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Paris pour les pervers [3/5]: minuit dans le musée du sexe

Tony Perrottet, mis à jour le 13.08.2011 à 16 h 52

Visite du musée de l'érotisme, dans «l'épicentre sordide d'une foire formidable», Pigalle.

Musée de l'Érotisme, Paris. Photo musée de l'Érotisme.

Musée de l'Érotisme, Paris. Photo musée de l'Érotisme.

Un soir, j’ai décidé d’aller visiter une adresse où l’on trouvait une de ces femmes de moindre renommée évoquées dans Pretty Women of Paris, mon guide de 1883 consacré à la prostitution à Paris. À la lettre A, la première sur la liste était Jeanne Abadie qui exerçait devant le 80, boulevard de Clichy. Jeanne Abadie était «une femme fringante, bien habillée, d’environ 27 ans», ai-je appris, «avec une bonne allure sous la lumière du gaz, malgré ses fausses dents». Elle fut élevée dans l’arrière-scène d’un théâtre, où elle attira l’œil de riches boulevardiers. Sa personnalité était «peu raffinée et fougueuse», prévient l’auteur, mais «son tarif était modéré». 

» À regarder: notre portfolio Paris pour les pervers

 

Pigalle, épicentre sordide d'une foire formidable

Je suis sorti du métro au coeur de Pigalle, un nom évoquant autrefois la romance. En 1883, des bohémiens passaient leur temps au Café de la Nouvelle Athènes, où Degas peignit Les buveurs d’absinthe, et les Parisiens s’extasiaient devant la vie nocturne de l’arrondissement représentée dans Un Bar aux Folies Bergère, qui fut exposé au dernier Salon. (La mort de Manet fut quant à elle moins romantique, lorsqu’elle survint au printemps 1883, des suites d’une amputation d’urgence consécutive à une syphilis attrapée lors de sa jeunesse désoeuvrée.)

Aujourd’hui, Pigalle est l’épicentre sordide d’une foire commerciale, ces rues pullulant de sex shops éclairés par des enseignes au néon et fréquentés par des groupes d’Allemands lors d’enterrements de vie de garçon. Néanmoins, j’ai suivi les numéros, cherchant le 80, où l’on trouvait jadis Mademoiselle Abadie. J’ai rapidement découvert que le numéro 82 est le trop fameux Moulin Rouge. Ouvert en 1889, il était à l’époque d’Abadie un simple café musical. La nuit où je suis passé, des gardiens avec des haut-parleurs rassemblaient des foules de touristes rangés en file derrière des cordes en velours.

Le numéro 78 est un supermarché érotique.

Mais où est le numéro 80?

Le musée de l'érotisme

Quelques portes plus loin, au numéro 72, se trouve le musée de l'Érotisme, j’ai donc pris la décision d’y passer la tête. Le monde moderne a vu réussir énormément d’institutions de ce genre, mais normalement, ce sont des lieux cliniques et déprimants. Sans doute celui-là, sur sept étages, allait-il toucher le fond en matière de sensualité parisienne.

À minuit (il est ouvert tous les soirs jusqu’à 2h00) le musée était désert à l’exception de quelques couples riants, j’ai donc sorti mon carnet et j’ai gribouillé rapidement quelques notes, essayant de prendre un air de chercheur. Le début de l’exposition n’était pas très prometteur. L’essentiel de la collection semblait être constitué de reliques du Japon. Puis je suis arrivé à l’étage consacré à Paris, avec des photos de scènes de bordels datant du XIXe siècle, des filles faisant le trottoir, et des travestis. Sur le mur était projeté un de ces films du début des années 1900 qui était montré dans les salles d’attente des bordels pour «exciter les appétits»; celui-là mettait en scène deux «bonnes sœurs» s’ébattant avec un petit chien. 

Lire la suite de la troisième partie: minuit dans le musée du sexe

Une culture détruite

La vie de débauche à Paris battait toujours son plein pendant les années 1930, l’époque de Henry Miller et Anaïs Nin. Comment est-il possible que la fermeture des maisons closes après la guerre ait pu complètement détruire cette culture?

