France

Fait divers, triste fait divers, dis-moi comment va la société

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 30.06.2011 à 12 h 25

Les crimes, les délits nous offre souvent l’occasion d’apporter un éclairage sociétal, de faire parler un expert ou d’élaborer une analyse des faits sociaux contemporains. Mais la surinterprétation et le fast-thinking atteignent parfois leurs limites… Jusqu’à la caricature?

Devant le collège de Florensac, le 21 juin 2011. REUTERS/Pascal Parrot

Devant le collège de Florensac, le 21 juin 2011. REUTERS/Pascal Parrot

La succession de faits divers fortement médiatisés à laquelle nous assistons est une invitation permanente à voyager au cœur de la France. La carte des chefs-lieux de canton, des villes moyennes sans histoire et autres zones péri-urbaines se dessine au fil des envoyés spéciaux des journaux de 20 heures.

Des endroits souvent méconnus parce qu’il ne s’y passe en général rien de particulièrement notable, et qu’on découvre à la télé au lendemain d’un drame sanglant ou de la découverte d’un corps calciné. Ce qui permet à force d’établir la carte mentale des horreurs: le drame de Florensac, la joggeuse de Pornic puis celle de Tournon-sur-Rhône, l’homme retranché de Sucy-en-Brie, les fouilles de Roquebrune-sur-Argens, etc.

Un Tour de France de la violence ordinaire. Parfois ce sont les prénoms des victimes ou des coupables qui retiennent notre attention parce qu’ils sonnent bien et marquent l’esprit (Xavier-Dupont-de-Ligonnès) ou au contraire semblent s’imposer par leur banalité: Laëtitia, Marie-Jeanne, Carla, etc.

«Florensac et ses 4.800 habitants… Une jolie région, dans le Biterrois, c’est à côté de Béziers», rappelait Jean-Jacques Bourdin sur RMC. Sa voix était posée, agréable, un brin nostalgique... On dirait qu’il y a passé toute son enfance, Jean-Jacques Bourdin, dans le Biterrois. Quand il prend l’antenne pour annoncer l’interview imminente du maire de Florensac, on croirait même qu’il va nous présenter un carnet de voyages. Mais non, ce matin-là sur RMC, s’il est question du Biterrois, c’est qu’une adolescente a succombé la veille aux coups de poings assénés par le frère de sa rivale en amour

L’autre voyage auquel chaque fait divers nous convie, c’est celui qui emprunte les routes souvent cahoteuses de l’explication sociologique à chaud, sorte de «fast thinking» dont les médias, aidés de leurs penseurs les plus réactifs, se font une spécialité.

Le drame qui s’est déroulé lundi 20 juin dans l’Hérault confirme cette tendance. Ce qui choque un peu plus que d’habitude, c’est que dans ce fait divers-là, toute tentative de généralisation risque de tomber à côté de la plaque. D’où cette double interrogation: peut-on tout expliquer à partir d’un fait divers, et d’ailleurs peut-on expliquer tout fait divers? 

La société, elle a que des problèmes… 

Premier angle possible: c'est un drame de l'adolescence (période difficile à négocier de tout temps), le drame d’une génération confrontée aux «images» violentes (Internet, Facebook, les blogs, GTA 4, tout ça, tout ça).

«Quatre minutes sur TF1. Huit minutes sur France 2», a calculé le site Arrêts sur Image. C’est le temps que consacrent les JT de 20 heures à cette affaire de tabassage de Florensac, au lendemain de l’agression mortelle. Les journaux télé se mettent très tôt à creuser autour de ce fait divers. Société plus violente, réseaux sociaux criminogènes, perte de l’autorité parentale ou difficulté croissante des études, tout va y passer en moins d’une semaine. Exemples:

JT de 20 Heures, France 2, 21 juin, David Pujadas:  

«Et on s’arrête un instant sur ce drame, et sur sa portée… S’agit-il d’un fait isolé…

[Bon, là il faudrait s’arrêter parce qu’on aurait plus rien à dire hormis les habituels «Ah mais on comprend pas, pourtant c’était un jeune bien, il disait bonjour et tout», et passer direct au sujet d’après, donc on sent bien que c’est pas l’hypothèse privilégiée par la rédaction]

…ou bien faut-il y voir le signe d’une violence ordinaire disproportionnée qui se banaliserait, y compris parmi les plus jeunes?»

[Ah, là déjà on le sent un peu mieux non?]

