Culture

Mort d’un personnage nommé Peter Falk

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 26.06.2011 à 11 h 07

Inséparable de Columbo et Cassavetes, l'acteur est décédé le 23 juin. Il avait 83 ans.

A Rome en 2004, avec son épouse Shera. REUTERS/Alessandro Bianchi AB/THI

A Rome en 2004, avec son épouse Shera. REUTERS/Alessandro Bianchi AB/THI

«Quand j’ai commencé à faire l’acteur, j’étais plein d’enthousiasme et de naïveté, comme beaucoup de ceux qui débutent dans ce métier. On est tout excité, plein de rêves et d’espoirs. Et au bout de quelques années, j’étais devenu plutôt cynique, je n’aimais pas les films dans lesquels je tournais. Et puis j’ai rencontré John et Gena (…) Ils voulaient faire un film nommé Husbands. Ça a été pour moi comme une bouffée d’air frais, ça m’a ramené à la vie. Tout d’un coup j’avais une raison de me lever le matin, ça a vraiment changé ma vie ».

Tout autant qu’un avant (et pas réellement d’après) Columbo, il y a un avant et un après Cassavetes dans la vie de Peter Falk, comme il le raconte dans le livre de Doug Headline et Dominique Cazenave, John Cassavetes Portraits de famille (Editions Ramsay).

Columbo, Cassavetes… l’acteur américain mort le 23 juin, à 83 ans, des suites de la maladie d’Alzheimer dont il souffrait depuis plus de 10 ans aura eu une vie professionnelle entièrement dominée par ces deux pôles. Son génie est qu’il aura fait en sorte que, malgré tout ce qui oppose la participation au long cours à une des plus personnelles et radicales aventures du cinéma moderne et l’emploi de vedette d’une série télé familiale interminable, ces deux pôles, ces deux modes d’existence n’auront pas été antagonistes. Sa manière d’être, et de jouer, aura fait que l’inspecteur à la 403 n’est nullement l’opposé des personnages qu’il interprète à partir de 1970 chez Cassavetes.

Malgré un physique singulier, surtout à Hollywood, et même un œil de verre, Peter Falk aura la rare intelligence de jouer sur la proximité, la quasi-ressemblance plutôt que sur la différence et la mise en avant de singularités qui, dans son cas, l’aurait cantonné aux seconds couteaux pittoresques. Ce «principe de similitude» est bien sûr au principe même du casting de Husbands, réalisé deux ans après le début du tournage de la série policière, et alors que l’acteur a déjà une vingtaine de films à son actif et un oscar du meilleur second rôle.

Un des coups de génie de Husbands repose en effet sur la proximité d’apparence des trois personnages principaux, interprétés par Ben Gazzara, Falk et Cassavetes, ces trois descendants d’immigrés respectivement italiens, juifs d’Europe centrale et grecs, fondus par un melting pot qui est à la fois une certaine Amérique (pas la plus glorieuse, pas la plus antipathique) et une certaine idée de l’existence.

Cette manière d’être, bien davantage imprégnée des nuits new-yorkaises que du soleil californien, marque irrémédiablement la présence de Falk. On en verra une autre facette dans le très beau Mikey and Nicky, dérive paranoïaque et somnambulique réalisée par Elaine May (1976) avec le tandem de faux jumeaux Falk-Cassavetes, aussi bien que dans les trois autres films de Cassavetes auxquels Peter Falk a participé, Une femme sous influence (1974), Opening Night (1976) et Big Trouble (1986).

Acteur «de caractère», comme on dit, Peter Falk aura réussi à construire avec l’humour transgressif que l’on sait une autre traduction du même «caractère» dans son interprétation du détective au cigare malodorant. Et à le faire prospérer au cours des 69 épisodes de la série (1).

C’est ainsi qu’il peut apparaître sous son propre nom et dans son propre rôle dans Les Ailes du désir de Wim Wenders (1987). La virtuosité et la liberté acquises aux côtés de Cassavetes lui permettent alors de littéralement inventer son rôle, et même de l’inventer deux fois, d’abord au tournage alors que sa présence n’était pas prévue au scénario, puis en improvisant seul, à des milliers de kilomètres du réalisateur, le soliloque ironique et bouleversant du Peter Falk qu’il incarne dans le film.

C’est que, comme l’a parfaitement compris Wenders, Falk était alors devenu non seulement un extraordinaire acteur, mais un véritable personnage de fiction. Cela aura sans doute été sa manière de survivre au vampirisme de la gloire, méritée mais étouffante, que lui avait valu Columbo.

Jean-Michel Frodon

(1) Nous avons écrit par erreur dans l'article que la série Columbo se comptait par centaine d'épisodes. 69 seulement. La preuve par l'erreur sans doute de l'omniprésence de l'inspecteur dans notre culture télé... Avec nos excuses et les remerciements à notre lecteur vigilant.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte