Life

Paris pour les pervers [5/5]: ce qu'il advint du fauteuil d'amour

Tony Perrottet, mis à jour le 13.08.2011 à 16 h 54

Tony Perrottet retrouve chez Louis Soubrier, antiquaire, le fauteuil d'amour d'Édouard VII.

Une maquette imaginaire d'un bordel parisien haut de gamme. Musée de l'Érotisme, Paris.

Une maquette imaginaire d'un bordel parisien haut de gamme. Musée de l'Érotisme, Paris.

En essayant de trouver le célèbre fauteuil d’amour du roi Édouard, j’ai découvert une épaisse liasse de papiers. L’auteur-antiquaire Romi y rapporte qu’aux enchères consacrées aux objets du bordel en 1951, le fauteuil fut acquis pour la modique somme de 32.000 francs (environ 685 euros d’aujourd’hui) par Alain Vian, le frère de l’écrivain et musicien de jazz parisien Boris Vian.

J’ai appris que le fauteuil changea de mains en 1982, puis en 1992, quand il fut acquis par la maison d’enchères Drouot. Apparemment, Drouot le vendit rapidement à l’arrière-petit-fils de son créateur au XIXe siècle, Louis Soubrier. Mais Nicole Canet, l’archéologue érotique, avait entendu parler de rumeurs selon lesquelles il aurait été vendu il y a longtemps à un collectionneur aux États-Unis.

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Le message de Soubrier

De retour à mon hôtel, j’ai cherché l’adresse de la société Soubrier. Le grand magasin de meubles est resté au même endroit depuis les années 1850, sur la rue de Reuilly dans le 12e arrondissement. Je ne gardais plus beaucoup d’espoir, mais j’ai envoyé un mail cordial à l’actuel patriarche de la dynastie, Louis Soubrier, en expliquant que j’étais chercheur sur l’histoire des maisons closes de Paris. Saurait-il, par hasard, qui possédait actuellement le fauteuil d'amour du Roi Édouard VII?

Deux jours plus tard, j’avais un message époustouflant sur ma boîte mail de la part de Louis Soubrier lui-même, avec pour objet: «EDWARD VII CHAIR». «Quand vous serez à Paris» écrivait-il, «Je vous montrerai le fauteuil d’amour avec plaisir». Je me précipitai tout de suite sur le téléphone, demandant des indications pour trouver l’entrepôt.

La famille Soubrier fit fortune au XIXe siècle en réalisant des répliques historiques de meubles romains et d’ancien régime —raison pour laquelle, sans doute, elle fut choisie par le Prince de Galles pour créer son appareil de fantaisie. Aujourd’hui, Louis Soubrier est antiquaire, louant souvent des pièces pour des tournages de films historiques.

«Venez avec nous, nous dînons ensemble!»

En sortant du métro, je me suis retrouvé sur une des rues les plus banales de Paris, ce qui est normal pour un quartier anciennement industriel. Je suis directement tombé sur Soubrier, qui était en train de sortir de l’immeuble. Un homme digne, dans la soixantaine, avec une grosse moustache, portant une veste en tweed et une cravate jaune, il m’a évoqué le souvenir d’un pilote de chasse à la retraite. «Oh, j’ai oublié de vous dire que nous fermons à l’heure du déjeuner» dit-il, vaguement amusé par mon indifférence à cette tradition française. «Venez avec nous, nous dînons ensemble!»

Oh non, ai-je pensé, inquiet de dire quelque chose lors du repas qui allait le faire changer d’avis. (Genre «Vous avez seulement envie de regarder le fauteuil? Je croyais que vous aviez envie de l’acheter!») À sa brasserie préférée, de l’autre côté de la rue, nous nous sommes mis à table avec l’un de ses amis, également fabricant de meubles dont le dachshund n’arrêtait pas de sauter à ses pieds. Soubrier nous a régalés avec des histoires sur ses voyages aux États-Unis pendant sa jeunesse. Pendant les années 1950, il a été à Newport, Rhode Island, et a assisté à la fête d’anniversaire de Jacqueline Bouvier. Ses histoires étaient incroyables, mais j’étais fixé sur les meubles. Avait-il toujours envie de me montrer le fauteuil d’amour?

«Mon père était un homme très correct, très formel», a-t-il expliqué.

