourtant, l’extrême gauche n’est plus écoutée, elle est aujourd’hui largement ignorée.

Qu’Olivier Besancenot, porte-parole brillant de la Ligue Communiste Révolutionnaire devenu Nouveau parti anticapitaliste, jette l’éponge pour l’élection présidentielle de 2012 est un geste personnel louable mais qui n’a rien d’anecdotique. Olivier Besancenot reconnaît son échec à convaincre les travailleurs.

Que, dans le même temps, le populiste revendiqué, Jean-Luc Mélenchon, emporte l’adhésion du vieux Parti communiste français, rafle la mise et devienne la seule vedette de l’extrême gauche, est dans l’air du temps. On passe de la langue trotskiste, cuite et recuite, au cru du Chavez français.

Dérive logique car elle accompagne le fond: au XXIe siècle l’extrême gauche n’a pas de solution sociale, elle en vient à une factice «solution politique» populiste anti-démocratique.

Olivier Besancenot avait le talent de son époque, il savait marier le verbe révolutionnaire et la pub télé. Sa bonne bouille ajoutait au charme du facteur à vélo. De la part d’un vieux parti dirigé par des vieux, le désigner comme porte-parole des luttes a fait banco. Mais le contenu des revendications n’avait pas changé: interdiction des licenciements, sanctions des patrons, contrôle du capital. Et peu à peu ces solutions n’accrochaient plus.

Personne ne croit plus que cela soit possible aujourd’hui, à supposer même que cela soit bon pour l’emploi des travailleurs, ce qui est peu crédible. La jeunesse d’aujourd’hui est toujours rêveuse mais moins idéologue. Elle tourne pragmatique: elle veut des solutions. L’utopie est belle pour qui a un job. Des générations n’en n’ont pas. Les jeunes veulent du concret, du possible.

Les ONG en proposent, pas le NPA. Sans compter que CGT et CFDT, expérience apprise des années 1990 et de la percée de Sud, ont viré les trotskistes des usines en grève. Plus de base ouvrière donc. L’ambiguïté d’Olivier Besancenot devant les manifestations d'un Black Bloc à Strasbourg contre l’Otan ont montré que le NPA avait toujours du mal à condamner la violence, ajoutant au trouble de sa ligne.

Aller chercher les masses ailleurs? L’ouverture d’un autre «front», le combat anti-islamophobie, a soulevé un tollé dans les rangs du parti: fallait-il aller jusqu’à accepter le voile? Impasse et impasse dangereuse. Et voilà que de surcroît Marine Le Pen déboule sur le terrain de l’extrême gauche.

Le père était libéral anti-Etat, la fille devient anti-capitaliste pro-Etat. Et elle gagne. Quand le NPA, héritier de la IVe Internationale, ne peut qu’être favorable aux travailleurs des autres pays, Marine Le Pen, radicale, demande la fermeture des frontières. Forte de sa dénonciation de l’immigration, elle emporte la conviction ouvrière.

Soudain le printemps, l’espoir renaît de l’autre côté de la Méditerranée. La révolution arabe marque la victoire d’un peuple qui se soulève, sans leaders, spontanément: les soviets!  «Il faut donner des garanties politiques pour empêcher que les partis ne se substituent aux révoltions et installent des bureaucraties», dit le leader trotskiste. Mais l’espoir est lointain. Et maigre.  Comme si le XXe siècle n’avait pas existé et démontré ce qu’il en était de la réalité des partis d’«avant garde»…

Bref, l’heure est au recul sur tous les fronts. L’absence de réponse sociale crédible à la crise, le reflux dans un anarcho-syndicalisme basiste (les luttes ont raison), ont fini par perdre en crédibilité. Il est décidément difficile d’être rouge dans cette France du XXIe. Aujourd’hui, admet Olivier Besancenot: «Le NPA se cherche un peu» (lien payant). Reconnaissons que l’encore jeune facteur agit conformément à ses rêves, et part en  refusant «la personnalisation à outrance» des élections et en dénonçant «la gauche institutionnalisée qui se coupe des classes populaires».

Place donc à Mélenchon, trotkiste aussi avant que d’entrer au PS mais ancien de l’OCI (Organisation communiste internationaliste). La Ligue cède aux Lambertistes, l’histoire est bien cruelle… Mais le vide de la réponse sociale se paie par le triomphe de la pure manœuvre politique: Jean-Luc Mélenchon est lui, professionnel de la politique et habile.

Admirateur à la fois de De Gaulle et de Mitterrand, il ne croit en rien. Révolutionnaire proclamé, il est notable dans l’âme (le portrait dans le Monde du 21 juin). Mais il dit tout haut et tout cru: «haro sur les élites!» Un  programme, sans difficulté, populaire. Il est «contre» là où faut être «contre»: la presse, les riches, l’Europe et «pour» là où il faut être «pour», l’ordre. Il est pour Pékin et qu’importe les «bandes de cons» tibétains. Il admire Hugo Chavez. C’est tout dire.

Ce serait tout dire si Jean-Luc Mélenchon n’était pas, en réalité, un digne fils de la SFIO, discours révolutionnaire dans l’opposition, gouvernement pépère arrivé au pouvoir. Donnez lui un ministère, il se rangera derrière le PS. Le PS qui est le grand gagnant de l’extinction de l’extrême gauche française, provisoire peut être, mais qui le conforte.

La pensée révolutionnaire pourrait moins peser sur les socialistes comme elle le fait depuis un siècle, un opprobre permanente, s’ils ouvraient les yeux sur le monde d’aujourd’hui. Ce qui est une autre histoire…

Eric Le Boucher

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Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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