Monde

Démocratie: lâchez-moi avec l'Islande et les réseaux sociaux

Loïc H. Rechi, mis à jour le 24.06.2011 à 12 h 39

Le pays vit un processus politique exceptionnel, mais ce n'est pas que sur le web que cela se passe.

Des cendres après l'éruption du volcan Grimsvotn, le 27 mai 2011. REUTERS/Lucas Jackson

Des cendres après l'éruption du volcan Grimsvotn, le 27 mai 2011. REUTERS/Lucas Jackson

L'un des problèmes notables avec l'information qu'on trouve sur internet tient au fait que celle-ci pêche régulièrement par excès d'enthousiasme pour tout ce qui touche à son terrain de prédilection.

Parfait exemple en la matière, le site du quotidien anglais The Guardian titrait ainsi début juin: «Iceland crowdsources its next constitution». En allant jusqu'à rajouter le mot Facebook dans l'URL de l'article en question, le journal britannique laissait ainsi entendre que l'Islande rédigeait une nouvelle constitution reposant sur une démarche participative et en ligne.

Si le processus constitutionnel actuellement en cours campe le pays le plus septentrional de l'Europe dans le rôle d'une démocratie admirable, l'assertion du Guardian –reprise de toute part, à commencer dans nombre de médias français– demeure pourtant partiellement erronée.

On commence à le savoir, l'Islande est le pays occidental qui a probablement été le plus affecté par la crise financière de 2008. Son système bancaire bancal –largement cautionné par des politiques peu scrupuleux– s'était effondré et le pays se débat toujours avec des dettes bancaires colossales qu'il est aujourd'hui bien en mal de rembourser à ses créanciers.

S'en était suivie une contestation sociale d'ampleur inédite dans ce pays aux gènes pas vraiment révolutionnaires. Les politiques au pouvoir avaient été cloués au pilori, les banquiers poursuivis dans la rue comme de sales voleurs et les médias –pas en reste– traités publiquement comme des malpropres.

Une manifestation le jour du référendum sur un accord sur 5 milliards de dollars pour rembourser les prêts anglo-néerlandais, le 6 mars 2010 à Reykjavik. REUTERS/Bob Strong

A la suite de révélations montrant que ces trois corps d'élite de la nation avaient largement leur part de responsabilité dans la débâcle qui avait mis le pays à genoux, le peuple avait fini par abandonner son flegme légendaire, appelant d'une seule voix à une nouvelle démocratie, une démocratie qui passerait nécessairement par l'écriture d'une constitution renouvelée.

Logique, celle en place depuis 1944, date de l'indépendance du pays, étant une redite mot pour mot –si ce n'est que le mot «roi» avait été changé en «président»– de la constitution danoise. Si un volet sur les droits de l'homme avait bien été ajouté par la suite, la promesse de réécrire une constitution dès 1945 s'était, elle, perdue dans les limbes de la conscience collective. Jusqu'à cette satanée crise donc.

Réinventer l'Islande autour d'une table

A partir de 2009, des Islandais se réunirent au cours de grandes réunions publiques –impulsées par des collectifs comme Anthill– avec pour idée de discuter des grands principes qui feraient le ciment de la nouvelle Islande.

S'inspirant ouvertement de ces forums de démocratie participative, le gouvernement de gauche du pays reprit l'idée à son compte en 2010 et sélectionna au hasard mille citoyens –des individus représentatifs de toutes les strates de la société– afin qu'ils se réunissent et discutent à leur tour, mais de manière officielle cette fois.

De ce Forum national exceptionnel découla une certaine idée des attentes du peuple sur des questions aussi vastes que la justice, le bien-être, les droits de l'homme, l'égalité, la nature ou encore la séparation des pouvoirs. Pour autant, le processus ne fut exempt de reproches et les critiques se cristallisèrent sur le caractère trop abstrait et général des idées émises.

D'autres pointèrent du doigt le rapport final, rédigé par un comité constitué par les partis politiques classiques. Les détracteurs le présentèrent comme un document partiellement biaisé, tant il faisait la part belle aux idées émanant desdits partis, occultant par contre des questions aussi centrales que la redistribution des pouvoirs et même l'économie.

C'est le cas de Kristinn Már Ársælsson, un ancien journaliste et producteur de la RUV –la radio nationale islandaise– qui occupe aujourd'hui un poste d'administrateur à l'agence environnementale islandaise. 

A côté de ces réunions publiques et officielles, Kristinn et d'autres Islandais continuèrent donc à réfléchir et à s'organiser dans leur coin. Jusqu'à cofonder, en novembre 2010, Alda, une association visant à mettre des thèmes comme la démocratie –évidemment– et le développement durable en première ligne des débats, en s'inspirant des modèles participatifs du forum de Porto Alegre ou des Public School Boards de Chicago.

Ses participants envisagent une meilleure distribution des pouvoirs et des ressources, l'essence même des turpitudes qui ont fait basculer l'Islande dans le chaos économique. Dans cette histoire, le choix de la date de novembre 2010 pour créer Alda n'avait rien n'anodin. C'est que le même mois se tenait le scrutin pour élire l'assemblée constituante, celle-là même qui écrit aujourd'hui le texte qui sera soumis à un référendum national de ratification à une date encore incertaine mais vraisemblablement envisageable en 2012.

La leçon de démocratie...

Plus que le rôle des réseaux sociaux sur lequel tout le monde semble se focaliser ces jours-ci, c'est surtout dans le processus choisi pour mener à bien l'élection que l'Islande a donné une leçon de démocratie. N'importe quel citoyen de l'île de glace était ainsi en droit de se présenter à l'élection, en vue d'emporter l'un des vingt-cinq sièges de l'assemblée constituante.

Quasiment aucun budget de communication ne fut dépensé, favorisant grandement l'égalité des chances des candidats. Les médias traditionnels prirent le parti de ne pas couvrir l'élection, officiellement pour ne désavantager personne. Seule une petite interview à la radio nationale fut consentie à chacun des candidats dans les deux dernières semaines précédant le scrutin.

S'exprimer dans les médias constituait carrément un motif d'annulation de la candidature, obligeant les hommes de média en lice à suspendre leur activité le temps de la campagne. Et c'est ainsi que plus 500 citoyens, à l'image de Thorvaldur Gylfason (photo), un professeur d'économie à l'université, soumirent leur candidature, tentant d'emporter l'adhésion des leurs tant bien que mal, en profitant un peu des réseaux sociaux mais globalement –et de manière étonnante– sans vraiment faire campagne:

«Ce n'est pas tous les jours que des citoyens ordinaires se voient offrir l'opportunité de réécrire la constitution de leur pays. Comme 521 autres Islandais, j'ai décidé de me présenter. Des amis m'ont aidé à collecter cinquante signatures, le maximum autorisé (le minimum était de trente). J'ai ensuite quitté le pays pour partir en Afrique et je ne suis pas revenu avant les résultats du scrutin. Je n'ai pas dépensé un centime pour la campagne. Comme les autres candidats, j'ai été interviewé trois ou quatre minutes par la radio nationale, par téléphone depuis l'Afrique du Sud pour ma part. J'ai écrit quelques articles sur des sites qui acceptaient ce genre de contribution de la part des candidats. J'ai aussi ouvert une page Facebook sur laquelle je postais de courts messages à l'intention de mes amis. Le journal pour lequel je tiens une chronique hebdomadaire depuis 2003 m'a demandé de poser le stylo jusqu'à l'élection. Beaucoup si, ce n'est la plupart des candidats, ont également fait profil bas avant l'élection. Très peu ont fait de la publicité ou ont dépensé des sommes significatives pour la promotion de leur candidature. Tel que je le vois, ce fut l'élection la plus civilisée de l'histoire de la république.»

Mais avec 37% de participation, l’élection eut un succès mitigé, la faute à un choix de candidats trop large et une forme de scrutin complexe. Pour Smári McCarthy, militant incontournable en Islande, cofondatreur de la Société constitutionnelle d'Islande –un groupe autonome de travail dédié aux questions de la réforme de la constitution– et candidat malheureux à l'élection, si le système n'est pas forcément simple à comprendre, il n'en demeure pas moins le meilleur dans ce cas de figure.

«Le système utilisé fut un scrutin à vote unique transférable. C'est un système très juste, de loin le meilleur pour les élections de ce type selon moi. Toutefois, il est très inhabituel dans un pays comme l'Islande, où les votants sont habitués à juste cocher le nom d'un parti. Ce n'est pas tous les jours qu'on est amené à mettre ses choix dans un ordre de préférence. Le système marche de telle façon qu'on choisit son candidat numéro 1, numéro 2, numéro 3 et ainsi de suite. Quand les votes sont décomptés, si votre choix numéro 1 n'a pas eu assez de voix, votre vote va pour le numéro 2, etc. Mais imaginons que votre choix numéro 3 l'emportait avec 400 voix de plus que celles nécessaires. Dans ce cas-là, 1/400e de chacune des voix qui avaient permis de sécuriser son siège était alloué au candidat suivant sur votre liste de choix [1]. Comme on peut l'imaginer, il est plus simple dans ce type d'élection d'avoir recours à un ordinateur pour calculer les résultats. Mais c'est le système qui retranscrit le mieux la volonté des gens. Il est d'ailleurs utilisé en Irlande depuis 90 ans, mais cela demande du temps avant de s'y habituer.»

Dès lors, le résultat semblait ne pouvoir souffrir d'aucune contestation. Et pourtant.

... mais pitié qu'on nous lâche avec les réseaux sociaux

Dans la foulée de l'élection, une poignée de mauvais perdants, mus par quelques intérêts politiques, tenta donc de faire annuler les résultats et déposa une requête devant la Cour suprême. Le 25 janvier 2011, celle-ci finit par leur donner raison en invalidant le résultat en raison de fautes dans la tenue du scrutin. Pour autant, le résultat ne fut pas annulé, la Cour suprême transformant l'Assemblée constituante en Conseil constitutionnel, ne changeant en rien ses prérogatives de rédiger un nouveau texte.

Réunion du Conseil, le 7 avril 2011, élection du président et du vice-président / Stjórnlagaráð via FlickrCC License by

Aujourd'hui ses vingt-cinq membres planchent donc quotidiennement sur celui-ci. Et c'est là qu'intervient le facteur réseau social dont tout le monde s'émeut. Le Conseil dispose ainsi de comptes Twitter, Facebook, Flickr et YouTube. Les séances sont quotidiennement retransmises en streaming, laissant tout le loisir à n'importe qui de commenter en direct. Une grande première dont Thorvaldur Gylfason, en sa qualité de membre de conseil, semble s'émerveiller:

«Les gens sont invités à poster leurs idées sur le site du Conseil. Nous avons littéralement des centaines de propositions utiles d'individus de tout bord. Nous recevons des lettres et des emails aussi. Des députés en discutent même avec leurs amis sur Facebook. Nous considérons la construction de la constitution comme une conversation qui a besoin de commencer à l'aube du processus d'écriture et non pas à la fin, juste avant le référendum. Après tout, ce qu'on espère délivrer aux gens, c'est une nouvelle constitution du peuple, par le peuple, pour le peuple.»

Tout cela est évidemment bien beau sur le papier, mais il faudrait être sacrément naïf pour penser une minute que l'Islande est train de se doter une constitution comme on crée une page Wikipédia.

Alors certes, Smári McCarthy, l'activiste et candidat malheureux, se félicite d'un tel système et assure que plusieurs de ses commentaires ont bien été pris en compte au cours des discussions. Mais si le dialogue semble de mise, rien en réalité n'a officiellement été prévu pour prendre en compte et intégrer les idées émanant du web. Les amoureux du tout participatif peuvent sortir les mouchoirs, Kristinn Már Ársælsson le confirme sans détour.

«Il n'y a pas de procédure formelle pour donner la parole et répondre à ces propositions, uniquement des réponses aléatoires de la part des membres du Conseil. Ce forum ouvert est un vrai plus, mais il ne constitue en aucun cas une substitution de réponse formelle aux propositions envoyées au Conseil. Le problème est qu'il y a un manque de discussion générale à propos du travail réel du Conseil et le processus est trop fermé et trop court dans le temps pour que le grand public puisse vraiment y prendre part. Il n'y a pas non plus de réunions ailleurs dans le pays. Quant aux médias, ils proposent tout juste de petites séquences sur les dernières idées du Conseil, mais il n'y a absolument pas de dialogues ou de débats ouverts.»

La majorité de ceux qui commentent sont justement des personnes comme Smári McCarthy ou Kristinn Már Ársælsson, des activistes notoires qui connaissent probablement suffisamment de monde –faut-il rappeler que l'Islande est un tout petit pays?– pour faire passer leurs idées par d'autres canaux.

Vraiment? Regarder les séances en streaming?

Et comme me le faisait d'ailleurs remarquer Ásgeir H. Ingólfsson –un journaliste indépendant que j'avais rencontré il y un an en Islande– au-delà de la question même du manque d'intérêt de la population qui préfère s'informer avec les brèves que les médias traditionnels daignent distiller çà et là, il faut en vouloir pour se taper les séances:

«Evidemment que ça m'intéresse, mais pour être honnête, je n'ai pas suivi les sessions de travail de trop près. D'une certaine façon, il y avait beaucoup plus d'effervescence autour de l'élection que du travail actuel du Conseil. Et c'est normal. C'est la même chose avec une élection parlementaire –qui passionne– et les sessions du parlement, qui nous ennuient à mourir la plupart du temps.»

Ce qui se passe en Islande est assurément la manifestation d'une démocratie qui veut se réformer, une démocratie ouverte qui n'est pas sans rappeler –dans une certaine mesure– la naissance de la démocratie athénienne.

Mais à Athènes comme en Islande, c'est au final avant tout une assemblée composée d'un nombre préalable de représentants choisis ou élus qui décident pour la majorité.

Alors, n'en déplaise aux médias avides de raccourcis et autres adorateurs des réseaux sociaux, pour la constitution participative 2.0, on repassera.

Loïc H. Rechi

[1] L'explication détaillée de ce mode de scrutin est ici partiellement incomplète, pour ceux intéressés par le calcul précis, la page wikipédia dédiée présente un exemple concret. Retourner à l’article

Loïc H. Rechi
Loïc H. Rechi (32 articles)
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