«Il ne m’a jamais parlé du fauteuil d’amour. Mais quand il fut de nouveau sur le marché en 1992, un de nos anciens courtiers m’a pris à part. Il m’a appris que mon arrière grand-père avait construit le fauteuil au début des années 1890, sur des spécifications du Prince de Galles lui-même. Alors j’ai commencé à regarder dans nos archives. Et oui, le voilà. J’ai trouvé les croquis de mon ancêtre, une aquarelle. C’était la preuve vivante.»

Soubrier a acheté le fauteuil —pour combien il ne le dit pas, à part que c’était «très, très cher» —et il l’a gardé depuis. Pendant un petit moment, le fauteuil a voyagé à New York pour une exposition de «meubles de fantaisie». C’était ça, sans doute, la base de la rumeur selon laquelle il avait été vendu à un Américain. Une galerie de Manhattan a refusé de l’exposer. «Les Américains étaient choqués» , jubila-t-il.

Lire la suite de la cinquième partie: ce qu'il advint du fauteuil d'amour

Le fauteuil

Notre déjeuner continuait à un pas extrêmement pénible pour un Américain jusqu’au point où je me mis à craindre que Soubrier ne décide d’aller faire la sieste. Mais d’un coup, il s’est levé et a lancé:  «Allons-y !»

L’entrepôt de la famille débordait de meubles antiques —des figures de proue, des chandeliers, des rennes empaillés, des vases en porcelaine. Un ascenseur façonné à la main nous a montés au troisième étage et nous sommes passés dans les couloirs en marchant devant des pièces de stockage, qui contenaient encore des centaines d’antiquités sur les étagères. C’était trop à absorber, mes yeux furent vite épuisés.

Mais au dernier étage, dans le recoin le plus éloigné, un gros objet était caché sous une couverture bleue. Soubrier a enlevé en quatrième vitesse la couverture, puis a lutté avec plusieurs couches de mousse protectrice. «Voilà», dit Soubrier, très fier.

C’était sans conteste une pièce bien dessinée, un vague croisement entre une table gynécologique et une luge. Le cadre en bois était sculpté dans le style du XVIIIe siècle, avec deux niveaux de coussins, couverts d’une soie vert pâle brodée. Son usage pratique, cependant, demandait une certaine réflexion. La clé se trouvait au sol, où il y avait des plaques pivotantes en cuivre, vraisemblablement pour tenir en place les pieds du Roi Édouard.

«La légende dit que le fauteuil fut conçu pour trois personnes», dit-il en haussant les épaules. «Mais la disposition précise? Elle reste ouverte au débat».

Soubrier caressait le tissu. «Nous fûmes obligés de recouvrir le fauteuil aussitôt après l’achat. La chaise était sale», dit-il, «très sale».

Nous savons que Le Chabanais fut fréquenté pendant les années 1920 et 1930 par le corpulent comédien américain «Fatty» Arbuckle, et pendant l’Occupation par le grotesque chef de la Luftwaffe, Hermann Göring, décervelé par la morphine. Dans ses mémoires Between Meals (Entre les repas), A.J. Liebling, un contributeur gourmand et replet au New Yorker confesse aussi avoir visité le bordel de luxe quand il était étudiant. Apparemment, Bertie ne fut pas le seul à avoir utilisé le fauteuil. Plus récemment, un de ses propriétaires dans les années 1980 a été un «gay très actif» et qui en aurait fait usage selon Soubrier.

«Non, vraiment… j’ai seulement regardé…»

Juste après, j’ai couru voir Nicole Canet pour lui rapporter mes découvertes.

«Le fauteuil est toujours à Paris?» dit-elle, sautant presque de joie patriotique. «Il est toujours là! Il est toujours là!»

J’étais bien content de lui livrer de telles bonnes nouvelles. Mais quand elle a commencé à me poser des questions sur mon aventure chez Soubrier, il y eut une petite confusion linguistique. 

«Vous êtes monté ?» me demanda-t-elle. Non, non, ai-je dit, tout blême. Je n’ai pas monté! Quelques minutes plus tard, quand j’ai décrit le fauteuil en détails, elle a de nouveau applaudi.

«Alors! Vous êtes monté!

 - Non, vraiment… j’ai seulement regardé…»

C’est seulement là que j’ai compris qu’elle demandait si j’étais monté au troisième étage, où Louis Soubrier gardait le fauteuil, et non pas si je l’avais monté pour l’essayer.

Ce sera pour un chercheur un plus intrépide.

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Par Tony Perrottet

Traduit par Holly Pouquet

Tony Perrottet
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