Life

Paris pour les pervers [2/5]: le «clitoris de Paris»

Tony Perrottet, mis à jour le 13.08.2011 à 17 h 47

Muni du guide des bordels «Pretty Women of Paris», Tony Perrottet continue son épopée parisienne à l'hôtel Édouard VII, puis à a Maison Dorée.

Le lit de la courtisane La Valtesse de la Bigne, maintenant au musée des Arts Décoratifs. Photo Tony Perrottet.

Le lit de la courtisane La Valtesse de la Bigne, maintenant au musée des Arts Décoratifs. Photo Tony Perrottet.

Comme camp de base pour mes recherches, j’ai cherché un hôtel qui avait été autrefois un bordel. Une possibilité tentante était l’Hôtel Amour sur la rue de Navarin, qui offrait jadis un accès à une chambre de style médiéval, avec des chaînes, un chevalet, une croix pour attacher les clients et même un échafaud. Puis j’ai découvert quelque chose d’un peu plus à mon goût: l’hôtel de luxe Édouard VII, à côté de l’Opéra, sur la rive droite, qui fut pendant des années le pied-à-terre du débauché le plus célèbre de la Belle Époque.

» À regarder: notre portfolio Paris pour les pervers

«Dirty Bertie»

Pendant sa jeunesse libertine, le prince de Galles —le futur roi d’Angleterre Édouard VII (il régna de 1901 à 1910)— fut une célébrité à Paris, très connue pour ses appétits gargantuesques pour la nourriture et le sexe. Buvant du champagne et fumant le cigare en permanence, la taille arrondie par cinq repas par jour riches en protéines, il recevait une ovation chaque fois qu’il paraissait au théâtre accompagné par une nouvelle beauté.

À partir de 1877, Bertie eut un appartement dans un immeuble de l’Avenue de l'Opéra, une adresse dont il était fier, parce qu’elle était l’épicentre du vice de la rive droite, désigné par un aristocrate britannique roué, Lord Hertford, comme «le clitoris de Paris». Il y renonça finalement 27 ans plus tard, quand il fut couronné roi, et l’immeuble changea de mains plusieurs fois avant de devenir un hôtel. Aujourd’hui, cet établissement loyal désigne chaque suite du nom d’une compagne de «Dirty Bertie» comme les Anglais l’ont surnommée, dont l’actrice Sarah Bernhardt, la mondaine américaine Jennie Churchill (la mère de Winston Churchill) et la courtisane Alice Keppel (l’arrière grand-mère de Camilla Parker Bowles).

Même aujourd’hui, les légendes sur ses appétits continuent de courir à travers Paris. L’une d’entre elles en particulier. Selon Maisons Closes, l’étude classique sur les bordels parisiens écrite en 1958 par un «historien des habitudes privées» français et excentrique nommé Romi (son vrai nom est Robert Miquel), le Prince de Galles devint si obèse qu’il diligenta la construction d’un fauteuil d’amour destiné à son bordel de luxe favori, Le Chabanais. L’appareil bizarre lui permettait d’avoir un rapport sexuel sans écraser la pauvre fille sous son énorme corpulence.

La trajectoire du fauteuil put être tracée jusqu’en 1951, quand malheureusement il disparut dans une collection privée. Quel dommage, ai-je pensé.  Peut-être la famille Windsor aurait-elle pu le racheter comme cadeau de mariage pour le Prince William.

À l'hôtel Édouard VII

Quand je suis arrivé à l’Hôtel Édouard VII, un portier méticuleusement habillé m’a amené à travers le foyer étincelant, passant devant un buste en bronze du robuste prince, jusqu’au cinquième étage, où le Prince Bertie avait son appartement. Ma chambre était décorée en style «Belle Époque moderne» avec de riches tissus en velours, mais aussi avec des cadres minimalistes remplaçant l’or orné traditionnel. Il y avait même un balcon sur l’Avenue de l'Opéra qui mène au splendide Palais Garnier, qui fut peuplé jadis de jeunes et jolies danseuses «choisies plus pour leurs charmes sexuels que leur talent» selon Charles Bernheim dans son étude du demi-monde parisien, Figures of Ill Repute.