Après la présentation de tableaux de chiffres édifiants sur lesquels on reviendra plus loin, le reportage interroge plusieurs quidams à la sortie d’un collège:

«Ce type de violence n’existait pas à notre époque»,
«Avant, on s’expliquait plus facilement, y’avait plus de dialogue, on discutait plus…»

Jusqu’ici rien de nouveau. On pose la question de la violence à la sortie de l’école au lendemain du drame. On récolte bien logiquement des propos de ce type. Mais il y a plus finaud. Comme cette technique qui consiste à mettre un propos de café du commerce dans la bouche d’un expert qu’on est allé chercher pour légitimer le présupposé du reportage: l’expert n’est donc pas vraiment appelé pour «expertiser», mais pour livrer en quelques secondes tout au plus un propos généraliste et consensuel que n’importe quel habitué de micro-trottoir grolandais aurait pu tenir.

Exemples dans le sujet du JT de 20 Heures de France 2, le 21 juin:

Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, spécialiste des adolescents:

«L’avenir est plus sombre, plus incertain… les études sont plus difficiles…»

Voilà donc un psychiatre qui fait de l’analyse économique, et pourquoi pas!

Dominique Wolton, chercheur au CNRS et auteur de nombreux ouvrages théoriques et de recherches sur la communication et la télévision:

«On fouille sur Internet, on trouve de tout (…) cet univers n’a pas d’ordre…»

Du coup, tout se dérègle et les ados partent en vrille. Rien ne va plus!

Le JT de TF1, le 20 juin

La veille , Laurence Ferrari avançait la même analyse. L’approche privilégiée est assez subtile et, une fois de plus, ses bases sont fragiles.

Finalement le téléspectateur se contentera des haussements de sourcils et des accents toniques sur quelques mots-clés en guise de transition logique entre le sujet Les faits bruts et le sujet –L’adolescence, ça craint:

«(…) C’est le troisième règlement de compte mortel en tout cas entre élèves en cinq ans en métropole, une violence exacerbée par l’adolescence, une période qui peut favoriser le passage à l’acte…»

On sent qu’il y a eu flottement sur la manière de raccrocher le sujet, de trouver la bonne série statistique pour lancer le reportage à visée explicative. S’ensuivra un autre profilage psychiatrique de l’adolescence et un chiffre sur l’augmentation des violences des jeunes.

Ce qu’on aura retenu de cette multi-expertise de l’adolescent en milieu scolaire par temps de croissance molle, c’est que quand on est un ado on ne maîtrise ni ses émotions, ni ses actes, ni les conséquences de ses actes: c’est à se demander pourquoi les cours de récré ne sont pas jonchées de cadavres après chaque inter-cours. Mais peut-être le sont-elles?

Jeux vidéo, télévision et… Facebook 

C'est le deuxième angle choisi: Facebook, c’est dangereux, mais en fait pas trop si on fait gaffe, juste parfois c’est dangereux quand même.

Deux jours après le meurtre de la jeune adolescente de Florensac, l’affaire prend une tournure nouvelle avec les dernières précisions sur les semaines qui ont précédé le drame et, surtout, la visite sur place du ministre de l’Education nationale, Luc Chatel.

Lequel fustige les réseaux sociaux et plaide pour un meilleur contrôle de Facebook. Il n’en faudra pas plus pour que ce tragique fait divers prenne la forme d’un «débat de société» sur les dangers des réseaux sociaux. Facebook, Twitter mais aussi SMS: tous coupables?

Le 22 juin, au JT de France 2, c’est Marie Drucker qui s’y colle pour la piste Internet, puisqu’à l’issue du compte-rendu des dernières précisions de l’enquête et des résultats de l’autopsie, la journaliste nous lance avec l’assurance habituelle qui amadoue le plus sceptique des téléspectateurs:

«Ce qui nous amène bien sûr à la question de la protection des enfants sur Internet…»

En fait, non, ça ne nous y amène pas tellement, puisqu’une série de coups de poing n’a malheureusement rien d’une attaque virtuelle ou d’un cyber-harcèlement selon le nouveau terme ministériel, mais tant pis.

On aura appris que le contrôle parental est disponible sur MSN, tout comme L’Express nous fournira cette même semaine grâce au Docteur Tisseron les bons plans pour protéger les ados du web: ils peuvent prendre leur autonomie sur Facebook à 13 ans, cool! (Un soir Serge Tisseron et Serge Hefez se sont réunis en secret et ont décidé de se partager à 50/50 toutes les interventions psy dans les médias sur tous les thèmes possibles).

Le site Numérama, lui, «défend» Internet ou du moins critique la pertinence de l’attaque du ministre:

«L'histoire ne dit pas, cependant, si les insultes et harcèlements avaient lieu également dans la cour de récréation, ou si l'enfant n'aurait pas été tout de même rouée de coups sans les moyens de communication les plus modernes.»

