Monde

Génération sacrifiée, génération indignée

Monique Dagnaud, mis à jour le 06.09.2011 à 9 h 36

Avoir 30 ans en Europe du sud.

Manifestation à Madrid en avril 2011. Susana Vera / Reuters

Manifestation à Madrid en avril 2011. Susana Vera / Reuters

Le mouvement des Indignés en Grèce, en Espagne et au Portugal est la conséquence d’une décennie d’impérities des dirigeants de l’Europe du sud face aux générations montantes. A-t-on mesuré les conséquences sociales d’un tel abandon de la jeunesse?  Apparemment pas.

Ici davantage qu’ailleurs en Europe, les nouvelles générations ont été  sacrifiées face aux difficultés économiques nées de la crise financières et, maintenant, des politiques d’austérité — rendues nécessaires par les dettes et déficits accumulés. Ce problème a été longtemps tu ou occulté. Une habitude culturelle des pays d’Europe du sud, qui veut que les enfants, surtout s’ils sont étudiants, demeurent longtemps dans le giron familial — souvent jusqu’au moment où ils vont, à leur tour, fonder une nouvelle famille [1]— a sans doute amorti les effets du chômage des jeunes.

Elle a aussi donné le sentiment que les pouvoirs publics n’avaient pas à trop s’inquiéter. Après tout, ces post-adolescents demeuraient pris en charge et protégés sous le toit du pater familias. Cependant, à trop compter sur cette nidification au long cours, les gouvernements ont probablement créé une bombe à retardement: aujourd’hui, ce sont les jeunes et leurs parents, tous ensemble, qui se révoltent et se dressent contre la passivité des pouvoirs publics.

Que ressentir, en effet, si la société, par manque de perspectives économiques, vous force à demeurer d’éternels Tanguy, condamnés à être «les enfants de ses parents» pour (presque…) toute la vie? Les charmes de l’adolescence prolongée et de l’irresponsabilité s’érodent rapidement à une époque où les valeurs de l’autonomie et de l’individuation sont chantées unanimement, où chacun est invité, à travers les modèles offerts par l’environnement éducatif et les industries de l’image, à construire son destin.

Les Tanguy

Se réveiller à trente ans dans sa chambre d’enfant tient plus du cauchemar que des délices  de la régression.   

Ce sentiment de «no future» assaille une bonne partie des jeunes adultes dans ces pays.  Pour montrer l’étendue désastre, on se focalisera  sur la tranche d’âge 25 - 35 ans; en effet, en Europe, 25 ans marque un seuil pour l’envolée des jeunes hors de la dépendance familiale. Que se passe-t-il pour les trentenaires du sud?

En décalage avec la moyenne européenne (46% en 2008, selon Eurostat), plus de  la moitié des 18-34 ans de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie résident encore chez leurs parents. Et ce maintien au domicile parental est nettement plus marqué qu’ailleurs pour ceux qui étudient: 73% en Italie, 64% en Espagne, 55% au Portugal –contre moins de 20% dans les pays d’Europe du Nord. Pour ceux qui n’étudient pas,  c’est souvent pour des raisons économiques, le chômage ou l’emploi précaire,  et non par choix, qu’ils demeurent installés chez leurs parents.

Le sort fait aux jeunes espagnols illustre ces difficultés d’insertion. Au premier trimestre 2011, selon l’Institut espagnol de la statistique, près d’un million des 24-35 ans ne travaillent pas, ni ne suivent d’études. 4,74 millions de leurs homologues ont un emploi, mais pour une majorité d’entre eux il s’agit d’un emploi précaire — en contraste avec les 20% de précaire pour cette tranche d’âge en Europe, selon Eurostat 2009.

Ce faisant, beaucoup de jeunes espagnols entament des études à un âge tardif (25% des garçons en première année ont plus de 25 ans, selon Eurostudents 2005-2008), espérant améliorer ainsi leur chance d’accéder à l’emploi. L’ancrage dans le domicile familial, dès lors, ne cesse de se prolonger, et finalement, on le quitte à un âge plus tardif qu’autrefois.

