Economie

La Grèce ne sera pas un Lehman Brothers bis

Gérard Horny, mis à jour le 20.06.2011 à 6 h 48

Faut-il craindre une faillite de la Grèce et une crise financière comparable à celle de 2008 après la faillite de Lehman Brothers? Sans doute pas, la plupart du temps les crises annoncées par tous ne se produisent pas.

Manifestation à Athènes contre l'austérité   Yiorgos Karahalis / Reuters

Manifestation à Athènes contre l'austérité Yiorgos Karahalis / Reuters

Les ministres des finances de la zone euro se réunissent à Luxembourg dimanche 19 et lundi 20 juin pour tenter se s'entendre sur le versement d'argent frais à la Grèce. Cette aide d'urgence devrait lui permettre de passer l'été, en attendant un nouveau programme d'aide à long terme qui tarde à se concrétiser.

A première vue, le dossier grec a de quoi faire peur: tous les ingrédients d’une crise grave pouvant avoir des répercussions mondiales sont réunis. On est au bord du gouffre. A Athènes, le gouvernement doit impérativement prendre de nouvelles mesures d’austérité pour avoir une chance de redresser ses finances publiques, mais le peuple grec, déjà durement affecté par les mesures précédentes n’en veut pas; la droite laisse la gauche prendre seule ses responsabilités et la majorité se fissure. Le Premier ministre, Georges Papandréou, n’a d’autre choix que de jouer la carte de la dramatisation: «Soit l’Europe écrit l’histoire, soit l’histoire fait une croix sur l’Europe». Mais ce jeu est d’autant plus dangereux que, précisément, les dirigeants européens ne manifestent pas un grand empressement à écrire une page d’histoire.

Dans cette affaire, l’Allemagne a le mauvais rôle: par son entêtement à vouloir mettre aussi à contribution les créanciers privés de la Grèce (autrement dit les banques), elle est accusée de bloquer les discussions devant mener à la mise au point d’un deuxième plan de sauvetage. Il est vrai que Mme Merkel a adopté une position dure et on en connaît les raisons: alors que les derniers scrutins régionaux ont montré que la coalition au pouvoir est en situation difficile,  les contribuables (et électeurs) allemands se déclarent majoritairement hostiles à toute nouvelle aide à la Grèce. Mais la chancelière n’est pas seule: pratiquement tous les gouvernements d’Europe du Nord, confrontés au même problème face à leurs opinions publiques, sont sur la même ligne que celle exprimée par le ministre allemand des Finances: il faut que la contribution des créanciers privés soit substantielle, quantifiée et volontaire.

Cette position est intenable, comme d’autres Etats, dont la France, et les dirigeants de la Banque Centrale Européenne (BCE) l’ont fait savoir. Pourquoi? En apparence, il est logique que tous les créanciers, publics et privés, se partagent équitablement le fardeau. Le contraire paraîtrait même choquant. Il serait immoral que les banques, une fois de plus, s’en sortent sans problème: n’ont-elles pas pris leurs responsabilités en prêtant de l’argent à la Grèce?

Mais il y a un problème: avec de bons sentiments et au nom des grands principes, on peut provoquer de vraies catastrophes. L’affaire Lehman Brothers est exemplaire à cet égard. Ainsi que le souligne l’économiste Michel Aglietta dans son ouvrage La Crise, Pourquoi on en est arrivé là, «La Réserve fédérale a pris le risque de laisser couler cette banque au motif de moraliser le marché et de faire un exemple». Les études menées avant cette décision avaient montré que les conséquences en seraient limitées. On a vu le résultat!

Les banques peuvent, plus ou moins volontairement, accepter une restructuration de la dette d’un Etat (en clair, un allongement de la durée des crédits et un rééchelonnement des échéances), voire se résigner à un abandon partiel de créance, partant du principe qu’il vaut mieux se couper un bras ou une jambe que de tout perdre. Cela peut se concevoir pour un Etat isolé en grave difficulté. Pour un Etat appartenant à une union monétaire, cela paraît plus discutable: quel sens aurait alors le sens du mot «union»? De fait personne ne demande aux banques de renoncer à une partie de leurs créances sur la Grèce, mais il est tout de même question de leur demander un rééchelonnement d’une partie de leurs crédits, ce qui serait assimilé à une incident de crédit, un défaut, et aurait des conséquences graves.

Les banques grecques, dont les créances sur leur Etat sont estimées à 45 milliards d’euros, seraient évidemment les plus affectées, mais les grandes banques européennes ne seraient pas épargnées; on a d’ailleurs vu au cours des derniers jours leur cours évoluer de façon erratique au gré de l’optimisme ou du pessimisme des marchés quant à une évolution de la crise. Un tel incident de crédit interdirait aussi à la BCE de prendre les titres grecs en garantie des prêts à court terme qu’elle accorde aux banques, ce qui perturberait gravement le marché monétaire de la zone euro. Cela conduirait aussi les détenteurs de titres irlandais ou portugais à s’interroger et renforcerait la méfiance des marchés envers tous les Etats fortement endettés. Enfin, cela pourrait conduire à renforcer les doutes sur le maintien de la zone euro dans son périmètre actuel. Bref, vouloir mettre les banques à contribution, c’est prendre le risque de déclencher des mouvements incontrôlables.

La version douce suggérée par la France et la BCE consisterait simplement à demander aux banques de ne pas réduire leur engagement envers la Grèce pendant les prochaines années et donc de reconduire systématiquement les crédits accordés quand ils arrivent à échéance. On n’est pas tout à fait sûr que ce ne serait pas considéré dans le monde financier comme un incident de crédit, mais c’est la solution qui semble la plus acceptable par tout le monde et cela ferait perdre beaucoup d’argent à tous ceux qui spéculent contre la Grèce et contre l’Europe par le biais des CDS (Credit Default Swap), ces produits censés servir d’assurance contre le risque de défaut d’un créditeur. Et c’est la seule voie qui paraît encore ouverte.

Evidemment, on sort là de l’économie et de la finance pour entrer dans le domaine du politique. Il s’agit vis-à-vis de l’opinion publique de faire croire que les créanciers privés seront mis à contribution tout en persuadant ces derniers qu’il n’en sera rien et qu’ils ne subiront aucune perte en capital.

La mise au point de ce  numéro d’équilibristes a commencé. Ainsi Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont bruyamment affiché le 17 juin leur unité de vue: les créanciers privés seraient associés au plan d’aide à la Grèce sur une base volontaire. Concrètement, cela ne signifie rien de précis, mais cela montre qu’on va essayer d’arriver à un accord permettant à chacun de sauver la face.  La crise provoquée par la faillite de Lehman Brothers est encore suffisamment présente dans tous les esprits pour que personne n’ait la tentation d’en provoquer une autre. Mais arriver simultanément à rassurer les marchés et à satisfaire les opinions publiques des différents Etats européens demande encore du travail, jusqu’en juillet dans le meilleur des cas et sans doute septembre. Pendant ce temps, le taux à trois ans sur la dette grecque est monté à plus de 30%! Il vaudrait mieux pour tout le monde que les discussions ne trainent pas trop.

Gérard Horny

 

 

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