Or sur le site de 20 Minutes, on apprend que quelques semaines plus tôt…

«(…) “Il y a déjà eu une altercation sur le parcours santé du village”, confirme un habitant. “Et puis avec Facebook, elles se sont échangées des insultes qui n’ont rien arrangé”, confirme une source policière. La semaine dernière, les deux jeunes filles se sont battues aux abords du collège, toujours pour les mêmes raisons.» 

… Nous partons ainsi d’insultes «via» Facebook, «qui n’ont rien arrangé», à un rôle d’accélérateur joué par le réseau VOIRE à un statut causal nouveau puisque Facebook serait à l’origine du drame. 

Le fait divers de Florensac: un événement inéclairable?

«Dans l’indifférence générale», estiment les professionnels de la justice des mineurs dans une tribune, les députés viennent d’examiner le projet de loi qui prévoit l’introduction de jurés populaires en correctionnelle, mais surtout la refonte de la justice des mineurs.

Déjà des voix politiques relient le fait divers de Florensac à ce durcissement législatif promu par le gouvernement comme une volonté de rapprocher la justice de la population. L’auteur du meurtre de l’adolescente de Florensac a presque 15 ans, or la loi prévoit de juger les mineurs récidivistes de 16 à 18 ans devant un tribunal correctionnel spécial.

Dans son traditionnel rôle de vigie des simplifications dictées par l’urgence et la recherche de l’angle qui tue, Laurent Mucchielli, sociologue tendance non-répressive des questions de délinquance, toujours au taquet sur la critique politique de l’ère sécuritaire sarkozyenne, rappelle dans Le Nouvel Obs que «la médiatisation des faits divers est une catastrophe intellectuelle. Elle laisse croire que ces faits divers révèlent des transformations de la société, ce qui est généralement faux».

Alors que penser des chiffres –tous les mêmes, puisque la source unique rapidement mobilisable est l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP)– qu’on retrouvait, tout au long de cette semaine marquée par le drame de Florensac, dans tous les JT?

Le rapport 2010 de l’ONDRP rélève une augmentation de 16% de la violence des mineurs entre 2004 et 2009. Mais les seules atteintes à l’intégrité physique grimpent quant à elles de 51% pour les mineurs sur la même période. Augmentation qui n’est «que» de 28% pour les majeurs. Plus spectaculaire encore, il y a deux fois plus de filles mises en cause pour violence (non crapuleuse), toujours sur la période 2004 – 2009.

Autre indicateur: les mises en causes d’hommes mineurs pour vol à main armée augmentent de plus de 55% en un an. De manière globale, «on observe une augmentation du nombre de mis en cause généralisée à l’ensemble des indicateurs pour les mineurs». Mais la part relative des mineurs dans les crimes et délits reste pourtant stable, autour de 18%. Normalement, à ce stade, vous êtes noyé sous les chiffres…

Mucchielli soutient qu’on est dans l’amalgame et que Florensac, loin d’éclairer les séries statistiques des dernières années, est bien plutôt un fait à contre-courant des tendances observées. Pourquoi? Sur son blog, il rappelle qu’«au-delà des faits divers, on se tue de moins en moins en France», il n’y aurait donc pas lieu de rapprocher ce drame de l’augmentation de la violence non létale...

A partir de son enquête sur les dossiers du tribunal de Versailles (forcément moins exhaustive que les statistiques du ministère mais plus qualitative) il analyse dans Le Nouvel Obs :

«L'augmentation principale porte en réalité sur des affaires peu graves, essentiellement des violences verbales envers les adultes. Le reste concerne des bagarres entre jeunes garçons et des affrontements avec les policiers. De plus, les affaires les plus graves de violences physiques et sexuelles chez les mineurs ont lieu avant tout dans la sphère intra-familiale. Enfin, nous n'avons trouvé aucune affaire de violence grave d'un jeune garçon sur une jeune fille. Pour toutes ces raisons, le cas de Florensac nous apparaît exceptionnel et hors normes.»

Faut-il être surpris que les tentatives de généralisation échouent ou paraissent parfois ramer sérieusement pour atteindre leur but? Sans doute pas: un fait divers est d’autant plus médiatisé qu’il s’éloigne de la norme (le train qui arrive à l’heure...) Illusoire, dangereux et illogique de vouloir en tirer une illustration des évolutions sociales à tout prix. Mais c’est humain. Et il faut toujours commenter les choses, non?

Jean-Laurent Cassely

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Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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