16 millions de petites Chinoises ont disparu

William Saletan, mis à jour le 18.04.2009 à 13 h 20

Les autorités cherchent des solutions pour contrer la surpopulation masculine, conséquence de la politique de l'enfant unique.

Seize millions de filles manquent à l'appel en Chine. Aujourd'hui, nous savons ce qui leur est arrivé: elles n'étaient pas des garçons, et leurs parents ont préféré avorter.

Une étude publiée la semaine dernière dans le British Medical Journal, fondée sur une enquête portant sur près de 5 millions d'enfants et d'adolescents chinois, révèle des chiffres effrayants. Dans le monde, le nombre de garçons qui naissent pour 100 filles se situe désormais entre 103 et 107, un écart qui se réduit en raison d'un taux de mortalité masculine plus élevé. Chez les jeunes chinois nés entre 1985 et 1989, le nombre de garçons pour 100 filles était de 108, c'est-à-dire proche de la moyenne. Mais pour ceux qui sont nés entre 2000 et 2004, ce chiffre a atteint 124. Les auteurs de cette étude concluent que dès 2005, «chez les moins de 20 ans, le nombre de garçons dépassait celui des filles de plus de 32 millions».

De l'échographie à l'avortement sélectif

Pourquoi tant de garçons par rapport aux filles? Les auteurs mettent en avant deux facteurs. D'abord, l'augmentation constante du sex ratio à la naissance (rapport entre le nombre de garçons et de filles) depuis 1986 résulterait de la généralisation de l'échographie. Les matériels d'écographie ont été étrennés au début des années 80. D'abord utilisés dans les hôpitaux urbains à la fin des années 80, ils ont fait leur entrée dans les hôpitaux de campagne au milieu des années 90. Depuis, l'échographie s'est démocratisée, devenant même accessible aux populations rurales pauvres.

Deuxième point: le ratio garçon-fille est en hausse considérable chez les cadets et les benjamins. Les auteurs livrent des statistiques pertinentes: « La proportion des sexes à la naissance pour les premiers enfants est légèrement élevée dans les grandes et petites villes, mais reste dans des limites normales dans les zones rurales. Néanmoins, ce ratio augmente brutalement pour les deuxièmes, les troisièmes naissances et suivantes dans les grandes villes: 138 (entre 132 et 144), dans les petites villes: 137 (entre 131 et 143) et dans les zones rurales: 146 (entre 143 et 149), quoique les chiffres des deuxièmes naissances dans les villes soient bas. Ces hausses sont constantes dans toutes les provinces, (excepté le Tibet). Deux provinces enregistrent des chiffres très élevés au niveau des deuxièmes enfants: la province de l'Anhui (190, entre 176 et 205) et le Jiangsu (192, entre 174 et 212). S'agissant des troisièmes naissances, les garçons sont plus de deux fois plus nombreux dans quatre provinces. »

Politique de l'enfant unique

Deux cents garçons pour chaque tranche de 100 filles: pourquoi un tel ratio, et pourquoi ce ration augmente-t-il si brutalement avec l'ordre des naissances? Y a-t-il, dans l'eau chinoise, une substance favorisant la naissance d'un garçon, à mesure que la famille s'agrandit? Bien sûr, il n'en est rien. En revanche, du côté du droit chinois, il y a un ingrédient: la politique de l'enfant unique, qui limite la taille des familles. Elle prévoit toutefois des exceptions, qui varient selon les provinces, pour les couples qui n'ont conçu que des filles. Grosso modo, on leur accorde une seconde chance et, dans certains cas, une troisième chance pour tenter d'avoir un fils. C'est pourquoi, quand les couples se rapprochent de la «taille de famille maximale» autorisée ou exercent leur droit d'exception, le ratio garçon-fille augmente. Les femmes font une échographie, et si le fœtus s'avère être de sexe féminin, elles avortent et tentent de concevoir un nouveau bébé dans l'espoir que ce sera un garçon.

En fait, il s'agit d'une abominable convergence entre des vieux préjugés et un totalitarisme moderne. Sur les plans culturel et économique, les filles sont dévalorisées. Pékin fait usage de moyens de pression financiers très dissuasifs pour éviter que les Chinoises n'aient un second enfant. Par conséquent, pour être certaines d'avoir un garçon, les femmes enceintes de filles avortent.

Des quotas pour les filles

Mais l'histoire ne s'arrête peut-être pas là. Peut-être pourrions-nous utiliser la puissance et le rationalisme froid de ce gouvernement totalitaire contre ces vieux préjugés machistes. Bien que le ratio hommes-femmes ait atteint 124 pour les enfants chinois nés entre 2000 et 2004, les auteurs soulignent que «ce ratio est ensuite retombé à 119 (entre 119 et 120) pour la cohorte de 2005, ce qui annonce peut-être le début d'une prochaine diminution des sexes-ratios».

Comment opérer cette baisse du nombre de garçons? Les auteurs expliquent: «Le gouvernement chinois est tout à fait conscient du problème et a ouvertement exprimé ses inquiétudes quant aux conséquences d'un nombre excessivement élevé d'hommes sur la stabilité et la sécurité sociétale. Dès l'an 2000, Pékin a mis en œuvre un ensemble de politiques, baptisé «Plus de considération pour les filles», visant à remédier spécialement au déséquilibre des sexes. Les lois ont été amendées, pour accorder des droits de succession aux femmes. Par ailleurs, une campagne éducative a été menée afin de promouvoir l'égalité des sexes. Ces mesures ont rencontré un certain succès, puisque certaines régions ciblées ont enregistré des ratios garçons-filles plus faibles à la naissance. »

Pékin veut lutter contre le sexisme

En d'autres termes, le quota d'enfants qui, après être passé par la case sexisme, s'est transformé en un quota de filles, pose un problème politique au gouvernement chinois. Les autorités de Pékin ont donc été contraintes de combattre le sexisme d'un point de vue économique et culturel. Ce changement de cap politique est motivé non pas par une illumination morale, mais par une nécessité pratique. Le raisonnement est le suivant: avant, il y avait trop d'enfants. Maintenant, on manque de filles. Si elles ne sont pas en nombre suffisant, les garçons deviennent indisciplinés. Alors le gouvernement chinois, suivant la même logique collective qui avait inspiré la politique de l'enfant unique, est devenu le numéro un mondial de la promotion de l'égalité des sexes.

Une partie de moi regrette que ce revirement de situation ne soit pas motivé par une cause plus honorable. Mais peut-être faut-il être particulièrement soulagé que cette démarche repose sur le pur intérêt politique. Si la dévalorisation de la femme, et l'expression de cette dévalorisation à travers l'avortement sélectif, devient une menace politique clairement identifiée dans le monde entier, les femmes n'auront plus besoin de convaincre les hommes de mieux les considérer et de les traiter plus équitablement. La démographie sexuelle, qui sera caractérisée par un plus grand nombre de femmes, s'en chargera.

William Saletan

Cet article, traduit par Nora Bouazzouni, a été publié sur Slate.com

William Saletan
William Saletan (79 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte