Culture

Le cinéma, la nouvelle arme de propagande du Hamas

Kristell Bernaud, mis à jour le 27.06.2011 à 18 h 31

A Gaza, le cinéma est presque mort. Le Hamas et l'état de guerre sont des freins pour les réalisateurs. Mais c'est dans une tentative de créer une nouvelle arme médiatique que le mouvement islamique a réalisé un long-métrage qui glorifie la résistance palestinienne.

Ombre d'un membre des forces de sécurité du Hamas lors d'une cérémonie dans la ville de Gaza, le 10 mai 2011, Ismail Zaydah/REUTERS

Ombre d'un membre des forces de sécurité du Hamas lors d'une cérémonie dans la ville de Gaza, le 10 mai 2011, Ismail Zaydah/REUTERS

C'est une superproduction, digne d'Hollywood. Cascades, courses poursuites, explosions, un héros qui n’a peur de rien. Mais les héroïnes de ce long-métrage, L'admirateur du fusil sont bien loin d’avoir la silhouette provocatrice des James Bond girls. Et pour cause: elles sont voilées. Et ce film de guerre, sans romance, est dédié à la cause palestinienne...

Bienvenue à Hamaswood: surnom donné aux studios de cinéma fondé par le Hamas, dans la bande de Gaza transformé en décor, puisque le film est entièrement tourné dans le territoire côtier.

Budget du long-métrage: 150.000 dollars (environ 104.000 euros), soit 50.000 dollars de moins que le précédent. Car le Hamas n’en est pas à son premier essai. Il y a deux ans, le premier film du mouvement islamiste avait pour héros Emad Akel, un militant de la première Intifada, mort en «martyr». Plusieurs scènes avaient été tournées dans les décombres d’anciennes implantations israéliennes.

Le scénario était signé Mahmoud Zahar, le chef du Hamas à Gaza et le long-métrage avait été projeté dans une salle privée du gouvernement. Même Khaled Mechaal, le chef du bureau politique du mouvement en exil, n'avait pas manqué de faire le voyage depuis Damas pour assister aux débuts cinématographiques de son parti. Les prémices d’une grande carrière? Le film n’a jamais pu traverser la frontière gazaouie.

L'admirateur du fusil

L'admirateur du fusil retrace la vie d’Awad Selmi, un autre martyr palestinien, né en 1972. Membre des brigades Ezzedine Al Qassam, la branche armée du Hamas, Awad Selmi est mort en 2000, lorsque la bombe qu’il transportait a explosée. Awad Semi est ainsi devenu un symbole du djihad mené contre Israël. Dans le film, l’ami fidèle du héros est un fusil, signe d’une résistance populaire face à l’armée israélienne, présentée comme une machine de guerre impitoyable.

Ce long-métrage du Hamas loue les valeurs de la lutte armée, glorifie la résistance et respecte la morale islamique. Objectif: éduquer la jeunesse palestinienne. «C’est une sorte de documentaire qui raconte la réalité des Palestiniens et qui reflète la souffrance dans laquelle nous vivons, décrit Saadi Krayen, le producteur. Le film témoigne de la cruauté de l’occupation et des mensonges colportés par l’armée israélienne. A travers le cinéma, nous essayons de changer la réalité, d’affirmer nos droits et de prouver au monde entier l’humanité des Palestiniens.» Une trentaine d’acteurs principaux participent au film, tous sont des amateurs.

Gaza et le cinéma

Logique: comment trouver une école de cinéma à Gaza alors que la dernière salle de projection a été incendiée par les islamistes en 1999? A Gaza, faire un film est un véritable parcours du combattant. A la pression des fondamentalistes qui cherchent à effacer tout trace de divertissement, s’ajoute le manque d’argent, de moyens techniques, de studios. Et l’habituel cycle de violence avec Israël.

Aux tirs de roquettes depuis Gaza suivent les représailles israéliennes qui empêchent le tournage à l’extérieur. Le producteur redoute que les drones israéliens confondent le matériel de tournage avec des lance-roquettes. Et hors la cause palestinienne, point de cinéma.

«Pour être soutenu, confie Awad Abu Al Kheir, le réalisateur du film, on ne peut faire que des films sur la cause palestinienne. C’est aussi cette cause qui nous encourage à faire du cinéma.» Pour ce deuxième long-métrage, la production a imposé le scénario.  

«Si tu veux être financé, tu dois faire ce que décide le producteur puisque c’est lui qui a l’argent entre les mains, poursuit Awad Abu Al Kheir. A Gaza, il n’y a pas vraiment de cinéma car les réalisateurs ne peuvent pas travailler librement.» Pas non plus de salle de projection, ni de box office, ni d’entreprise de cinéma. Le septième art serait-il un luxe à Gaza, ou bien serait-il muselé par un pouvoir conservateur?

Le Hamas cherche à moraliser la société palestinienne. Le mouvement islamiste n’en est pas à son premier coup d’essai. En 2009, il a lancé la «Campagne de la vertu». Une série de mesures strictes imposées à la population, comme l'obligation pour les femmes de porter le voile dans les lycées ou les tribunaux ou encore le retrait des sous-vêtements féminins des vitrines des magasins.

Officiellement, il s’agit de respecter les traditions conservatrices et d’instaurer une société «morale» et «juste». «Notre objectif est de faire de bons citoyens, explique Taleb Abou Sha’r, ministre des Affaires religieuses du Hamas. A travers le dialogue, nous essayons de lutter et remédier aux maux de la société qui pervertissent la jeunesse.»

Les artistes indépendants défient le Hamas

Cette jeunesse pervertie, Arab et Tarzan en font certainement partie, aux yeux du Hamas. Ces frères jumeaux sont cinéastes indépendants. Et leur physique —cheveux longs, bouc, casquette visée sur la tête— a de quoi narguer celui des barbus, emblématique du pouvoir.

Il y a quelques mois, Arab s’est fait arrêter lors d’une manifestation en soutien à la révolution égyptienne. Au centre d’interrogatoire de la police du Hamas, des policiers lui ont demandé: «Est-ce que tu pries, pourquoi tu as les cheveux longs?» Libéré quelques heures plus tard, un policier a conseillé au jeune cinéaste de «changer de métier».

Les deux frères ont déjà plusieurs courts-métrages à leur actif, comme acteur, preneur de son ou bien assistant réalisateur. Et leur dernier, «Mashoo Matook» a été sélectionné au festival de Cannes 2011. Pas de récompense mais une participation symbolique qui prouve que le cinéma indépendant à Gaza peut survivre. 

«Peu de gens sont intéressés pour faire du cinéma à Gaza, avoue Arab. Tout simplement parce que le film risque d’être censuré par le ministère de la Culture qui a ses propres critères.»

Des exigences auxquelles les frères jumeaux ont fait les frais. L’un de leur court-métrage a été censuré à Gaza, car l’une des scènes du film montrait une femme non voilée, à la silhouette un peu provocante, qui se faisait accoster par des soldats israéliens. Le film a néanmoins été projeté à Ramallah.  

«Le cinéma, c’est pour s’ouvrir sur le monde, observe Tarzan. Ici, c’est l’inverse. Si un cinéma rouvrait ses portes, il serait contrôlé par le pouvoir en place et même certains films égyptiens seraient censurés. C’est dur de faire de la culture à Gaza. Avec les critères imposés par le Hamas, on ne peut pas faire grand chose.»

Quels sont donc les critères du Hamas? «La religion, les traditions, le sexe sont des sujets tabous, explique Tarzan. Par contre, on peut parler de leur souveraineté politique, leur vision de la religion et leur résistance face à Israël. Moi, je pense qu’il y a d’autres façons de parler de la guerre autrement que de présenter les martyrs comme des héros. Il faut arrêter de parler de lutte armée et de présenter les Palestiniens comme des tueurs de soldats israéliens. Après, on nous traite de terroriste…»

D’autres artistes comme Arab et Tarzan cherchent à faire entendre leurs aspirations, loin de celles du pouvoir en place. Ayman est rappeur et fait partie du groupe «Palestinien Unit». Dans l’une de ses dernières chansons, il chante la liberté, la résistance pacifique et la paix entre deux peuples, pas si différents que cela.

Mais lui aussi se heurte à la censure islamique du gouvernement. S’il enregistre ses titres dans le seul studio d’enregistrement de Gaza, sa musique n’est pas du goût du Hamas. «Ils voient à la télévision des clips vidéos avec des femmes nues, du sexe et de l’argent, déplore Ayman. Tout cela fait qu’ils ont une très mauvaise image du hip hop.»

Le blocus, un frein à la culture

Autre difficulté de taille rencontrée par les artistes de Gaza: le blocus qui les empêche de sortir du territoire et de présenter leurs œuvres à l’étranger. Côté israélien, Gaza vient de fêter ses cinq années de blocus. Côté égyptien, le point de passage de Rafah, au sud de Gaza, a bien été rouvert de façon permanente il y a quelques semaines, mais cette réouverture n’a qu’une portée symbolique.

Alors que plus 65% de la population de Gaza est âgée de moins de 25 ans, les hommes entre 18 et 40 ans doivent demander un permis pour entrer en Egypte. Dans ces conditions, peu de femmes voyageront seules. Sur le terrain, l’ouverture de Rafah n’a pas révolutionné le quotidien des Palestiniens. Une stratégie du Caire pour éviter l’afflux en masse de Gazaouis sur le sol égyptien. 

Les jumeaux Ayman et Tarzan rêvent de la fin du blocus. Pas pour fuir Gaza, mais pour acheter du matériel de cinéma. Et peut être convaincre un producteur étranger de financer leur premier long-métrage. Ou bien encore pour aller voir leurs propres affiches de cinéma exposées dans un centre culturel de Ramallah. «La-bas au moins, se console Tarzan on contemple notre travail

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