France

Procès Colonna: ce qui n'a pas pas convaincu les juges

Bastien Bonnefous, mis à jour le 21.06.2011 à 0 h 01

Condamné à perpétuité pour la troisième fois, Yvan Colonna n'a pas convaincu ses juges.

Yvan Colonna, document du ministère de l'Intérieur diffusé en mai 1999. DR

Yvan Colonna, document du ministère de l'Intérieur diffusé en mai 1999. DR

Les articles de Bastien Bonnefous au procès Colonna

La cour d'assises spéciale de Paris n'a pas douté. Pour la troisième fois, elle a condamné Yvan Colonna à la réclusion criminelle à perpétuité pour l'assassinat du préfet Erignac en 1998 et l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella en 1997.

Mais lundi, comme lors du procès en première instance en 2007, les magistrats professionnels n'ont pas assorti leur verdict d'une peine de sûreté, pourtant requise par le ministère public. Deux interprétations sont possibles: soit l'accusé a été condamné au bénéfice du doute, soit la cour a estimé que l'assassinat de Claude Erignac ayant été revendiqué comme un acte politique, il convient de prononcer la même peine que pour les deux autres membres du commando ayant directement participé au crime – à savoir Pierre Alessandri et Alain Ferrandi, eux aussi condamnés à perpétuité en 2003.

Le verdict de ce troisième procès a été – fait rarissime – motivé, la cour accédant à une demande de la défense. A lire les quatre feuillets d'explications données par les magistrats, il ressort clairement que c'est la seconde interprétation qui doit être retenue. 

Un assassinat politique

La cour pose d'emblée que les actes criminels de 1997 et 1998 commis par le groupe des Anonymes recouvrent une dimension politique, les conjurés ayant voulu «s'élever contre les dérives du mouvement nationaliste auquel ils avaient appartenu (…) et commettre des actions à caractère exceptionnel, susceptibles de provoquer une réaction favorable de l'Etat français à leurs revendications».

Une conception des faits en tout point semblable des explications données par plusieurs membres du commando, refusant de voir dans le préfet Erignac «un homme», mais «un symbole de l'Etat», et espérant créer avec sa mort un «électrochoc» en Corse.

L'appartenance d'Yvan Colonna au commando

«Yvan Colonna, qui n'a jamais contesté ses convictions nationalistes, faisait à l'évidence partie de ce groupe.» En une phrase, tout ou presque est dit. La cour n'a pas cru une seconde aux explications du berger de Cargèse selon lesquelles il aurait quitté le militantisme nationaliste à partir de la fin des années 1990 et de la naissance de son fils.

Au contraire, les magistrats ont repris à leur compte la théorie des «trois doigts de la main» développée par les enquêteurs pour qualifier le trio Alessandri-Ferrandi-Colonna, considérés à la même époque comme des radicaux nationalistes du secteur Cargèse-Sagone.

Preuve de leur «proximité dans le combat politique», les trois hommes ont été dénoncés anonymement en 1994 pour la tentative d'assassinat de Pierre Poggioli, un des leaders du FLNC en rupture de ban avec le mouvement nationaliste. Accusations que le trio a toujours réfutées et pour lesquelles ils n'ont pas été poursuivis, l'enquête aboutissant à une impasse.

Retenu également à charge, un voyage à Paris effectué par les trois en septembre 1998, «preuve supplémentaire de leur lutte commune». Séjour d'agrément selon les intéressés qui ont voyagé sous leur identité; voyage conspirationniste selon l'accusation. 

La cour ne croit pas plus aux révélations faites lors du procès par Colonna, expliquant qu'il a été approché par Pierre Alessandri «après» l'attentat de Pietrosella pour intégrer le groupe, mais qu'il avait refusé à l'époque. Refus étayé par aucune «explication plausible» selon les magistrats.

La preuve par les aveux

La culpabilité d'Yvan Colonna découle également de «sa mise en cause formelle devant les magistrats instructeurs» par les autres membres du commando et par leurs épouses. Mises en cause «réitérées pendant de nombreux mois». De ces aveux, il ressort que le berger a joué le rôle du «guet» lors de l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella et celui du «tireur» lors de l'assassinat du préfet. Un tireur grimé par «une perruque blonde» et portant des «gants en tissu», deux détails découlant uniquement des dépositions de Martin Ottaviani, le chauffeur du commando.

La cour se fonde donc sur les accusations des conjurés et de leurs compagnes durant l'instruction. Aveux jugés «précis, circonstanciés et cohérents». En revanche, elle ne retient pas ceux livrés en garde à vue qui les précèdent pourtant. Une manière de tenir compte des contradictions relevées à l'audience entre les versions des enquêteurs antiterroristes, même si les magistrats réfutent toutes «pressions policières suggérant une manipulation, qui serait gratuite». Pas de complot policier anti-Colonna donc, contrairement à la thèse de la défense.

Des rétractations peu crédibles

La cour n'a coché aucune case du QCM proposé dans leurs plaidoiries par les avocats de Colonna pour expliquer les accusations des conjurés. Ni «manœuvres policières», ni «rancœur» à l'égard du berger considéré comme un «lâche» pour les avoir abandonnés au dernier moment ou comme un «informateur» pour les avoir balancés, ni besoin de «sauver une hypothétique seconde équipe».

Au contraire, les rétractations du commando, «tardives et laconiques», ont été jugées «opportunes» et dictées par Colonna lui-même après sa lettre du 19 décembre 2000 dans le journal nationaliste U Ribumbu dans laquelle il crie son innocence.

Pierre Alessandri n'est pas plus crédible lorsqu'il s'accuse de l'assassinat en 2004 «après avoir été définitivement condamné». Pour preuve, ses explications «incompatibles» avec les constatations de la cour lors de la reconstitution de l'assassinat à Ajaccio le 6 juin.

Surtout, pour les magistrats, il est des silences qui accusent, à l'image de ceux de Jeanne Ferrandi. Relatant avec un luxe de détails la présence d'Yvan Colonna chez elle avec son époux Alain et Pierre Alessandri quelques minutes après le crime et jusqu'au lendemain matin, la compagne du chef présumé du groupe se serait depuis réfugiée dans une «amnésie opportune» pour ne pouvoir «ni infirmer ni confirmer» ses aveux, puis dans un «silence protecteur» à l'audience.

Des témoins qui ne comptent pas

Marie-Ange Contart a beau répéter depuis 2003 qu'elle ne reconnaît pas en Colonna l'homme qu'elle a vu tirer sur le préfet dans la rue du Colonel-Colonna-d'Ornano le 6 février 1998, rien n'y fait. «Les déclarations des témoins oculaires (…) doivent nécessairement être appréciés avec les plus grandes réserves au regard des grimages des auteurs, de la rapidité du déroulement des faits, de leur ancienneté, de la position de ces témoins par rapport à la scène et de la qualité de l'éclairage urbain», considère la cour. Un témoin, pas de témoin, selon l'adage.

La cavale qui accuse

«L'attitude d'Yvan Colonna tant lors de l'arrestation des membres du commando qu'à la suite de sa propre interpellation, démontre également sa participation aux faits.» Coupable Colonna lorsqu'il téléphone à cinq reprises à Martin Ottaviani le jour de l'arrestation des couples Alessandri et Ferrandi le 21 mai 1999, alors que les deux hommes ne s'appelaient jamais.

Coupable lorsque «se sachant surveillé», il «simule une activité normale» en vaquant ce jour-là à ses occupations habituelles de livreur de bruccio. Coupable lorsque ce même 21 mai, il retire 30.000 francs à la banque, selon lui pour les donner à sa compagne qui prépare la nouvelle saison de son restaurant - pour «assurer sa fuite» selon la cour.

Cavale qui débute dès la nuit du 22 mai et non à partir du 26 mai comme l'affirme Colonna. Cavale qui va durer quatre ans et à l'issue de laquelle le berger sera interpellé en possession «d'une grenade, d'un chargeur et de cagoules», autant d'éléments à charge. Enfin, la cour ne retient pas les « emplois du temps » donnés par Colonna le soir des faits, considérés comme des alibis confirmés uniquement par sa famille et donc «nécessairement incertai(ns)».

L'affaire continue

A la lecture de l'arrêt de motivation, Yvan Colonna apparaît donc comme un accusé inacquittable. Même si la cour n'a pas retenu contre lui la lettre mystérieusement révélée lors des débats, dans laquelle des menaces contre Pierre Alessandri lui sont attribuées, ni les aveux du commando en garde à vue, le tableau peint par la cour n'accepte aucune zone d'ombre.

Un «scandale» pour la défense. «La cour a repris intégralement la thèse policière figée en 1999 et a écarté tous les éléments à décharge établis au cours de l'audience, comme les témoignages oculaires ou les turpitudes de l'enquête», a regretté Me Gilles Simeoni, l'avocat bastiais du berger, après l'énoncé du verdict.

Mais l'affaire Colonna n'est pas encore terminée. La défense doit déposer dès mardi un pourvoi en cassation et si celui-ci est rejeté, «nous irons nous battre devant la Cour européenne des droits de l'homme», a-t-elle prévenu.

Condamné à perpétuité, Yvan Colonna ne pourra en théorie pas faire de demande de libération conditionnelle avant la 18e année de sa peine, donc d'ici dix ans, étant déjà en détention depuis huit ans.

«Je suis innocent!», a-t-il lancé à la cour à l'issue du verdict, le visage fermé, alors que dans la salle sa famille – sa femme, sa sœur, son frère et son fils – était en larmes. Prenant une dernière fois la parole le matin avant les délibérations, celui qui n'était encore qu'accusé avait témoigné d'une émotion et d'un stress inédits:

«Je n'ai jamais tué personne, je n'ai jamais encouragé à le faire, je n'ai jamais imaginé tuer quelqu'un. Je n'ai pas fait ça, ce n'est pas moi. Je vous demande de me croire, je ne vais pas vous supplier, ça ne se fait pas. Mais je suis fatigué, vraiment très fatigué, et je veux rentrer chez moi pour me reposer.»

Lundi soir, comme tous les soirs depuis huit ans, il a retrouvé sa cellule de Fresnes.

Bastien Bonnefous

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