Monde

L'armée, l'élément clé des révolutions arabes

Jacques Benillouche, mis à jour le 23.06.2011 à 11 h 00

Les révolutions arabes, qui se sont élevées contre des dictatures issues de coups d’Etat militaires, s'appuient paradoxalement sur l’armée pour renverser les régimes en place et permettre une ouverture démocratique.

L'armée syrienne se déploie dans le village d'Arida à la frontière libanaise  RE

L'armée syrienne se déploie dans le village d'Arida à la frontière libanaise. REUTERS

Les révolutions arabes se font avec (Tunisie et Egypte) ou contre l'armée (Syrie). L'attitude des militaires, notamment des hauts gradés, leur loyauté vis-à-vis des régimes ou de la population civile, sont déterminantes. Les militaires peuvent assurer la relève des régimes dictatoriaux, être le rempart contre l’arrivée des extrémistes au pouvoir, ou tenter de maintenir par la force les dictateurs en place. De fait, l’armée est dans les pays arabes la seule structure organisée qui n’a pas trop trempé dans les affaires véreuses de l’Etat et dont les dirigeants sont issus d’une élite forgée souvent au contact des écoles militaires étrangères. Pour autant, dans les trois exemples qui suivent, en Tunisie, en Syrie et en Egypte, l'attitude et l'histoire des forces armées sont à chaque fois particulières.

L'indépendance de l'armée tunisienne

L’armée tunisienne, jamais inféodée au régime de Ben Ali qui lui a préféré les services civils de sécurité, a démontré son indépendance pendant les évènements. Les généraux avaient donné l’ordre d’arrêter la famille Trabelsi, cherchant à fuir à l’étranger, et ont refusé de s’opposer à la foule des manifestants. Pour éviter un bain de sang, elle a préféré destituer le dictateur tunisien. Elle ressemble à certains égards à l’armée qui avait fait émerger la révolution portugaise des Œillets en 1975 en abattant la dictature Salazar.

Elle s’est interposée durant les affrontements pour rétablir l’ordre républicain et empêcher le chaos puis, elle a préféré aider à la construction d’une démocratie en défendant les intérêts de la nation plutôt que ceux d’un clan particulier. L’armée, grâce à sa neutralité, a permis l’émergence du véritable homme fort de la révolution, Rachid Ammar, chef d'état-major de l'armée de terre, limogé pour avoir refusé de tirer sur le peuple puis rétabli dans ses fonctions après la révolution.

Le président Bourguiba avait maintenu l’armée à l’écart des combats politiques. Ben Ali s’était appuyé sur son propre appareil sécuritaire civil, de type mafieux, de 120.000 hommes face à 35.000 militaires sous-équipés. Certaines rumeurs ont prétendu que les partisans de Ben Ali, qui se méfiaient de l’armée, avaient commandité en 2002 l’élimination de tout l’état-major des forces terrestres comprenant les treize plus hauts gradés de l’armée de terre, décimé dans un douteux accident d’hélicoptère.  

Deux écoles de pensée s’affrontent actuellement pour décider de l’avenir de la Tunisie. Certains, comme Néjib Chebbi (Parti démocrate et progressiste), ancien opposant et nouveau ministre, estiment qu’il faut encore s’appuyer sur des éléments militaires sains de Ben Ali. D’autres veulent faire table rase de l’ancien régime à l’instar de Moncef Marzouki (Congrès pour la République) et du Parti des ouvriers communistes dans une stratégie de rupture totale avec le passé avec émergence de nouveaux hommes et de nouvelles structures.

Mais dans cette phase de transition, qui risque encore de mener à une démocratie autoritaire, tout reste possible. L’armée tunisienne, qui avait clairement rejeté toute politique de répression face aux émeutiers, reste le rempart contre toutes les aventures bien qu’elle n’ait pas toujours eu un rôle idyllique en participant en 1978 à la répression contre les mouvements sociaux et en 1981 et 1984 contre les «révoltes du pain». Aujourd’hui, face à la corruption généralisée du régime discrédité de Ben Ali, elle joue la carte de la garante de l’ordre et de la transition démocratique. Les militaires sont convaincus qu’ils restent le rempart contre l’avènement d’un régime islamiste radical même si les islamistes tunisiens sont des «modérés» qui ont vécu en exil au contact des pays occidentaux et qui avaient une certaine connivence avec les partis laïcs.

L’armée veut ressembler à celle de la Turquie, responsable de la laïcité. Elle a ainsi influencé le parti Ennahda de Rachid Ghanouchi qui a choisi de ne pas s’inspirer de l’islamisme radical ou de l’islamisme salafiste saoudien mais plutôt de l’AKP au pouvoir en Turquie. Elle a reçu le soutien des Etats-Unis qui ont joué un grand rôle dans la mise à l’écart de Ben Ali et qui ont développé des relations étroites avec les syndicats et l’opposition au régime.

L'armée syrienne, le seul recours

Paradoxalement, l’armée syrienne, qui participe activement à la répression, est seule capable de supplanter le régime de Bachar el-Assad. L’opposition, convaincue qu’elle a besoin des militaires pour abattre la dictature, a d’ailleurs publié un communiqué en ce sens à Damas, signé par 150 responsables politiques, militants et syriens exilés:

«Aujourd'hui, la Syrie fait face à deux options: soit le régime en place lui-même fait une transition pacifique vers la démocratie, mais nous doutons de la bonne volonté du régime à le faire, soit la transition se fera par un processus de protestations populaires qui évoluera en une révolution massive qui mettra fin au régime.»

L’opposition estime que le peuple a perdu confiance dans un régime qu’il faut à présent remplacer. Or «la seule institution capable de diriger la période de transition serait l'armée, et en particulier l'actuel ministre de la Défense, le général Habib Ali, et le chef d'état-major Rajha Daoud». L’appel à l’armée est clair et sans ambiguïté sous réserve que des personnalités civiles supervisent une transition démocratique menant à l'organisation d'élections et au transfert du pouvoir aux civils.

«La réforme politique doit commencer par la réécriture de la Constitution d'une manière moderne et démocratique qui garantisse les droits fondamentaux de ses citoyens et mette l'accent sur un système d'équilibre entre les branches du gouvernement. »

Le général Maher Assad, le frère de Bassar, veut encore résister. La majorité de l’armée étant réticente à réprimer mais obligée de le faire, il a dû frapper fort pour l’exemple. Plusieurs officiers ont été passés par les armes pour refus d’obéissance.

Le président syrien semble opérer une révision de sa stratégie qui consistait à demander l’aide des Gardiens de la Révolution iranienne face à des révoltés armés par l’Arabie saoudite avec du matériel de contrebande en provenance de Jordanie, de l’Irak et du Liban. Il craint à présent un coup d’Etat fomenté par les Iraniens pour amener le Hezbollah au pouvoir et tenter de reconstituer la Grande Syrie.  Il a donc refusé l’armement anti-émeute qui lui était fourni par l’Iran et a interdit à un avion iranien de se poser avec 200 Gardiens de la révolution, spécialement entraînés et mandatés pour disperser les manifestants sous le commandement du général iranien Qassem Suleimani, qui contrôle les opérations en Syrie depuis une base secrète à la frontière de l’Irak ou du Liban.

Le président Assad, qui voit les menaces occidentales pointer, semble à présent prêt à composer avec son armée pour une solution négociée, conforme aux intérêts de son pays. Mais il n’a plus le contrôle des jusqu’au-boutistes qui veulent absolument en découdre, quitte à continuer à déverser du sang dans les rues.   

L'armée égyptienne n'a jamais perdu le contrôle

L'armée égyptienne, soutenue de manière ostensible par les Etats-Unis, dirige le pays depuis la chute de Hosni Moubarak, après ce qui fut en fait une révolution de palais puisque quelques têtes ont été écartées au sommet. L’armée a promis, dans un communiqué diffusé par la télévision d'État, une «transition pacifique vers un pouvoir civil élu». Le nouvel homme fort du pays, le Maréchal Mohamed Hussein Tantawi, a déclaré que le gouvernement égyptien allait rester en place provisoirement pour gérer les affaires courantes. Il a assuré que tous les traités régionaux et internationaux signés par le pays seraient respectés ce qui a rassuré le gouvernement israélien.

La détermination de l’armée a convaincu les Frères musulmans, qui représentent la principale force d'opposition, de ne pas s’impliquer dans le nouveau régime et de soutenir le transfert pacifique du pouvoir engagé par le conseil suprême des forces armées.

L’universitaire Hasan Nafaa, spécialiste des sciences politiques très impliqué dans le «printemps égyptien», a donné son analyse précise de l'attitude des militaires:

«L’armée tente de parvenir à un équilibre entre mise en œuvre de réformes, purge de l’ancien système et maintien de la stabilité économique et politique. L’armée sait bien que de nombreuses personnalités issues de l’ère Moubarak contrôlent l’économie et sont profondément ancrées dans la société. Elle agit par conséquent par étapes mesurées.»

Les révolutions arabes, qui se sont élevées contre des dictatures souvent issues de coups d’Etat militaires, s'appuient paradoxalement aujourd’hui sur l’armée et n'ont pas d'autre choix pour renverser les régimes en place et permettre une ouverture démocratique.

Jacques Benillouche

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