Un faible taux de fécondité

Les 25-29 ans résidaient pour moitié d’entre eux chez leurs parents en 1987; ce chiffre est monté à 67% en 2002. Cette évolution accompagne aussi celle de l’âge du mariage: l’âge moyen du mariage pour les hommes est passé de 27 ans en 1975 à 35 ans en 2010 (32 ans pour les femmes), et ces difficultés à «s’installer» et à croire en l’avenir expliquent aussi pour une part la chute de la fécondité: 1, 4 enfant par femme, un taux parmi les plus bas d’Europe.  Au final, ce pays concentre une forte proportion de jeunes adultes abordant la trentaine sans avoir trouvé de place dans la société, ou en état d’extrêmeprécarité. Cette «fragilisation», cette entrée à reculons dans le statut d’adulte, concernent aussi la Grèce,  le Portugal, et dans une moindre mesure, l’Italie.

Aux problèmes d’insertion s’ajoute, dans ces pays du sud,  une «anomalie» (en regard du reste des pays européens): ici, les diplômes du supérieur sont dévalués ou même d’aucune utilité pour trouver un emploi. Comme le reste de l’Europe, ces quatre pays ont misé sur l’éducation supérieure: en Grèce, dans la tranche d’âge des 25-34 ans, on compte 28 % de diplômés du supérieur, en Espagne 39%,  au Portugal 23% , et  en Italie 20% (statistiques OCDE 2008).

Or dans ces pays, à l’exception de l’Espagne toutefois, les jeunes diplômés ont plus de difficultés à trouver un emploi que les jeunes autodidactes. Ainsi, en Grèce, en 2008, le taux de chômage chez les 25-29 ans était de 13% chez les diplômés de l’Université, un chiffre supérieur à celui des jeunes ayant un niveau de formation inférieur au bac (chiffres OCDE).

Les rébellions finalement logiques

En Italie, en 2008, le taux de chômage des 25-29 ans était de 13 %  pour les jeunes ayant un diplôme universitaire, et de 9, 3 % pour ceux ayant seulement un diplôme de niveau secondaire. Dans ce pays, en outre, ces difficultés d’insertion sont localisées géographiquement. La situation du Mezzogiorno est frappante : 26% de chômeurs chez les diplômés du supérieur de 25-29 ans (16 % pour ceux ayant un diplôme de niveau secondaire), contre 6, 8 % dans la Région nord  (8, 9 % pour ceux ayant un diplôme de niveau secondaire).

Et si le taux de chômage des 30-35 ans est plus faible, il demeure toutefois important pour les habitants du Mezzogiorno, qu’ils soient ou non diplômés. La disparité entre le Nord et le Sud explique, entre autres raisons, que l’Italie ne connaisse pas, pour le moment, de vagues d’indignés.

Face à tant d’avanies, que font les trentenaires de ces pays? Ils cherchent éventuellement à partir, notamment pour rejoindre les sociétés d’Europe du nord. Ils tuent leur ennui, vivent de petits boulots et se soutiennent entre eux, en attendant des jours meilleurs.  C’est de ce sentiment de génération sacrifiée qu’émanent les rébellions contre la Troïka (FMI, Union Européenne et banque centrale européenne) et plus largement contre tous les dirigeants. Les évolutions politiques dans ces pays sont incertaines. 

Les majorités parlementaires ont des chances d’être renversées en Espagne et en Italie lors des prochaines années, le Portugal a vu la droite revenir lors des élections législatives du 5 juin, alors que les socialistes se maintiennent sur le fil pour le moment en Grèce. Si ce mouvement  de protestation qui s’élève contre les élites en place perdure, s’il engendre une véritable explosion sociale, il sera conduit par et au nom de ces jeunes adultes désillusionnés. Trente ans, dans les pays avancés, en effet, est un âge fatidique: un moment où les destins sociaux et la vie personnelle se dessinent avec une certaine clarté. Un moment où l’on souhaite  être pleinement dans SA propre vie.

Monique Dagnaud

[1] Cécile Van de Velde, Devenir adulte, Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Le PUF, 2008. Retournez à l'article.

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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