Le copropriétaire du musée, Alain Plumey, était dans son bureau. Énervé et mal rasé, cherchant une cigarette,  il avait l’air de quelqu’un connaissant son sujet. Plumey m’a expliqué qu’il avait été inspiré par le succès des premiers musées du sexe à Amsterdam et à Berlin, et c’était la raison pour laquelle il avait ouvert celui-là à Paris dans les années 1990, mais il avait choisi les locaux à Pigalle après beaucoup d’hésitation. «Je n’aime pas l’avenue, elle est plutôt horrible» admet-il. «Mais Pigalle a son histoire. Le nom est connu au niveau international. 10 millions de touristes y viennent chaque année. Quelques-uns visitent le musée».

«Collaboration horizontale»

Je lui ai demandé ce qui avait achevé la saga épique de la débauche parisienne. À titre d’exemple, Plumey m’a présenté une de ses œuvres préférées de l’exposition, un manuscrit datant de la Seconde Guerre mondiale, sur lequel une prostituée parisienne avait décliné son emploi du temps et ses revenus provenant de militaires allemands. Elle était très occupée. «La collaboration horizontale», rigola-t-il.

Les prostituées furent les boucs émissaires de l’Occupation, m’a-t-il expliqué. Dès que les Allemands eurent pris possession de Paris en 1940, les filles furent obligées de les prendre comme clients. Les bordels de luxe furent convertis en bordels pour officiers nazis, avec un énorme chiffre d’affaires à la clé, au grand dam des Français, qui étaient déjà quasi émasculés par la chute militaire du pays. Ça fait toujours mal.

Quand l’historien Patrick Buisson a révélé en 2008 dans son livre 1940-45, Années érotiques: Vichy ou les infortunes de la vertu que certaines prostituées parisiennes préféraient les conquérants allemands parce qu’ils étaient plus propres, plus beaux, et avaient de l’argent, ça a fait scandale. Aux antipodes de l’image de la résistance héroïque, beaucoup de femmes célibataires —et des femmes mariées dont les maris avaient été tués, blessés, ou faits prisonniers— furent aussi obligées de coucher avec l’ennemi pour avoir de l’argent ou acheter des produits au marché noir. Mais ce furent les prostituées qui s’attirèrent le plus de rage des Français à la libération en 1944: on leur a rasé la tête, et certaines furent obligées de marcher dans la rue tout nue.

Marthe Richard, l'imposteur

Marthe Richard, une héroïne populaire française —ancienne pilote, espionne durant la Grande Guerre et censée être une figure de la Résistance— fut choisie par des hommes politiques conservateurs pour mener la campagne de fermeture des bordels. En 1946, le conseil municipal passa une loi pour mettre fin à 150 ans de tolérance, et beaucoup d’officiels qui furent clients des maisons closes de luxe furent trop embarrassés pour s’y opposer. Cette action ne mit évidemment pas fin au marché du sexe; son premier effet fut de dégrader les conditions de travail des 1.500 femmes employées dans les bordels et qui, du coup, se retrouvèrent sur le trottoir. 

Dans les années 1950, beaucoup de Parisiens reconnurent que l’interdiction avait été un échec. Les archives de la police prouvèrent aussi que la moralisatrice Marthe Richard était en fait un imposteur, en réalité une ancienne prostituée ayant changé son nom, fabriqué son histoire d’espionne héroïque, et passé les premières années de l’Occupation à Vichy en procurant des femmes aux officiers allemands.

Mais la purge de l’âge d’or du péché fut complète, se lamenta Plumey.

«Rien ne reste de l’époque. Cela n’a pris que quelques décennies. Vous pouvez aller au One-Two-Two» —une maison close luxueuse des années 1930 sise au 122, rue de Provence, l’adresse préférée de Humphrey Bogart et de Marlene Dietrich— «maintenant c’est le bureau du Syndicat patronal des cuirs et peaux de France. C’est comique», ajouta-t-il amèrement. «Comique!»

Au moment de mon départ, avant d’affronter la sordide Pigalle, Plumey est devenu excessivement sentimental. «Aujourd’hui l’érotisme est mort à Paris. Disparu! Si vous voulez une ambiance érotique, allez à Bangkok, Sao Paolo, Budapest. Rien ne reste à Paris à part de la nostalgie», sourit-il amèrement. «Cette ville entière n’est qu’un musée de l’érotisme».

» À regarder: notre portfolio Paris pour les pervers

Par Tony Perrottet

Traduit par Holly Pouquet

Tony Perrottet
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