Monde

Qui est Jose Antonio Vargas?

Jack Shafer, mis à jour le 24.06.2011 à 17 h 26

Un journaliste américain de premier plan avoue qu'il est un immigré illégal, soulevant d'autres questions sur sa véritable identité. Même si la cause est juste, son attitude porte un coup au métier du journalisme.

Jose Antonio Vargas (au centre), lors du 2010 News Challenge Judging. Knight Foundation via Flickr, CC-Licence-by

Jose Antonio Vargas (au centre), lors du 2010 News Challenge Judging. Knight Foundation via Flickr, CC-Licence-by

En guise de préambule, avant de me joindre aux commentaires sur le cas Jose Antonio Vargas: pour reprendre les termes d'un tweet du jour, en matière d'immigration, je suis une colombe. Disons même une nuée de colombes. Je suis pour l'ouverture des frontières et j'exècre notre législation et la façon dont elle est appliquée.

Si je précise ma position sur l'immigration, ce n'est pas pour me dédouaner par avance, mais pour changer le thème du débat soulevé par Vargas dans sa confession écrite «Ma vie d'immigré sans papiers», disponible aujourd'hui [jeudi 23 juin] sur le web et publié dans l'édition du 26 juin du New York Times Magazine. Vargas voudrait voir ses anciens employeurs lui pardonner les nombreux mensonges qu'il leur a fait afin de continuer de vivre et de travailler dans ce pays de façon illégale. Avant de pardonner, ses lecteurs seraient bien inspirés de considérer attentivement toute l'étendue de ses mensonges.

D'immigré à journaliste

Dans cet article du Times, Vargas retrace l'histoire de sa vie: en 1993, à l'age de 12 ans, il est envoyé en Californie par sa mère pour y voir ses grands-parents —naturalisés américains— depuis ses Philippines natales. Il y reste et ce n'est qu'à seize ans, quand il joint sa carte verte à son dossier d'obtention du permis de conduire comme pièce d'identité, qu'il découvre qu'il s'agit d'un faux. Au cours des 14 années suivantes, au cours desquelles il obtient un diplôme universitaire, suit des stages dans plusieurs journaux, intègre l'équipe du Washington Post et du Huffington Post et signe un portrait de Mark Zuckerberg pour le New Yorker, Vargas entretient le mensonge.

Vargas se décrit lui-même comme «épuisé» par une vie dans la clandestinité, par la nécessité de mentir aux gens qui lui ont fait confiance. Selon le Washington Post du 23 juin, l'article de Vargas, destiné à l'origine à la rubrique Outlook du journal, est mis au rencart par le rédacteur en chef Marcus Brauchli quelques jours à peine avant la date prévue pour sa publication. Ce dernier n'a pas désiré donner ses raisons mais on peut lire dans le Post un passage révélateur sur le sujet:

«Du fait du thème de l'article —les mensonges d'un journaliste sur sa vie privée— le journal a soumis le récit de Vargas à un examen plus approfondi que de coutume. Au cours des semaines de vérifications, nous avons été alertés sur un point: Vargas n'avait pas divulgué avoir remplacé un permis de conduire émis dans l'Oregon et dont la date d'expiration était dépassée par un autre, délivré dans l'état de Washington (le permis de conduire permettait à Vargas de franchir les contrôles de sécurité des aéroports et de voyager pour ses reportages). Vargas a admis par la suite avoir tenu l'information secrète sur les conseils de son avocat. L'aveu a déclenché un débat interne sur la question de savoirsi son ex-journaliste était à l'égard du journal d'une entière franchise.»

En termes clairs, le Post n'était pas très certain des nouvelles vérités rapportées par Vargas quant à ses anciens mensonges. Ce genre de contradictions incite à suspecter d'autres cachotteries. Il y a chez Vargas quelque chose qui mettrait la puce à l'oreille de n'importe quel journaliste.

Un coup porté à la confiance rédacteur en chef/journaliste

Qu'on soit ou non familier des reportages consacrés à l'immigration, on ne trouvera dans l'histoire de Vargas rien d'inhabituel. Ce n'est pas un scoop: les 11 millions d'immigrés illégaux qui se servent de faux papiers pour résider illégalement dans le pays sont contraints de mentir chaque jour ou presque. Ce qui fait la particularité du cas Vargas n'est pas qu'il ait menti, ou associé d'autres gens à son mensonge, mais ceux à qui il a menti: le Washington Post et sans doute le Huffington Post, dont il fut membre de la rédaction.

Si je monte sur mes grands chevaux quant aux mensonges de Vargas, c'est que la relation entre journaliste et rédacteur en chef est fondée sur la confiance. Un organe de presse ne peut fonctionner si les rédacteurs en chef doivent en permanence soumettre leurs journalistes à un contre-interrogatoire pour vérifier qu'ils ne mentent pas.

Ce qui me dérange, c'est plus que Vargas ait menti à la Washington Post Company (dont je suis —attention révélation!— un employé) que le fait qu'il ait enfreint la législation sur l'immigration. Ses mensonges au Post violent le contrat moral qui rend possible le métier de journaliste. Ils exposent également l'entreprise à des poursuites pour violation de la législation sur l'immigration [PDF], qui punit de sanctions et d'amendes les entreprises employant des immigrés illégaux en connaissance de cause. C'est peut-être le cas dans l'affaire Vargas: dans son article, il affirme avoir fait part de son statut d'illégal à un cadre du Post, et que ce cadre, Peter Perl, n'a rien entrepris en conséquence.

Il serait facile de dépeindre Vargas —qui se décrit comme dur à la tâche et adepte du rêve américain— en victime du système. Comme le disait sur Twitter cet après-midi mon collègue Alex Massie, en réponse à mes critiques:

«Que voulais-tu que fasse Vargas? Ramasser des fruits jusqu'à la fin de sa vie?»

Non, je ne voudrais condamner quiconque à une vie de ramasseur de fruits et, c'est vrai, lui et les autres immigrés illégaux sont des personnages sympathiques. Mais les aveux de Vargas sur ses mensonges, dont ce long entretien télévisé sur ABC News, méritent un examen plus approfondi avant qu'un de ses ex-patrons et employeurs, vers qui «il se tourne» afin d'offrir ses excuses pour «les avoir trompés», ne les accepte.

Mentir contre une loi injuste

Comme Janet Cooke, Vargas a menti sur sa véritable identité. Cooke n'aurait jamais décroché son job au Washington Post, n'aurait jamais écrit «Jimmy's World», n'aurait jamais remporté le Pulitzer si elle ne s'était pas frauduleusement présentée sur son CV comme diplômée Phi Beta Kappa de Vassar. Le fait que Janet Cooke, femme noire et bonne journaliste, n'aurait pu accéder au Post, à l'époque domaine réservé ou presque des diplômés des grandes universités de «l'Ivy league», si elle avait eu la franchise d'avouer sa modeste maîtrise de l'université de Toledo est peut-être injuste. Mais toute l'injustice du monde ne lui donnait pas l'autorisation de mentir au Post –ce qui allait se reproduire ensuite.

De la même façon, Vargas n'aurait jamais été embauché par le Post s'il avait fait part au journal de son statut de clandestin. Ces deux mensonges ne sont pas tout à fait comparables, j'en suis conscient. Cooke voulait se donner de l'importance, Vargas voulait passer inaperçu.

Mais le fait que Vargas a menti sur la violation de ce que je (et d'autres) considère comme une loi injuste ne peut être écarté d'un revers de main. Le problème avec les menteurs habituels, et Vargas avoue avoir commis mensonge sur mensonge pour éviter d'être expulsé, c'est qu'ils finissent par exceller en la matière. Mentir devient un réflexe. Et d'une façon générale, les menteurs ne sont pas les bienvenus dans une rédaction.

Oh, je m'attends bien à être dénoncé comme père la morale pour ce dernier paragraphe. Comme si tu n'avais jamais menti! Jamais bidouillé ta déclaration d'impôts? Jamais bidonné une excuse? Jamais raconté de craques ? Volé un sucre d'orge?

Si, bien sûr. Mais mentir systématiquement à mon responsable dans un journal? Non. Mon intégrité ne découle pas d'une nature vertueuse. Ce n'est pas le cas. Je suis honnête car je sais que si vous violez la confiance de votre rédacteur en chef, vous êtes foutu et pour de bonnes raisons (de plus, je suis un très mauvais menteur incapable de rester cohérent dans son mensonge).

Vargas a déclaré à ABC News qu'il avait décidé de révéler son statut d'illégal afin de lutter pour l'adoption du DREAM Act, qui étendrait le droit de résidence légale aux immigrants expulsables arrivés aux Etats-Unis lorsqu'ils étaient mineurs, ce qui est son cas.

Je souhaite bonne chance à Vargas et sa campagne. Mais pour clarifier la question une dernière fois, il faut distinguer la cause défendue par Vargas de ses actes. Il décrit dans son article du Times sa lassitude de «devoir fuir qui je suis». Mais après avoir lu son papier, et les différents articles qui traitent de son histoire, je ne suis plus si certain de savoir qui il est effectivement.

Jack Shafer

Traduit par David Korn

Jack Shafer
Jack Shafer (39 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte