Monde

Hamza, Neda, Mohammed Bouazizi... Pourquoi la révolution a-t-elle besoin de martyrs?

Stéphanie Plasse et Laura Guien, mis à jour le 22.06.2011 à 6 h 57

Ce n'est propre ni aux musulmans ni aux révoltes arabes. La Révolution française avait les siens. En ces périodes mouvementées, ces héros revêtent une odeur de sainteté.

De jeunes Syriens manifestent devant le bureau des Nations unies à Beyrouth le 1er juin 2011 avec un portrait d'Hamza. REUTERS/ Jamal Saidi

De jeunes Syriens manifestent devant le bureau des Nations unies à Beyrouth le 1er juin 2011 avec un portrait d'Hamza. REUTERS/ Jamal Saidi

Sur une photographie, le visage encore poupon d'un adolescent. Son nom: Hamza, un jeune Syrien de 13 ans devenu le 25 mai dernier le martyr de la révolution. Arrêté alors qu'il se rendait à une manifestation antigouvernementale, son corps a été rendu à sa famille atrocement mutilé. La vidéo de ses blessures infligées par la police syrienne est diffusée sur Internet et est relayée dans de nombreux journaux télévisés. Âmes sensibles s'abstenir.


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Les images du calvaire du jeune Hamza rejoignent ainsi celles de Mohammed al-Durah, l'enfant martyr palestinien de 12 ans, victime de tirs croisés entre les forces israéliennes et palestiniennes lors de la seconde Intifada en 2000.


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Pour Amal Bou Hachem, responsable du Groupe de recherche  sur l'image en sociologie (Gris), «le sacrifice de cet enfant qui tombe sous les balles de l'armée de son propre pays nous rappelle que tout enfant syrien risque sa vie du fait de son appartenance à une communauté rebelle. Hamza comme Mohammed al-Durah avant lui, deviennent des symboles et des visages de leur propre sacrifice pour le grand corps de la communauté».

Morts pour le salut commun

Un rôle du martyr qui n'est pas propre aux musulmans, ni aux révoltes arabes. La France pendant la révolution de 1789 comptait également ses martyrs, sacrifiés pour le salut commun. «Ces martyrs sont morts pour le bien public, dans une révolution qui est d'abord vue comme une régénération, témoigne Jean-Clément Martin, historien, spécialiste de la révolution française. Ils justifient le déroulement des événements, en lien avec les héros du moment, ils en sont aussi les exemples qu'il faut suivre. Leur présence a joué également dans l'acceptation de la mort par les Français de l'époque. Mort reçue ou mort donnée.»

Durant cette période, ces héros, les martyrs révolutionnaires, revêtent une odeur de sainteté. «La dimension religieuse est essentielle y compris chez les révolutionnaires, explique l'historien. Autour de Marat, un véritable culte religieux a été développé au moment de sa mort, essentiellement par les femmes révolutionnaires, sanctifiant ses reliques.»

Plus de trois siècles plus tard, cette même dimension religieuse se retrouve dans le culte des martyrs dans le monde arabe et dans la propagation des vidéos montrant leur mort.

«Les caméras tremblent, les images sont pixelisées, on entend les cris et les tirs. On raconte l'expérience et on envoie l'image en temps réel. Ces images, bien que ce ne soit pas leur destination première, s'inscrivent dans l'aura du martyr, très forte dans la culture arabo-musulmane. Dans l'islam, on ne parle pas des victimes de guerre mais de martyrs de guerre. Il y a une sacralisation forte de la mort au combat ou du don de sa vie pour une cause», observe Amal Bou Hachem.

L'aura du martyr

Chez les chiites, cette sacralisation est très marquée. «Cette confession se fonde sur le martyr de deux imams, comme la rédemption dans le christianisme est fondée sur la passion du Christ. Et même si les révoltés ne sont pas religieux, ils réutilisent le vocabulaire de leurs adversaires.»

Ainsi dans des pays comme l'Iran ou l'Irak, il n'est pas rare de voir des individus devenir des martyrs, des symboles de la contestation. Le cas de la jeune Iranienne Neda Agha-Soltan, tuée par balle à Téhéran alors qu'elle se rendait avec son père à une manifestation anti-Ahmadinejad est l'un des exemples les plus marquants.

En quelques jours, les images de la mort de la jeune femme, devenue le symbole de la violence infligée aux protestants iraniens, ont fait le tour du monde.

Des photos de Neda Agha-Soltan sont placées sur le Albertina Square à Vienne, le 23 janvier 2010. (REUTERS/Murad Sezer)

Aujourd'hui, c'est au tour d'Hamza d'être porté en martyr. Pourtant, en Syrie, la situation ne le prédisposait pas à devenir le symbole de la révolution. Pour l'historien Pierre Vermeren, auteur du livre Le Maghreb (ed. Le Cavalier bleu), dans ce pays à majorité sunnite et gouverné par des chiites, la figure du martyr n'est, en général, pas théâtralisée.

«Les sunnites n'ont pas une fascination pour le culte des martyrs. Pour eux, tous les individus au moment de leur mort sont égaux devant Dieu. Le fait de choisir cet adolescent comme le symbole de la révolution syrienne est un message fort envers le pouvoir chiite. Ils se servent de la sacralisation pour montrer la brutalité du régime.»

La récupération politique du martyr

En Syrie, comme dans d'autres pays du Maghreb à majorité sunnite, le culte du martyr a été récupéré à des fins politiques.

«Pendant la guerre d'Algérie, les Algériens utilisaient ce terme pour désigner les martyrs de guerre, lors des combats contre la France. Les membres de l'armée de libération nationale étaient alors désignés comme des moudjahidines, ceux qui combattent pour leur religion», analyse Pierre Vermeren.

Dans le monde sunnite, les martyrs revêtaient une connotation plus collective, selon l'historien qui explique que «la médiatisation des martyrs au Proche-Orient a pu influencer les pays du Maghreb, comme la Tunisie qui s'est tournée vers le culte d'un seul martyr».

Ainsi Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant tunisien qui s'est suicidé par immolation a été porté comme symbole de la révolution du jasmin, sorte de «martyr absolu». «Ce culte permet d'apporter la baraka, la force religieuse à la révolte. Il s'agit de la force symbolique rattachée à un nom. Mohamed Bouazizi, c'est l'exceptionnalité du combat incarné dans un homme ordinaire.»

Le portrait de Mohamed Bouazizi, entouré de bougies. REUTERS/ Finbarr O'Reilly

En effet, l'ordinarité est une caractéristique essentielle dans la construction de cette image sacrée, et on retrouve d'ailleurs ce parfum de banalité sur toutes les photos des jeunes gens érigés en martyrs.

«La particularité du martyr de ces révoltes est qu’il est peut-être à l'image de monsieur tout le monde, ça peut être lui, toi ou moi, poursuit Amal Bou Hachem. On assiste à la perte des grandes figures comme les politiciens, les héros de l'Histoire, au profit des héros de l'histoire présente, des petits récits, des jeunes qui nous ressemblent et qui peuvent devenir des martyrs ou le sont devenus lors de ces révoltes.»

Le pouvoir de l'ordinaire

Les martyrs sont des gens ordinaires dont l'image est diffusée à des gens ordinaires. La force de leur aura et la raison de leur utilisation politique tiennent dans cette combinaison, rendue plus forte à l'heure des révolutions 2.0.

Aujourd'hui, il n'est plus question de reliques, ni d'icônes pour propager l'image et le culte du martyr. Son message réside au moment même de son calvaire, et est relayé en temps direct.

«La force de la photo et de la vidéo tient dans leur processus de "reliance" en tant que communion, souligne la sociologue de l'image. On partage des sentiments autour de la représentation du martyr, ici et maintenant: le "nous fusionnel". A travers l'image, on se projette et on s'identifie, on peut avoir une sorte de fascination de ces martyrs et une contamination.»

Une contamination qui s'accentue avec le matraquage visuel via Internet, jouant également un rôle très important dans le processus d'empathie.«La circulation à l'infini de ces images peut devenir une mémoire collective d'une époque. Grâce à internet, on devient tous Syriens ou Egyptiens à notre tour.»

Au-delà de ce phénomène d'identification, Internet fige tout de même l'image-type des martyrs. C'est ce qu'a refusé dernièrement un jeune artiste franco-tunisien, à l'origine d'un projet nommé Zoo Project.

Ce plasticien de 20 ans s'est ainsi rendu en Tunisie en mars dernier pour peindre les 236 jeunes tombés pendant les événements de la révolution du jasmin. Les silhouettes de ces martyrs ont été ensuite installées et photographiées dans Tunis. Une façon de troquer l'iconographie contemporaine du martyr, forcément filmé ou photographié, contre une représentation plus sensible et personnelle.

L'ensemble des photos de l'installation Zoo Project à Tunis sont à regarder sur le site Zoo Project

«À mes yeux, ces figures ne sont pas des images mortes, des fantômes célébrés post-mortem. Si je les peins, si je me permets de les représenter, de les exposer dans des manifestations, c’est parce que je suis convaincu que leur disparition des mémoires marquerait la fin de l’espoir.» Un moyen d'investir le martyr d'une autre mission et de l'extraire de son aura d'injustice et de tragédie.

Stéphanie Plasse et Laura Guien

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