France

Vivre de son art

Jacques Attali, mis à jour le 21.06.2011 à 18 h 04

La campagne publicitaire d'Hadopi tente de faire croire que le libre accès à Internet interdira de publier des romans. C'est scandaleux: Internet est, pour les écrivains comme pour tous les autres artistes, non une menace, mais un nouvel espace de création et de revenus.

Détail d'une des affiches de la campagne Hadopi.

Détail d'une des affiches de la campagne Hadopi.

Hadopi, la Haute Autorité chargée de lutter contre le téléchargement de musique sur internet, rendu illégal par la loi qui l’a créée, vient de présenter une campagne publicitaire de très grande ampleur.

On y voit en particulier, dans un encart pour la presse écrite, une petite fille, l’air triste, parce que, selon la publicité, elle serait menacée, par le piratage, de ne pas pouvoir publier son premier roman, en 2032. Puis vient le slogan de la campagne, décliné de mille façons, sur tous les médias: «La création de demain se défend aujourd’hui!»


J’aurais pu ne pas en parler, en cette semaine où tant de sujets importants s’entrechoquent, et ne pas faire ainsi de la publicité à une publicité, mais j’y vois un sujet de très grande importance, révélateur des maux les plus terribles qui fragilisent notre pays.

Il est en effet assez piquant de voir Hadopi parler de menaces qui pèseraient sur la littérature alors que cette autorité n’a aucune compétence sur le sujet; et il est scandaleux de la voir, par un amalgame trompeur, inventer une menace imaginaire pour faire croire que le libre accès à Internet interdira de publier des romans.

Certes, l’économie de la littérature changera, comme celle de la musique. Mais elle peut évoluer pour le plus grand bien des artistes.

Les anciens maîtres apeurés

D’abord parce que la création musicale, compétence d’Hadopi, n’est absolument pas pénalisée, au contraire, par sa mise à disposition sur Internet; ceux qui sont menacés, ce sont les revenus des anciens maîtres de l’ancienne économie, qui osent se nommer encore les «majors», et qui ne font plus que recycler leurs catalogues ou inventer des vedettes éphémères.

Il est même établi que les mélomanes qui téléchargent gratuitement de la musique ou qui l’écoutent en streaming sont aussi ceux qui achètent le plus de CD. De fait, jamais les musiciens, et pas seulement les plus célèbres, n’ont autant gagné de l’argent par leurs concerts; et la licence globale, (publique ou privée, comme on commence à le voir) protègera les droits des auteurs et les revenus des interprètes beaucoup mieux qu’aucun autre système.

Ensuite, parce que c’est insulter tous les artistes que de soutenir que l’argent est le moteur de la création. L’économie de l’art doit évidemment permettre aux artistes de vivre dignement de leurs créations, mais elle ne se confond pas avec l’économie de la distraction.

En particulier, Internet est, pour les écrivains comme pour tous les autres artistes, non une menace, mais un nouvel espace de création et de revenus.

Ce qui menace la création

Enfin, plus généralement, parce que ce qui menace aujourd’hui la création en France, ce n’est pas une hypothétique remise en cause des droits d’auteur, mais des insuffisances bien plus profondes. En musique, c’est l’incurie des villes moyennes, qui ne disposent pas, pour la plupart, comme dans les autres grands pays, de salles de concert et de répétition, ni de places suffisantes dans les conservatoires. En matière littéraire, c’est l’insuffisance des moyens pour valoriser le rôle de prescripteur des libraires dans l’économie numérique.

Plus généralement, ce qui pénalise la création et l’innovation en France, c’est la contrefaçon matérielle, qui n’a absolument rien à voir avec le téléchargement gratuit sur Internet; c’est l’insigne faiblesse des budgets de recherche de l’industrie privée; c’est la méfiance à l’égard du changement, la peur devant tout défi; c’est la nature trop directive de l’enseignement primaire et secondaire, qui ne valorise pas assez l’initiative et la créativité; et c’est enfin notre incapacité à attirer les étrangers de talent .

En France, la création n’a pas besoin de censeurs, mais de recruteurs.

Jacques Attali

Chronique également parue dans L'Express


L'Hadopi nous a fait parvenir la réponse suivante:

Paris, 21 juin 2011

La Haute Autorité pour la Diffusion des Oeuvres et la Protection des droits sur Internet souhaite apporter les précisions suivantes:

Créée par les lois des 12 juin et 28 octobre 2009, l’Hadopi, autorité administrative indépendante, a reçu du législateur les missions de protection et d'encouragement des offres légales des «oeuvres et objets auxquels est attaché un droit d'auteur ou un droit voisin», ce qui la rend compétente, au-delà des œuvres musicales, pour toutes les oeuvres dont bien entendu la littérature.

Soucieuse du respect de la liberté d'expression, elle laisse la responsabilité à l’auteur des approximations contenues dans l’article, comme l’affirmation que «jamais les musiciens n'ont tant gagné d'argent par leurs concerts». Elle souligne que, à aucun moment, la campagne évoquée ne tente de faire croire que «le libre accès à internet interdira de publier des romans» et réaffirme son engagement sans faille en faveur d'un internet libre et responsable.

Elle s’élève avec force contre l’utilisation du terme «indécence» pour désigner la défense du droit d’auteur et affirme au contraire que les artistes, ce qu’ils créent et ceux qu’ils ont désigné pour les représenter méritent le respect, quelle que soit l’appréciation personnelle que l’on porte sur leur travail. Les artistes sont libres de leurs choix. Respecter cette liberté est un impératif.

Jacques Attali
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