Comme Bertie, j’étais bien content de ma nouvelle adresse. En regardant à travers les rideaux flottants, je pouvais imaginer que rien n’avait changé depuis que Monet et ses amis louaient leurs premiers ateliers —à condition de fermer les fenêtres à double vitrage pour se protéger du bruit de la circulation.

Mon guide de la prostitution datant de 1883, The Pretty Women of Paris dépeint une belle image de cet arrondissement étincelant et des belles femmes qui y régnaient. Il donne même les noms de leurs animaux de compagnie, de leurs enfants illégitimes, et de leurs chevaux pur-sang. Les lecteurs se voient offrir des aperçus intimes du mode de vie opulent bien que précaire des courtisanes —et de la façon dont elles satisfaisaient les demandes bizarres de leurs clients. On apprend que Leonie de Clómenil avait un pot de chambre en argent et des miroirs à terre pour enchanter ses nombreux clients fétichistes de toilettes, pendant que Henriette Chavaroff s’était engagée auprès d’un riche Espagnol à tuer un coq à chaque visite.

Comment commencer une carrière

Il y a aussi des détails juteux sur la manière dont les courtisanes célèbres commencèrent leurs carrières stellaires. Pour capter l’attention de la société de la Belle Époque, il fallait d’abord faire du bruit. Marie Estradère gagna sa réputation en se rendant à une soirée gouvernementale sans invitation; plutôt que de faire la conversation, elle se retira dans une chambre et donna aux hommes politiques «un soulagement à la main» pour 5 francs. Une autre spécialiste de l’autopromotion, Hautense Daubinesco, apparaissait régulièrement dans les plus fameux des journaux mondains grâce à son travail de proximité avec les journalistes.

Les excentricités de chaque femme semblaient fonctionner comme une sorte de publicité de niche. Mathilde Lassens aimait faire l’amour pendant que sa bonne jouait de l’orgue de Barbarie dans la pièce d’à côté. Lee d'Asco remplissait sa maison d’animaux, dont un ours domestiqué, et elle monta une fois au-dessus de la Seine dans une montgolfière, habillée en homme et portant un pistolet. Après avoir jeté ses habits à des supporters, elle descendit à terre, toute nue.

Lire la suite de la deuxième partie: le «clitoris de Paris»

Plus proche de Pépé le Putois que de la réalité de l'époque

Lors de mes premières excursions à Paris, retrouver de véritables traces physiques du passé louche de la ville s’apparentait à une quête masochiste. Au siècle dernier, les Parisiens ont exploité le filon de la nostalgie Belle Époque, et les restaurants qui survivent de cette époque ont subi une douzaine de rénovations ou proposent des spectacles bidon pour les touristes. Avec leurs banquettes rouges en vinyle, leurs lampadaires en faux cuivre et leurs serveurs irritables en tablier blanc, ils sont plus près d’un dessin animé de Pépé le Putois que de la réalité de cette époque. Pire encore, Paris a aussi subi une transformation de son atmosphère et de sa réputation.

Ses bordels furent rendus illégaux en 1946, et sa tradition de vice toléré a été bannie. Maintenant elle est en Europe la capitale bourgeoise par excellence, nantie et plutôt suffisante. Il n’y a rien du frisson sensuel que l’on trouve dans les rues de, disons, Rio de Janeiro, Havane ou Sydney. En fait, l’essentiel du centre de Paris est aussi provocateur que l’Upper East Side de Manhattan. Des endroits historiquement enjoués comme le Palais Royal ont maintenant l’ambiance d’un événement artistique minimaliste. Les Parisiens réservent leurs plus grandes passions pour leurs chaussures.

À la Maison Dorée

Il faut de la persévérance et de la créativité pour retrouver les sites sacrés de l’époque. Pretty Women en main, j’ai trouvé la Maison Dorée, au numéro 20 du boulevard des Italiens, autrefois un café plein d’animation qui se doublait d’un lieu de rencontres pour les aspirantes courtisanes —maintenant c’est une banque. De l’autre côté de la rue se trouvait le Café Anglais, avec sa salle des fêtes torride, la salle Grand Seize —aujourd’hui complètement disparu et remplacé par un magasin de vêtements masculins. 

C’est là que la belle Chilienne Isabelle Féraud s’appliqua à honorer le pari d’un jeune homme qui avait affirmé qu’il pouvait extraire une fleur de ses basses régions «sans faire injure à la fleur». Elle choisit un gardénia, s’inclina sur une table et ses admirateurs s’attroupèrent pour voir le spectacle. «Des applaudissements accueillirent le coquin quand il souleva son visage rougi» écrit un témoin, et révéla la fleur intacte entre ses dents, comme une sorte d’ancêtre pervers de Gomez Addams.

Néanmoins, j’ai bientôt commencé à trouver des reliques plus concrètes. A Lapérouse, un restaurant romantique qui fonctionne toujours sur le quai des Grands-Augustins, le maître d'hôtel en smoking m’a amené à l’étage pour visiter les chambres particulières cosy d’origine, où les hommes pouvaient séduire en toute discrétion des courtisanes avec force champagne, délicatesses et cadeaux somptueux. Les antiques miroirs présentent toujours des rayures réalisées par les dames qui testaient leurs diamants reçus en cadeau en les grattant contre le verre afin de s’assurer de n’avoir pas été dupées. 

La Valtesse et la Païva

Et au Musée des Arts Déco, j’ai trouvé exposé le véritable lit de la célèbre courtisane La Valtesse de la Bigne —un autel de bronze doré, où des cupidons jouent sur la tête de lit et des faunes regardent sardoniquement les colonnes du lit. Avec ses yeux bleu ciel et ses cheveux auburn en cascade, l’extraordinaire Valtesse (née Lucie Delabigne) vivait dans un palais rempli d’œuvres d'art hors de prix et fut l’hôtesse d’un salon littéraire qui fut fréquenté par Flaubert et Guy de Maupassant. On pouvait aussi y croiser Émile Zola lors de ses recherches pour Nana, son célèbre (et moralisateur) roman au sujet d’une courtisane.

Malheureusement, la magnifique maison de la Valtesse a disparu, comme presque tous les hôtels particuliers des courtisanes. Mais j’ai trouvé au numéro 25 des Champs-Élysées l’ancienne résidence de La Païva, une beauté née en Russie (son vrai nom était Esther Lachmann) dont un des amants fut le compositeur Richard Wagner.  

Aujourd’hui, le sous-sol a été transformé en restaurant nommé (bien sûr) La Païva, enveloppé dans des rideaux en velours et des statues néoclassiques, pendant que la structure elle-même a survécu en devenant l’aristocratique Travellers Club. Quand j’ai sonné à la porte, un portier en livrée a appelé la directrice, Rosalind Winlarik, qui est une passionnée de l’histoire des courtisanes. Elle était fière de me faire faire le tour d’un lieu mêlant dans un style tape-à-l’œil les renaissances française et italienne.

Enfin, je respirais l’air des grandes cocottes!  L’escalier en onyx et la salle de bains en agate furent inspirés par Les mille et une nuits, pendant que les nus en marbre qui soutiennent la cheminée dans le salon furent modelés selon les courbes de la belle La Païva elle-même.

Enfin, j’avais sous les yeux quelque chose propre à enflammer l’imagination du voyageur.

» À regarder: notre portfolio Paris pour les pervers

 

Par Tony Perrottet

Traduit par Holly Pouquet

Tony Perrottet
Tony Perrottet (11 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte