Economie

Destruction d'emplois: la mondialisation a bon dos

Gilles Bridier, mis à jour le 27.06.2011 à 9 h 39

C’est le manque de croissance qui crée du chômage. Et le désamour français pour l’industrie. Car d’autres pays tirent leur épingle du jeu dans le même contexte de mondialisation.

When the only tool you know is a hammer... / Thales via FlickrCC License by

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«Les salariés ont une vision très partagée de la mondialisation de l’économie: 48% estiment que c’est une bonne chose, tandis que 52% tendent à penser que c’est une mauvaise chose»: au regard des résultats d’une enquête TNS Sofres sur la mondialisation et l’emploi, la photographie des salariés français face à la mondialisation peut paraître assez équilibrée.

En réalité, le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE, sous la tutelle de Matignon) souligne que lorsqu’on demande à ces salariés si la mondialisation est une opportunité ou une menace, «les deux tiers estiment qu’elle est une menace pour l’emploi et les entreprises en France». En revanche, parmi les personnes qui déclarent que leur entreprise est touchée par la mondialisation, «les cadres pensent majoritairement que c’est de manière positive (62%) alors que les ouvriers ne sont que 35% à partager cette opinion».

Un débat sur fond de «démondialisation»

Une telle dispersion, en deuxième analyse, mérite un décryptage. D’autant que, si de nombreux économistes attribuent à la mondialisation le mérite d’avoir amplifié la croissance avant la crise, d’autres n’en sont pas si sûrs, relève Matthieu Crozet, conseiller scientifique du Cepii.

Alors que le concept de «démondialisation» commence à se répandre dans le monde politique français à moins d’un an de l’élection présidentielle, les éclairages que proposait le COE à l’occasion d’un débat le 20 juin dernier sur «Mondialisation et emploi» justifiaient le détour.

Toutefois, il n’est pas certain que, vu de Chine ou du Brésil, ce débat  ait un sens. Car pour tous les pays de la planète qui tirent la croissance mondiale évaluée à 4% en sortie de crise, la mondialisation aura été une opportunité.

Alors, face à cette croissance mondiale, que fait l’Europe? «Ce n’est pas la mondialisation qui pose problème, mais l’usage qu’on en fait», souligne Raymond Soubie, ex-conseiller de Nicolas Sarkozy.  Les problèmes d’emploi ne découleraient pas de la mondialisation, mais du manque de croissance. Et l’Allemagne mise à part, l’Europe n’a pas encore trouvé la formule pour travailler efficacement à 27 dans cette direction.

L’Europe en panne de dynamique, sauf l’Allemagne

Il faut reconnaître que l’Europe piétine, et que des pays comme la France ne savent pas réenclencher une dynamique vertueuse. Alain Minc enfonce le clou:

«En Allemagne, depuis 1995, on a fait le choix de l’emploi contre le pouvoir d’achat. Et l’Allemagne n’est pas pénalisée par la mondialisation comme la France.» 

Plus précisément, après avoir limité les hausses de salaires à 7% entre 2000 et 2009, l’Allemagne est au travail et est parvenue à abaisser son taux de chômage à 7,1%. Soit 2,5 points de moins qu’en France.  

En améliorant sa productivité, l’industrie allemande a effacé l’avantage dont bénéficiait l’industrie française. Celle-ci, toutefois, conserve des coûts à peu près identiques. C’est le sens des propos souvent tenus par Philippe Warin, patron de PSA, qui estime que le coût global du travail pour l’employeur est aujourd’hui identique en France et en Allemagne alors qu’il était de 12% inférieur en France en 2000.

En revanche, les stratégies industrielles ont divergé. Là où les entreprises allemandes se sont focalisées sur des productions de haut de gamme dont les spécificités justifient des surcoûts par rapport aux pays émergents, les entreprises françaises ont souvent cherché à relever le défi du low-cost, forcément inaccessible à partir d’usines de l’Hexagone. Ajoutons à cela un désamour français pour l’industrie. Ainsi, Lasaire (le Laboratoire social d'action, d'innovation, de réflexion et d'échanges) présidé par Jean-Cyril Spinetta, pointe du doigt «la lente évolution visant à affirmer la prééminence d’une économie de services sur l’économie industrielle».

D’où des pertes de part de marché, des désinvestissements en France au profit des pays émergents, voire des fermetures d’usines [PDF] pour transférer les productions dans des pays à bas coûts de main d’œuvre.

La finance mondiale, danger public

«Personne ne peut plus dire que la mondialisation est un phénomène gagnant-gagnant», insiste l’ancien ministre PS des Affaires étrangères Hubert Védrine. Surtout au regard des conditions dans lesquelles cette mondialisation s’est opérée. 

La finance internationale a pris la main, dépossédant les milieux politiques de la maîtrise des opérations. Et lorsqu’elle a entraîné l’économie mondiale au bord du gouffre, les gouvernements n’ont pu que constater après coup leur incapacité à empêcher les excès.

Sans les Etats, le phénomène de banqueroute créé par des banques privées se serait propagé d’un pays à l’autre. C’est même un ancien banquier américain, Felix Rohatyn, ex-ambassadeur des Etats-Unis en France, qui déclara un jour:

«La finance mondiale est devenue un danger public.»

Or, c’est elle qui accompagna la mondialisation depuis ses débuts, à la fin des années 1970. On ne peut en faire abstraction  lorsqu’on procède à ce genre d’analyse. Et c’est justement cette financiarisation de l’économie, indissociable de la mondialisation avec ses critères de compétitivité et de retours sur investissements, qui a entraîné les délocalisations. Et, par là, les craintes de deux ouvriers de l’industrie sur trois en France vis-à-vis de la mondialisation.

Les entreprises interpellées

Dans ces conditions, il est certain que chercher à faire marche arrière sur la mondialisation n’a aucun sens dans la mesure où la France, qui fait partie du peloton des  premières économies mondiales, ne peut se mettre en marge du commerce international.

Pas plus qu’elle ne saurait dicter leur conduite aux autres économies qui, au contraire, veulent mettre à profit cette mondialisation.

Mais il faut trouver la solution pour que l’attitude nouvelle, qui consiste à revaloriser l’industrie, soit poursuivie pour pérenniser des savoir-faire et recréer des emplois. Ce qui implique certainement un changement de regard des grandes entreprises industrielles sur la place de l’Hexagone dans leurs stratégies. Ainsi, peut-être arrêteront-elles d’y détruire de l’emploi.

Gilles Bridier

Chronique également parue sur Emploiparlonsnet

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