Economie

G faim

Eric Le Boucher, mis à jour le 25.06.2011 à 9 h 33

Le premier G 20 agricole, mais aussi la récente épidémie d'E. coli mettent en avant trois grands sujets de la prochaine élection présidentielle: la nature, l'argent et le commerce.

Un enfant transporte des piments en Inde, en juin 2011. REUTERS/Parivartan Sharma

Un enfant transporte des piments en Inde, en juin 2011. REUTERS/Parivartan Sharma

L'avenir se lit dans les lignes de la terre. L'agriculture, à l'honneur d'un premier G20 agricole à Paris, est un secteur où se joue le principal du XXIe siècle: le rapport au territoire et la rareté des ressources, les folies de la finance et son utilité, la mondialisation, ses avantages et ses dégâts. La nature, l'argent, le commerce: ce sont là les trois grands sujets de l'élection présidentielle qui vient.

Bizarrerie des médias, ils ne nous parlent plus beaucoup des 35 morts et des 3.000 malades contaminés par des graines germées dans une ferme bio, en Allemagne. Bien plus qu'à Fukushima pourtant.

De ce premier accident industriel dans une exploitation verte, il faudra tirer des leçons sur les dangers de cette filière, les «précautions» sanitaires qui devraient lui être imposées et la réintroduction de la chimie, honnie mais seule arme efficace contre les bactéries.

Au-delà, puisse cet accident servir à calmer les prophètes du topinambour et relativiser la place du bio dans l'agriculture mondiale de demain: utile mais difficile, chère, marginale.

La finance fait l'objet de tous les reproches. Haro sur la volatilité des prix! Nicolas Sarkozy entend ramener la spéculation à la juste merci des Etats. On comprend l'indignation: depuis le début de l'année, le prix mondial du maïs a grimpé de 16%, celui du sucre a chuté de 25%. La fortune ou la ruine. Quand un agriculteur sème à l'automne, comment peut-il savoir?

Que peut Sarkozy?

La première solution, la sarkozyenne, est de tenter de borner ces fluctuations: des outils existent comme l'obligation d'acquérir une partie physique des achats à terme. Ou comme la constitution et l'augmentation de stocks publics qu'on revend en cas de flambée des cours. Le problème est en réalité plus vaste: l'abondance des liquidités autour du globe, à cause des politiques monétaires égoïstes, chinoises et américaines. Là est la racine de la spéculation. Le président français risque dès lors de n'obtenir qu'un faible succès comme pour son combat précédent contre les bonus des traders.

Aussi, faute de tuer la finance, la réflexion pourrait porter sur sa transformation, pour la rendre utile aux agriculteurs. Les aider à vendre à terme pour assurer leur revenu ou les «couvrir», garantir les prix, comme l'a proposé Morgan Stanley à la Banque mondiale, qui, semble-t-il, convaincue, veut ouvrir un fonds de 4 milliards de dollars de «hedging». Est-ce une bonne solution? On ne sait, mais l'agriculture est pionnière: à l'image du microcrédit, c'est pour elle que doit s'inventer la finance utile à l'économie réelle.

La mondialisation fait l'objet, elle aussi, d'un regain de contestation radicale. Elle serait la cause de l'extension des salaires de misère et des conditions de travail esclavagistes. L'agriculture est un front avancé de ce combat: la liberté du commerce désertifie les campagnes d'Afrique et grossit les banlieues affamées.

L'agriculture mondiale ne souffre pas du commerce

La «démondialisation» devient le slogan à la mode parmi les dirigeants politiques de gauche comme de droite, sous l'influence des extrêmes des deux bords. Terrible politique dont les prémisses sont fausses! Des exceptions existent, mais l'agriculture mondiale ne souffre globalement pas du commerce.

Au contraire, ce sont les «restrictions à l'export», comme l'ont décidé les Russes, qui provoquent les flambées des prix. L'agriculture souffre, comme le reste de l'économie réelle, d'une insuffisance d'investissement. Car, si l'épargne mondiale tourne comme une folle à la recherche de placements, c'est à cause de la liberté des capitaux, mais c'est d'abord à cause d'une pénurie de projets.

L'agriculture en est le meilleur exemple, elle qui vit encore dans l'idée des surplus européens et des excès productivistes. Il faut doubler la production mondiale agricole d'ici à 2050 pour nourrir les 9,3 milliards d'êtres humains prévus à cet horizon. Plus de cultures, plus de productions, sans nouvelle révolution verte, le monde manquera de blé avant de manquer d'essence. Voilà le défi.

Investir, réinvestir dans l'agriculture. Nouvelles semences, fertilisants respectueux de l'environnement, gestion de l'eau: les paysans africains ont besoin de rehausser leurs rendements, actuellement un tiers de ceux auxquels sont parvenus leurs confrères sud-américains et asiatiques.

Quels moyens? De l'argent, des échanges régulés, des prix plus élevés condition sine qua non pour retenir l'exode rural et, de la recherche en génétique, des nouvelles plantes localement adaptées. Diversité des plantations et des modèles, bio ici, agro-business là, le monde postcrise est dans l'agriculture: tout réinventer sans préjugés.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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